Le sanglier bordelais
Nouveau résident urbain ?
« On a entendu l’appel à la radio. On s’est rapproché des lieux. À ce moment, le sanglier était dans un buisson place de la République. Soudain, l’animal est reparti rue Tastet, sur le trottoir de gauche. On l’a suivi en voiture. On est parvenu à le coincer contre un immeuble en formant un triangle avec une autre voiture de patrouille. Mais il a sauté et abîmé nos véhicules. On a essayé de trouver, sans succès, un vétérinaire qui pourrait l’endormir. En revenant vers la place de la République, l’animal a manqué de renverser une passante. On a alors appelé un lieutenant de louveterie… »
Propos recueillis par le journal Sud Ouest, avril 2015
Espèce gibier particulièrement prisée des chasseurs, le sanglier ne se cantonne plus aux espaces agro-forestiers qui lui sont assignés. Sans y avoir été invitée, l’espèce forestière profite désormais des sites d’alimentation, de repos ou de reproduction que lui offrent les espaces végétalisés non bâtis des grandes métropoles européennes : Barcelone, Madrid, Berlin, Budapest, Cracovie, Genève, Rome. Bordeaux ne fait pas exception : les politiques de « nature urbaine » ont favorisé une continuité écologique depuis les espaces agro-forestiers jusqu’au cœur de la métropole bordelaise[1]. L’animal est entré dans la ville.
Un animal discret
Sur le terrain métropolitain, l’analyse de relevés d’indices de présence montre que la niche écologique du sanglier bordelais correspond assez fidèlement à la trame verte du PLU de Bordeaux Métropole. Le débordement de l’aire de répartition de cette espèce à la capacité d’adaptation remarquable, devenue « liminaire[2] » au cours des dernières décennies, interroge alors les stratégies d’ajustement de ses comportements spatio-temporels à proximité immédiate de l’humain et de ses activités. En effet, s’il laisse bien des traces de son passage dans les espaces métropolitains, l’animal est pourtant rarement aperçu. Où et quand s’active-t-il en ville ? Quels milieux sélectionne-t-il dans la métropole ?
59 sangliers capturés dans la partie dense de l’agglomération bordelaise sont intégrés dans un programme intersectoriel dédié (voir encadré) : tous sont marqués d’une boucle auriculaire à numéro d’identification unique (campagne de capture-marquage-recapture), 10 individus font également l’objet d’un suivi télémétrique d’au moins 8 semaines (animaux équipés de colliers GPS). Les cartes page suivante présentent les résultats du suivi de deux d’entre eux.
Le sanglier urbain, animal sédentaire et noctambule

Réputé voyageur, le sanglier change de mœurs lorsqu’il s’urbanise. En effet, les domaines vitaux construits à partir des points les plus externes des localisations sont particulièrement peu étendus : un peu moins de 1 200 hectares pour Sacoche, à peine plus de 100 hectares pour Little. Bien que de tailles réduites, ces espaces apparaissent néanmoins suffisants pour subvenir aux besoins des sangliers. En outre, les zones fréquentées par Little et Sacoche sont fort différentes. Évoluant dans un espace composé de bois et de prairies, peu fréquenté et très peu traversé par les infrastructures urbaines, la laie semble apprécier la tranquillité. Le mâle investit quant à lui une zone chassée, aux espaces naturels et semi-naturels très fragmentés par l’urbanisation. Particulièrement anthropophile au vu de la situation de plusieurs de ses zones de repos à proximité immédiate des habitations et bon nageur – il passe une partie de son temps sur l’île d’Arcins – ni la fragmentation importante du milieu forestier, ni la barrière de la Garonne, ni la présence humaine ne semblent le gêner. Les sangliers ont donc leurs préférences et habitudes : l’animal ajuste son comportement spatial selon la zone qu’il choisit d’occuper. L’importante flexibilité individuelle comportementale de l’espèce lui permet de s’adapter aux disponibilités, variables, de ressources essentielles à sa survie (nourriture, eau et abri) et de réagir aux dérangements (chasseurs, promeneurs, automobilistes[3]).
Les résultats de suivi d’une tranche de vie de Little et de Sacoche mènent à un deuxième constat : les sangliers bordelais semblent peu enclins à quitter la partie dense de l’agglomération. L’ensemble des résultats de suivis télémétriques et des résultats de la campagne de capture-marquage-recapture confirment l’établissement d’individus et de groupes d’individus dans les limites de la métropole, indépendamment de la classe d’âge et du sexe des animaux. À l’instar de la population de sangliers urbains berlinois sédentarisée et génétiquement distincte de la population rurale[4], la grande majorité des sangliers bordelais marqués et recapturés peuvent ici être considérés comme des « résidents urbains » acclimatés à une nouvelle niche écologique, urbaine.

Une autre observation retient l’attention. Sur les cartes, les localisations nocturnes sont dispersées tandis que les points diurnes sont regroupés, suggérant un mode de vie nocturne des animaux. Le traitement statistique des données de suivi confirme l’importance du moment de la journée dans les rythmes d’activité des animaux : les sangliers se réveillent au crépuscule, sont les plus mobiles et actifs la nuit, et démarrent leur phase de repos diurne dès l’aube. L’analyse des photographies prises par un appareil muni d’un détecteur de mouvements et placé pendant un an à la sortie d’un passage aménagé situé sous la rocade côté rive droite de la métropole confirme les résultats issus du suivi GPS : 104 des 114 observations de sangliers sont nocturnes ; le pic d’activité se situe entre 19 heures et minuit (photographies ci-contre).
L’activité nocturne observée ici, dans une zone où la fréquentation diurne humaine est importante, rejoint les conclusions de nombreuses études menées dans différentes régions européennes et différents milieux. Probablement liée à la combinaison d’une stratégie d’évitement des humains et de la sensibilité de l’espèce à la chaleur, elle diminue dans tous les cas la probabilité de « rencontres » entre humains et sangliers.
