Le temps du dimanche
Au sein des rythmes sociaux français, le dimanche occupe une place singulière et fréquemment sujette à débats. À l’époque des Lumières, au nom de la rationalité et de l’économie, son caractère oisif et sa dimension sacrée de jour du Seigneur sont critiqués en faveur d’une laïcisation du temps chrétien. Avec la révolution industrielle, il devient de plus en plus réservé au travail, à la famille, au repos puis aux loisirs et se désacralise de façon progressive (Beck, 1997). Aujourd’hui, la transformation de l’ensemble des rythmes urbains, et plus largement sociétaux, entraîne une redistribution des temps individuels et sociaux qui affectent la singularité du dimanche. Dans ce contexte, quelle place occupe encore le dimanche dans notre société ? Comment est-il vécu ? Est-ce encore une journée différente des autres jours de la semaine ?

Depuis les années 1980, les transformations du dimanche attirent régulièrement l’attention de la presse, en particulier à travers la question du temps de travail et de celle de l’ouverture des commerces, de plus en plus autorisée. D’une façon générale, les horaires mordent sur la nuit et le dimanche s’ouvre à l’activité commerciale dans la plupart des pays, provoquant des débats politiques, économiques, sociaux ou culturels passionnés. Les dérégulations sont justifiées par les évolutions temporelles des sociétés et les contraintes croissantes supposées peser sur le temps du shopping. Les débats questionnent la place de la consommation dans la société, nos modes de vie, nos espaces et notre économie. Mais bien d’autres activités urbaines privées ou publiques sont de longue date accessibles le dimanche et contribuent à lui donner une couleur particulière : cinémas, restaurants, parcs publics, musées, mais aussi salles et terrains de sport mis à la disposition des associations sportives par les communes. L’analyse de l’offre urbaine dominicale[1] montre que l’offre de loisirs peut être plus importante dans certains domaines que celle présente en semaine. Pour les activités physiques et sportives, par exemple, le dimanche est un jour symbolique : de nombreuses manifestations dominicales du sport-spectacle ont lieu ce jour-là et sont relayées par les médias ; pour les fédérations sportives, le dimanche est un jour d’intense activité en matière de compétitions. Au niveau culturel (musées, théâtres, cinémas), l’offre est particulièrement abondante : quasiment tous les établissements culturels sont ouverts au public et les horaires proposés en matière de représentations de spectacles ou de séances de cinéma courent généralement le long de la journée et sont moins concentrés le soir que les autres jours de la semaine. En revanche, d’autres lieux, comme les bibliothèques municipales, sont généralement clos. Cette situation paradoxale au niveau des services liés à la culture montre que l’offre dominicale correspond d’abord à des héritages historiques et culturels très prégnants.
Le dimanche est encore aujourd’hui une journée « singulière » de la semaine, vécue différemment. Libérée du travail, elle l’est également d’une grande partie des obligations sociales quotidiennes. Les activités adoptées le dimanche relèvent d’abord de l’affirmation d’un choix personnel : c’est le jour où l’on a du « temps libre ». Ainsi, dans une étude parue en 2013, la principale raison invoquée pour ne pas choisir un loisir ce jour-là est « le manque d’envie », sans autre justification, ce qui affirme le rôle des choix individuels[2]. La pratique d’activités culturelles constitue la première activité dominicale de loisir dans l’espace urbain, et la fréquentation des espaces verts et de nature est plébiscitée par un grand nombre. Par ailleurs, le rôle social du dimanche est fondamental : rendre visite à sa famille ou à ses amis, ou plus rarement, l’implication dans une association ou la pratique d’un culte religieux. Les activités sont le plus souvent effectuées en famille, en couple ou entre amis. Ainsi, une très large majorité des sorties culturelles se font accompagnées (que ce soit pour les musées, théâtres ou cinémas) et les sports de groupe pratiqués en amateur se font souvent le dimanche. La convivialité du dimanche se retrouve dans maintes autres activités : préparation et dégustation des repas généralement associés aux repas familiaux, brunch entre amis, fréquentation des bars et restaurants, etc. Au final, cette journée est très appréciée pour sa singularité, pour sa fonction de rupture de rythme quotidien ou/et d’opportunités de relations sociales électives.
