Le souvenir de la Révolution
D’une manière générale, c’est le Bordeaux de « l’âge d’or », le Bordeaux du XVIIIe siècle qui attire les regards de la population et des touristes de plus en plus nombreux. Il en était de même par le passé, qu’il s’agisse d’Arthur Schopenhauer, de Victor Hugo ou de Stendhal qui, lors de leur séjour au XIXe siècle, ont vanté les beautés du « Port de la Lune[1] ». La période révolutionnaire a été brève mais intense et les marques qu’elle a laissées dans l’espace urbain bordelais ne sont pas toujours visibles au premier regard, d’autant que les régimes suivants ont souvent cherché à en effacer ses traces.


Le promeneur attentif remarque ici et là au coin des rues du vieux Bordeaux des noms de rues gravés dans la pierre qui témoignent de l’engouement pour les idées nouvelles[2]. La Révolution fut en effet caractérisée par une certaine volonté de faire table rase du passé, d’effacer les souvenirs de la monarchie et de l’Église catholique, en particulier lors de l’épisode de la Terreur. La rue des Lauriers devint la rue Haine-aux-Tyrans, la rue Rouleau, la rue du Peuple-Souverain. Au croisement des rues des Trois-Conils, des Remparts, Montbazon (rue J’adore-l’Egalité à l’époque) et de l’Hôtel-de-Ville, trois noms successifs ont été découverts en 1932 lors du ravalement de la façade d’un immeuble, « rue du Palais-Royal », « rue du Département » et « rue de l’Arbre-Chéri », arbre de la liberté, cher aux Montagnards, qui le firent graver dans la pierre en 1794[3]. Mais le passé pouvait ressurgir derrière une appellation nouvelle et la rue des Feuillants devint la rue Montaigne, car les Bordelais étaient restés attachés à leur grand homme, inhumé dans le couvent des Feuillants. Le couvent fermé, son souvenir perdurait grâce au nom de l’écrivain. Mais il n’y a pas que les noms des rues, changés de manière éphémère, qui rappellent cette décennie si agitée. La confiscation des biens de l’Église, et notamment des couvents urbains, de leur cloître et de leur jardin, pour combler le déficit de l’État, a mis sur le marché immobilier de très nombreux espaces dans une ville où l’afflux régulier de population mettait sous tension le marché immobilier. Ces espaces ont été bien souvent déstructurés avec la destruction des bâtiments et le percement de nouvelles rues, l’établissement de places, suscitant une émulation des architectes qui multiplièrent les projets d’urbanisme. Les travaux touchèrent l’ensemble de la ville mais le quartier le plus profondément remanié fut celui que l’on appelle aujourd’hui le « Triangle d’or ».
Situé entre les allées de Tourny, le cours de l’Intendance et le cours Georges-Clemenceau, de forme triangulaire, il était majoritairement occupé par deux immenses couvents, celui des Dominicains qui y avait été déplacé à la fin du XVIIe siècle lors des travaux d’extension du château Trompette et celui des Récollets. Au cours de la Révolution, de nombreux projets virent le jour, ceux de Jean-Baptiste Péchade et d’Étienne Laclotte notamment : ils aboutirent à la création d’une place circulaire d’où partaient des rues rayonnantes consacrées aux grands hommes précurseurs de la Révolution[4]. Les Bordelais étant particulièrement friands de divertissements, à l’extrémité ouest de ce quartier, à la fin de la Révolution, fut édifiée une magnifique salle de spectacle, le Théâtre-Français, dans le plus pur style néoclassique inspiré de l’Antiquité chère aux révolutionnaires. Dans le même style, en 1795-96, l’architecte Louis Combes construisit une ravissante résidence pour le consul de Hambourg, Daniel Christophe Meyer[5]. Mais la Révolution, avec le Directoire, si méconnu, fut aussi le temps de l’exotique campagne d’Égypte du général Bonaparte. Et, en façade de la Maison Baignol (n°3), située à l’angle de la rue Thibaud-de-Gobineau et des allées de Tourny, des visages coiffés du némès des anciens Égyptiens encadrent sept fenêtres du premier étage, symbole d’une égyptomanie qui devait s’épanouir sous le Consulat et l’Empire.

Enfin, trace indirecte, mais ô combien présente dans le paysage bordelais, la colonne des Girondins. Certes, elle ne date pas de la Révolution puisqu’elle fut édifiée pour commémorer l’exécution des députés, témoignant dans l’espace urbain, par la splendeur de ses sculptures et par sa hauteur, qui culmine à plus de 40 mètres, de l’attachement des Bordelais aux grands personnages qui ont marqué l’histoire de la ville pendant cette période. Les Girondins ont manifesté jusqu’à la mort l’attachement à la liberté et à l’idée que les départements de province ne devaient pas être inféodés à une capitale toute-puissante.
[1] | Louis Desgraves, Voyageurs à Bordeaux du XVIIe siècle à 1914, 1991, p. 110-14, 119-120,123-127.
[2] | Pierre Bernadau, Le Viographe bordelais, ou Revue historique des monuments de Bordeaux tant anciens que modernes, 1844, p. 43-44.
[3] | Louis Desgraves, Évocation du vieux Bordeaux, 1989, p. 92.
[4] | Le port des Lumières. Architecture et art urbain, 1780-1815, 1989, p. 24.
[5] | Jean-Paul Avisseau et Jean-Pierre Poussou, Illustration du vieux Bordeaux, 1990, Notice 92.