Little se remise la journée en forêt et s’alimente dans les prairies la nuit. Sacoche diversifie quant à lui son utilisation des milieux : le jour, il occupe essentiellement les sous-bois, fréquente accessoirement les broussailles et les prairies pour peu que l’herbe y soit haute ; la nuit, il peut quitter le couvert et s’aventurer dans la prairie, principalement, ou dans les champs beaucoup moins nombreux que les herbages dans la métropole. Même urbain, le sanglier reste un animal des bois. La forêt lui offre le gîte et le couvert, les herbages essentiellement le couvert.
Une cœxistence inédite
L’étude présentée est celle des spatialités animales dans un contexte environnemental inédit ; elle est aussi celle d’une rencontre, inopinée, entre l’animal et l’humain dans des espaces de nature urbaine encore largement pensée végétale, domptée et figée. L’analyse de la distribution spatiale des populations de sangliers sert de point d’ancrage à celle des représentations, pratiques et jeux d’acteurs concernés par cette présence sauvage dans un espace dorénavant partagé. Or, sa présence n’est pas plus désirée qu’elle n’a été envisagée a priori. Les acteurs, gestionnaires de la grande faune, décideurs ou maîtres d’œuvre de l’aménagement, sont unanimes : « le sanglier n’a pas sa place » en ville. Si la nature urbaine doit être préservée, valorisée, aménagée ou mise en scène, il s’agit avant tout de la contrôler. S’aventurant, en nombre, dans un espace qui ne lui est pas destiné, le sanglier urbain bordelais ne respecte pas les conditions d’une « bonne cohabitation » entre espèces profitant aux sociétés humaines. Il s’agit alors de lutter contre la dérive spatiale, comportementale et démographique d’une espèce à la prolificité remarquable, de rétablir l’ordre et l’équilibre naturels imaginés par et pour l’humain. Dans l’enveloppe urbaine bordelaise, chasseurs, louvetiers[5], gestionnaires du monde cynégétique associatif et de petites réserves urbaines, élus, agents des services administratifs et responsables des espaces verts urbains multiplient leurs efforts pour la maîtrise des effets de cette cohabitation. Les discours relatifs à la nature en ville insistent régulièrement sur les services écosystémiques. Ici, c’est de disservices qu’il est question. Les désagréments liés au fonctionnement des populations urbaines de sangliers et la crainte de l’animal justifient l’intensification de mesures radicales : abattages, destructions de zones enfrichées supposées abriter les indésirables, renforcement ou constructions de clôtures. Néanmoins, la plasticité comportementale de ces nouveaux résidents urbains complique la gestion des populations urbaines de l’animal : l’espèce reste forestière et tant qu’il reste des arbres dans la ville, celle-ci reconfigure son espace vital. Mais rassurons-nous : le suidé sauvage préfère toujours les bois aux rues fréquentées, le sanglier urbain bordelais n’est pas encore complètement citadin…
Pour aller plus loin
- M. Banzo, D. Prost, « Aménagements paysagers et renouvellement urbain dans la périphérie bordelaise », M@ppemonde, n° 93, 2009, pp. 1-19.
- S. Donaldson, W. Kymlicka, Zoopolis, Oxford : Oxford University Press, 2011.
- O. Keuling, N. Stier, M. Roth, Annual and seasonal space use of different age classes of female wild boar Sus scrofa L, European Journal of Wildlife Research, 2008.
- C. Marin, L. Couderchet, V. Hermouet, C. Bermudes, « Autour du programme de suivi télémétrique de sangliers bordelais ». Rapport technique et scientifique, 2021, 29 p.
- M. Stillfried, J. Fickel, K. Börner, U. Wittstatt, M. Heddergott, S. Ortmann, S. Kramer-Schadt, A.C. Frantz, « Do cities represent sources, sinks or isolated islands for urban wild boar population structure ? » Journal of Applied Ecology, n° 54, 2017, pp. 272–281.
Nom de code : Sauvage en ville
L’UMR Passages CNRS, université Bordeaux Montaigne et l’UMR Géolab CNRS, université de Limoges s’engagent dans un programme de recherche pluridisciplinaire sur les proliférations d’animaux sauvages en ville, principalement la prolifération du sanglier. « Sauvage en ville » analyse les dynamiques sociales et spatiales à l’origine des proliférations, les changements comportementaux des animaux en environnement urbain, les tensions sociales et politiques créées par ces proliférations et les leviers d’action pour les contenir. Le programme est financé jusqu’en 2026 par la région Nouvelle-Aquitaine, Bordeaux Métropole, l’Office Français de la Biodiversité et Ariane Group.
[1] | Banzo et Prost, 2009.
[2] | Dans leur ouvrage Zoopolis, Donaldson et Kymlicka, 2011, introduisent la catégorie des espèces liminaires, regroupant « les animaux non domestiques qui se sont adaptés aux espaces habités par les êtres humains », qui « vivent parmi nous, parfois même au cœur de nos villes ».
[3] | Keuling et al., 2008a.
[4] | Stillfried et al., 2017.
[5] | Auxiliaires de l’État assermentés, les lieutenants de louveterie sont considérés comme collaborateurs de l’administration. Le corps des louvetiers est ancien : institués par Charlemagne vers 812, les lieutenants de louveterie sont chargés depuis 1 200 ans de la destruction des nuisibles et en particulier des loups. Mandatés pour 5 ans par les services de la préfecture, les louvetiers exercent de façon bénévole leurs fonctions dans leur circonscription. De nos jours, leur mission principale est l’organisation de battues administratives ordonnées par les préfets.