Rythmes urbains et sociabilité de la baignade à Copenhague

Depuis 25 ans, le port de Copenhague est au centre des projets urbains de la ville pour transformer les anciennes friches industrielles polluées en quartiers résidentiels au cadre de vie apaisé. Dans ce contexte, la baignade urbaine est devenue le symbole de réussite de la reconquête du milieu naturel. Entre 2015 et 2023, la ville a enregistré 3 millions de baigneurs dans les zones officielles, 600 000 pour la seule année 2022. Convoquant l’amélioration écologique du port, la baignade incarne aussi une nouvelle forme d’engagement sensible dans l’utilisation de l’espace public. Copenhague a ainsi fait de cette pratique récréative un outil puissant de marketing territorial et de promotion d’un néo-urbanisme scandinave orienté vers une ville apaisée, active et en lien avec son environnement naturel[1].

Plus que cela, la baignade urbaine s’est imposée comme un élément central de la vie urbaine quotidienne. Été comme hiver, les quais s’animent au travers des corps en mouvement : enfants qui plongent, retraités dans les saunas, amis en pause déjeuner, nageurs du matin. La baignade urbaine forge une relation familière entre l’habitant de Copenhague et son espace portuaire, incarnant une nouvelle manière d’habiter la ville par le corps, le loisir et la santé : une expérience sensorielle et collective de l’espace public.

Pourtant, derrière cette image valorisée se cache aussi une géographie sociale plus complexe qui interroge la production d’un entre-soi socio-économique dans la fabrique néolibérale du port de Copenhague[2]. L’ouverture de la ville sur l’eau soulève ainsi la question du rôle des espaces publics récréatifs dans la production de Copenhague comme ville socialement exclusive réservée aux classes supérieures de l’économie cognitive[3]. Quels usages sociaux la baignade rend-elle possibles, et pour qui ? Fait-elle vraiment société, ou rejoue-t-elle, à son échelle, les fractures des métropoles contemporaines ?

Petit port de Kroÿers Plads, cet espace non officiel est pourtant pris d’assaut par la jeunesse branchée de Copenhague dès les beaux jours, au grand dam des habitants des immeubles adjacents. Symbole des difficultés de la ville à réguler la pratique, des milliers de baigneurs viennent ici pour profiter des vacances dans une ambiance festive, bien que cet espace ne soit pas autorisé à la baignade. © Clément Brun.

Baignade et fabrique du commun

Les bains portuaires de Copenhague sont plus que de simples piscines en plein air, et s’imposent comme de véritables lieux d’émulation sociale et de co-présence quotidienne. Les entretiens menés avec les habitants révèlent un consensus unanime : le bain portuaire constitue le point de rencontre incontournable du quartier. « Venir boire le café » revient à de nombreuses reprises, tout comme se retrouver pour prendre le petit-déjeuner et discuter entre amis ou en couple. Ces sociabilités spontanées transcendent les générations, se structurant autour de groupes auto-organisés via les réseaux sociaux[4] où l’on échange les nouvelles du quartier et discute des événements à venir. Ces pratiques donnent au bain une valeur symbolique forte, celle d’une « place du village » contemporaine, un espace public à part entière. Le bain portuaire ne se contente donc pas d’être un espace d’activités estivales mais s’inscrit profondément dans le quotidien des habitants, même durant les mois d’hiver. Alors que la nuit tombe tôt et que les conditions climatiques rudes dissuadent souvent de sortir, le bain continue d’être le lieu où l’on peut croiser d’autres habitants. Sa qualité architecturale, sa proximité avec l’eau et son caractère local l’identifient comme véritable point de rendez-vous.

Le bain portuaire est aussi devenu le support de différentes fêtes culturelles et célébrations traditionnelles danoises durant lesquelles la baignade s’invite : fêtes de Noël, du Midsommar (fête nationale du solstice d’été), fête de la Sainte-Lucie, etc. Tous ces moments de sociabilité confèrent au bain une forte dimension symbolique et d’évocation[5], s’inscrivant dans les souvenirs collectifs des habitants.

Bain portuaire d’Islands Brygge en plein été, un maître-nageur surveille les enfants qui nagent dans les pataugeoires et les adolescents qui sautent du plongeoir. En face, la multitude de baigneurs estivaux des Kalvebod Waves se distingue. Cette promenade baignable accueille en été plusieurs milliers de vacanciers en quête d’un lieu pour sauter à l’eau. © Clément Brun.

