Continuités et ruptures

Pour un grand nombre de nos contemporains, la fête est une affaire frivole, sans trop d’importance. Pour d’autres, elle constitue même une source non négligeable de nuisances, voire de dangers, en raison de ses excès et de sa turbulence. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Comment les représentations de la fête se sont-elles progressivement transformées dans le contexte des sociétés modernes ? Quelles nouvelles activités festives sont alors apparues ? Et pourquoi la fête reste-t-elle essentielle malgré ces évolutions ?

Carnaval indépendant de la Plaine à Marseille, porté par des militants associatifs. L’édition 2021, organisée en période d’épidémie du covid
sans autorisation préfectorale, a créé la polémique. © Ricardo Parreira.

Les fêtes entre tradition et modernité

Dans la plupart des sociétés traditionnelles étudiées par les ethnologues, la fête est une affaire sérieuse, très sérieuse même puisqu’elle permet de mettre en relation des éléments aussi essentiels que le cycle de la vie individuelle, le cycle de la vie collective et le cycle naturel. Dès le début du XXe siècle, le sociologue Émile Durkheim définit la fête de manière large comme « un mixte de cérémonie et de divertissement », tandis que le psychologue Sigmund Freud la conçoit comme « une occasion de transgresser solennellement les normes habituelles de la vie sociale ». Pour les ethnologues comme Marcel Mauss, les fêtes ont longtemps été des phénomènes sociaux « totaux » comprenant des aspects à la fois politiques, économiques, religieux et familiaux. Parce qu’elles charpentent le lien social, elles ont souvent été considérées comme des nécessités auxquelles il était impossible de déroger. Il était impensable de ne pas les célébrer car l’ordre du cosmos en aurait été bouleversé. Ainsi, les fêtes du calendrier religieux marquent le passage cyclique du temps, de solstices en équinoxes ; elles « ordonnent » le temps et font coïncider la vie des hommes et celle de la nature. De même, les fêtes qui scandent notre existence individuelle du berceau à la tombe peuvent être considérées comme des « façonnements sociaux du biologique », des moments où la société constate les transformations physiques des individus qui la composent. Placées à des moments physiologiquement significatifs pour les individus, à la naissance, à la puberté, ou au moment du décès, les fêtes accordent le rythme des existences individuelles et le rythme de la vie collective. Le système des fêtes, en tant que propriété commune de l’humanité, constitue de ce point de vue une affaire extrêmement sérieuse sur le plan culturel et social.

Comment comprendre, dès lors, les transformations du sens de la fête dans nos sociétés ? Ici, il convient de faire référence au contexte historique de la « modernité occidentale », qui a promu tout un ensemble de valeurs bien différentes de celles qui étaient au principe de toutes les sociétés dites « traditionnelles ». La modernité, à partir du XVIe siècle, privilégia des valeurs telles que le rationalisme, l’humanisme et le culte du progrès. Dans ce contexte bien décrit par l’historien Norbert Elias, l’idéal de « civilisation des mœurs » a progressivement condamné les dimensions excessives et transgressives qui étaient auparavant inhérentes aux fêtes populaires. Les notions de prodigalité et de dépense, par exemple, sont devenues obsolètes dans une société toujours plus soucieuse de rationalité et de profit économique. Le principe de l’inversion des hiérarchies, qui animait la plupart des carnavals traditionnels, a été considéré comme suspect par les monarques modernes qui cherchaient avant tout à imposer l’ordre politique dans les territoires qu’ils administraient. Les fêtes traditionnelles ont aussi été critiquées à cause de la folie et des excès qu’elles abritaient ; avec la modernité elles furent condamnées comme des moments dangereux où la raison collective peut facilement chavirer face aux passions individuelles. Les modernes ont également critiqué les aspects grotesques et la corporéité débridée des anciens carnavals, comme l’indique le chercheur russe Mikhaïl Bakhtine dans son étude sur l’œuvre de François Rabelais et la culture populaire du Moyen Âge. Moralement enfin, les fêtes sont devenues suspectes aux yeux des conservateurs aussi bien que pour les révolutionnaires qui y ont vu des freins au progrès social.