Le dimanche est ainsi un jour relatif : il se distingue des autres jours de la semaine car il existe dans une société où prédomine le rythme du travail. Il permet une interruption au cours de la semaine, et permet une réorganisation du jeu social. Ce temps social est marqué par l’absence de certaines de ses contraintes, notamment celles provenant du travail, et il devient par là le moment de pleine expression de certaines activités.
Toutefois, la marchandisation du dimanche est de plus en plus vive. Le travail salarié se banalise ce jour-là, avec une tendance à l’harmonisation des législations entre les pays de l’Union européenne. En France, la loi de 1906 relative au repos dominical est régulièrement remise en question. Les exceptions et les dérogations à cette loi, fondées sur les types de commerces ou leur localisation, de même que les possibilités d’octrois temporaires, se multiplient depuis les années 1990. Elles favorisent l’ouverture des grands centres commerciaux, des grandes enseignes commerciales et des commerces en réseau, des commerces non-alimentaires, comme le montrent les études sur les zones touristiques internationales (ZTI) à Paris[3]. À l’inverse, les commerces de proximité sont sous-représentés dans les ZTI. Rappelons que la question du commerce est primordiale, de par sa capacité à instaurer la ville comme lieu puissant de l’interaction sociale et à façonner les lieux centraux des espaces urbains[4]. Les évolutions du commerce le dimanche ont ainsi des conséquences sur l’armature commerciale et la compétition entre établissements, sur le paysage urbain, l’animation et l’ambiance des espaces.
Par ailleurs, si l’offre de loisirs abonde en matière de spectacles et d’expositions, elle est beaucoup plus réduite pour les activités de proximité, gratuites et rendant les personnes plus actives (bibliothèques, gymnases, espaces verts…), ce qui doit nous interpeller. En effet, cette offre, et en particulier l’offre culturelle, s’adresse prioritairement aux personnes à fort capital culturel et économique. De ces évolutions, on peut comprendre deux choses. D’une part, combien les loisirs urbains, qui englobent toutes sortes de distractions, investissent le dimanche en tant que journée du temps libre, pour l’occuper. D’autre part, à quel point ces loisirs suivent une logique de marchandisation du temps libre, beaucoup plus qu’une logique de proximité ou de service à la personne.
Si certaines études ont été réalisées dans quelques villes, en particulier par les Bureaux des temps, les dynamiques temporelles de l’espace urbain restent encore mal connues. L’appréhension temporelle des espaces peut s’avérer difficile du fait de la complexité à saisir les espaces comme étant sans cesse en recomposition, par le manque de données existantes et de références. Mais cette complexité ne doit pas masquer l’intérêt d’une telle approche au niveau social, économique ou écologique. Les enjeux se trouvent dans l’ensemble des domaines de l’aménagement urbain, qu’ils soient ceux du transport, de la culture, des espaces verts, du sport ou du commerce. Il reste ainsi à mener et à mettre en commun des réflexions et des actions entre les différents acteurs pour mieux aménager les temps de la ville de façon globale.
[1] | N. Lemarchand, S. Mallet, T. Paquot (éds), En quête du dimanche, Gollion, Infolio, 2016, 256 p.
[2] | N. Lemarchand, S. Mallet, M. Cohen, I. d’Agostino, V. Gaubert, et al. Le dimanche à Paris en 2030: Enquête sur les rythmes urbains. Rapport de recherche Ladyss UMR, CNRS 7533, 2014.
[3] | nsee, APUR, 2017; DGE, 2017.
[4] | A. Metton, Le Commerce urbain français, PUF, coll. Université Orléans, 1984, 280 p.