Les formes discrètes de l’entre-soidans la baignade

L’habitude, les rituels, l’appropriation par la pratique et la construction de souvenirs communs fondent le bain comme lieu[6]. Un lieu comme support d’un mode de vie du corps actif, mais aussi d’un construit social où la pratique de la baignade définit la personne dans sa dimension habitante, comme en témoignent les comportements socialement connotés – se promener avec une poussette, boire son café lors de sa pause déjeuner ou arborer un bracelet de membre du club de sauna. Cependant, cette pratique de la baignade hivernale est quasi exclusivement réalisée par les résidents locaux, posant la question de la distinction complexe entre cohésion communautaire réussie et exclusivité sociale recherchée.

Cette image inclusive de la baignade mérite donc d’être nuancée. En dépit de leur ouverture théorique, les bains portuaires sont marqués par une forte homogénéité sociale. D’abord parce qu’ils sont presque tous situés dans des quartiers résidentiels récemment construits où les coûts d’accès au logement sont prohibitifs (les quartiers de Nordhavn, Havneholmen, Enghave Brygge et Sluseholmen), ce qui limite l’installation de populations moins favorisées économiquement. Or, la proximité résidentielle est essentielle pour intégrer ces activités dans les modes de vie quotidiens, excluant de facto les populations vivant dans des quartiers éloignés. Dans cette boucle rétroactive, le caractère local et communautaire du bain amplifie l’effet de microcosme et limite la venue de populations extérieures, qui s’intégreront difficilement dans un espace vécu comme une scène sociale fortement codifiée. Ce n’est pas l’entrée qui est fermée, mais l’ambiance qui peut exclure. Le port du peignoir est, à cet effet, un marqueur vestimentaire distinctif pour les habitants. Les résidents sortent de leur appartement en peignoir pour se rendre directement au bain, marchant dans la rue à la vue de tous. Ce vêtement agit comme un symbole ostentatoire d’appropriation et d’appartenance au quartier, exprimant l’idée que cet espace public fait partie intégrante de l’espace résidentiel de l’individu, mais aussi d’une reconnaissance sociale et économique implicite : « j’habite tellement proche de l’eau que je peux venir au bain en peignoir ». En hiver particulièrement, les ambitions affichées d’ouverture sociale des espaces publics de Copenhague grâce aux bains portuaires s’opposent donc aux dynamiques macroéconomiques urbaines des quartiers en mutation, qui façonnent en réalité une appropriation de ces lieux exclusive aux résidents locaux.

En cela, les bains portuaires incarnent pleinement les tensions de l’urbanisme néolibéral par la transformation du port de Copenhague en un immense espace public récréatif, tout en demeurant fortement polarisé. L’effort de réhabilitation environnementale s’est accompagné d’une valorisation foncière massive, restreignant l’accès à la baignade à une minorité disposant du capital économique nécessaire pour y accéder au quotidien. Malgré les intentions d’ouverture affichées, l’accès universel à la baignade urbaine reste donc un horizon inachevé.

L’eau en partage ?

L’expérience de Copenhague offre des pistes d’inspiration pour penser autrement les espaces publics de l’eau, tout en interrogeant les fondements de la ville active et durable. Car le risque, ici comme ailleurs, est de produire des lieux exemplaires… pour une minorité. C’est d’ailleurs tout le paradoxe de la ville du quart d’heure française ou de la five-minute city sur lesquelles sont construits les nouveaux quartiers de Copenhague : derrière l’ambition écologique affichée, la réalité sociale se confronte à la création d’un entre-soi socio-économique difficilement pénétrable pour ceux habitant en-dehors. L’eau ne fait pas société par elle-même et ne devient un commun que si l’on anticipe les formes de son partage : ses usages, ses ambiances, ses codes implicites de l’espace public. L’exemple de la baignade à Copenhague nous rappelle que la reconversion urbaine d’un ancien port industriel en espace récréatif ne garantit pas, à elle seule, à faire advenir une ville véritablement ouverte.


[1] |M. Tin, F. Telseth et al., The nordic model and physical culture, Routledge, 2020.

[2] |G. Pinson, Gouverner la ville par projet : Urbanisme et gouvernance des villes européennes, Presses de Sciences Po, 2009.

[3] |F. Ascher, Ces événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs : essai sur la société contemporaine, Éditions de l’Aube, 2000.

[4] |F. Cochoy, J. Hagberg, M. McIntyre, N. Sörum, Digitalizing Consumption: How Devices Shape Consumer Culture, Routledge, 2017.

[5] |M. Stock, « Faire avec de l’espace : pour une approche de l’habiter par les pratiques », in B. Frelat-Kahn, O. Lazzaroti (Dirs), Habiter, vers un nouveau concept ? Armand Colin, (2012, p. 57-77.

[6] |J. Lévy, M. Lussault, Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Belin éditeur, 2013.

 

Télécharger le PDF