L’invention de nouvelles fêtes

Entre le XVIe et le XVIIIe siècle ont ainsi convergé divers facteurs poussant « l’honnête homme » à se méfier de la fête traditionnelle et des risques de subversion qu’elle comporte. En France, l’historienne Mona Ozouf a étudié comment les Révolutionnaires de 1789 avaient eu à cœur de supprimer les fêtes chrétiennes, de réformer le calendrier, et de créer tout un ensemble de nouvelles fêtes, comme le Culte de l’Être Suprême ou les Fêtes des différents âges de la vie. Plus tard, les différents pouvoirs en place ont fait en sorte d’ordonner les fêtes et de les rendre acceptables sur le plan moral et politique. Au XIXe siècle, on fêta d’abord la Saint-Napoléon, puis la Prise de la Bastille sous la IIIe République. L’invention de nouvelles fêtes a répondu à la transformation des sociétés modernes, marquée par la standardisation, l’industrialisation et l’urbanisation. À la fête populaire traditionnelle, carnavalesque par essence et marquée par la consommation excessive et la licence, ont succédé des fêtes plus policées, adaptées aux nouveaux espaces urbains et à une société de classes.
Sans pouvoir éradiquer la fête, les pouvoirs modernes se sont attachés à la codifier et à la normaliser. Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, dans le nouveau contexte de la société des loisirs, ont ainsi été inventés des événements festifs urbains de diverses natures. Telles sont les parades qui animent les nouveaux carnavals urbains à Nice, Viareggio ou Rio. Tels sont aussi les rassemblements sportifs, au stade ou à l’hippodrome. Ce qui caractérise ces nouvelles fêtes, c’est bien souvent leur organisation « panoptique » sous la forme d’un cortège central ou « corso » autour duquel se pressent les spectateurs. Ainsi, au cours du XXe siècle, la fête prend progressivement un sens nouveau. Plus sage, elle devient une mise en scène spectaculaire et un loisir profane, dans un contexte où le sentiment religieux recule et ou les communautés traditionnelles sont remplacées par des États-nations modernes. Aux États-Unis, on imagine de grands parcs d’attraction qui conjuguent les nouvelles conceptions de la fête et le sens du commerce ; ils inspireront les fêtes foraines et les parcs à thèmes actuels.

Pour autant, on n’innove jamais vraiment à partir de rien. Les concepteurs des nouveaux événements festifs puisent dans les modèles anciens de la foire ou de la fête de cour ; ils purgent la fête de ses aspects les plus transgressifs et promeuvent des animations spectaculaires qui doivent sans cesse innover. Ainsi, en quelques décennies, on passe de la fête à l’événement, puis à l’événement permanent car le public demande désormais toujours plus d’innovation. Mais la multiplication des occasions festives marque aussi leur banalisation, ce qui explique que la fête ait souvent perdu de son attrait dans le contexte de la société moderne de consommation.

Foire aux plaisirs de Bordeaux. © archives Sud Ouest.

Rupture pandémique et nouveaux enjeux de la fête

Paradoxalement, c’est la pandémie de la Covid-19 et l’absence soudaine de toute possibilité de se rassembler physiquement qui ont rappelé brutalement l’importance de la fête. Considérée comme « non-essentielle » par les pouvoirs publics, et même comme un facteur non négligeable de contamination, la fête a suscité beaucoup de réflexions à partir de 2020. En l’absence de fêtes, on a pu se demander en temps de pandémie si le lien social pouvait se limiter à la sociabilité au travail, à de rapides visites masquées dans les rares commerces « essentiels » qui restaient ouverts, voire à des activités « en ligne » dématérialisées. Dans cette configuration historique nouvelle, ont été tout particulièrement réactivées les craintes liées à la foule, qui avaient nourri les discours hygiénistes au XIXe siècle.

Que s’est-il passé vraiment pendant cette période ? Soudain empêchés de faire la fête, les collectifs humains ont été contraints de s’adapter, mais ils n’ont pas pour autant arrêté de festoyer. Certains ont organisé des fêtes à une échelle microscopique pour satisfaire aux « jauges » prescrites et contourner les interdictions de se rassembler. D’autres ont encadré plus strictement les fêtes pour n’y admettre que des personnes non contaminées ou vaccinées. D’autres encore ont profité des marges de tolérance permises par le système des couvre-feux, en mettant à profit au maximum les temps de circulation autorisés. Enfin, certains sont entrés dans la clandestinité, comme à la rave party de Lieuron au Jour de l’an 2020 ou au carnaval de La Plaine à Marseille en mars 2021.

Ainsi, sur fond de pandémie globale, la fête est apparue pour ce qu’elle est : une nécessité sociale et culturelle correspondant à une respiration collective et à un rythme essentiel qui voit alterner régulièrement le temps du quotidien et le temps exceptionnel du rite. En permettant le lâcher-prise et la mise à distance momentanée des nécessités du quotidien, la fête permet d’accepter l’ordre des choses et de s’extraire d’une vision purement utilitariste de la vie. En provoquant la célébration, la socialisation et la transgression, les fêtes contribuent donc paradoxalement à la prévention de certains problèmes sociaux ; elles luttent contre l’isolement et la dépression, en groupant les individus autour d’activités et de croyances communes et en transmettant des performances vivantes qui créent du lien social.

Du point de vue des sciences humaines et sociales, la fête nous semble finalement loin d’être anecdotique, surtout dans nos sociétés où l’individualisme s’accroît et où les liens sociaux traditionnels s’estompent chaque jour un peu plus. Elle a donc un rôle important à jouer dans les politiques urbaines, que ce soit en tant que réminiscence des festivités traditionnelles ou en tant que nouvelle scène événementielle et créative. À travers la diversité de toutes ses formes possibles, elle peut se déployer à l’échelle d’un quartier pour y renforcer modestement le sentiment d’appartenance au territoire, ou bien fédérer toute une ville autour d’une mise en image plus ambitieuse des ressources locales. Parce qu’elle est éphémère, elle ne lasse jamais. Parce qu’elle est récurrente, elle éveille toujours l’intérêt. Elle constitue aussi un carrefour où se rencontrent des personnes de tous âges, de toutes origines et de toutes catégories sociales. Pour peu qu’elle respecte les libertés de chacun et qu’elle ne s’impose pas comme un simple spectacle, elle reste donc un dispositif essentiel pour s’identifier dans la ville.

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