« Je n’imagine pas Bayonne sans les fêtes ». C’est ainsi que Jean-René Etchegaray, maire de la ville s’exprimait au cours d’un entretien en octobre 2019. C’est pourtant ce à quoi il a dû se résoudre en supprimant les fêtes de 2020 et 2021 pour cause de pandémie, une suppression que seule l’occupation allemande entre 1940 et 1944 avait occasionnée auparavant.

L’enracinement des fêtes de Bayonne dans la vie de la ville est profond comme c’est le cas de la Braderie à Lille, du carnaval à Nice, sans même mentionner les grands carnavals brésiliens de Rio de Janeiro, de Salvador de Bahia, de Recife ou de Olinda. Si la ville est aussi connue pour d’autres raisons, pour beaucoup Bayonne rime avec fêtes de Bayonne. L’identité de la ville est désormais attachée à ses festivités qui figurent parmi les principaux événements festifs d’Europe.

Les fêtes de Bayonne sont des fêtes déambulatoires, celles dans lesquelles les groupes d’amis passent de bars en bars, de rues en rues, d’animation en animation tout au long de la journée et de la nuit selon la tradition basque du txikiteo (poteo en espagnol). Ce sont des fêtes urbaines pour lesquelles on libère les rues du centre-ville afin que les festayres s’en emparent pendant cinq jours. On y vit la ville d’une manière inhabituelle : la rue est acquise à la foule des festayres vêtus en blanc et rouge, les bars, restaurants et peñas sont ouverts sur la rue, la musique jaillit de partout, la joie l’accompagne. Contrairement à une formule aussi souvent employée par les commentateurs des fêtes que malencontreuse, la joie festive n’est pas un exutoire qui servirait à compenser le monde de contraintes que la vie professionnelle, familiale, politique, fait peser sur les individus. La fête et la joie qu’elle déclenche sont recherchées pour elles-mêmes, non pas comme compensation, mais comme un plus de vie, un plus d’activité, une dépense d’énergie dont on tire un profit personnel et que l’on peut répandre à profusion sans jamais en manquer. La joie de l’un se transmet, se diffuse, s’impose même parfois aux autres. Comme le sacré, la joie est contagieuse, communicative, elle emporte.

Les fêtes urbaines sont la rencontre de l’effervescence festive et de la ville. Créées en 1932 pour dynamiser un commerce languissant en raison de la crise économique et du chômage, les fêtes de Bayonne sont immédiatement présentées comme « traditionnelles » de manière à les ancrer dans un passé lointain, et faire corps avec la ville et sa culture basco-landaise. Dans le même mouvement, Benjamin Gomez, leur créateur, les projette dans un futur indéfini en expliquant qu’il faut construire les premières fêtes avec grand soin car chaque année un nouvel étage viendra s’ajouter à l’édifice. La continuité des fêtes, la place qu’elles ont prises dans la vie de la ville lui ont donné amplement raison.

Foule et musiciens lors des fêtes de Bayonne en 1948. © Archives Sud Ouest.

Les fêtes ont pourtant considérablement évolué depuis 1932. Les défilés de voitures fleuries, les démonstrations d’escrime de la fête bourgeoise des années trente ont disparu, de même que la verbena très populaire dans les halles au centre de la ville[1]. Au groupe des Batzarous des années cinquante ont succédé les bandas des années 60, avant que les peñas ne prennent une place grandissante dans l’animation de la ville en fête à partir des décennies suivantes[2]. Pourtant, les décennies 1970 et 1980 sont difficiles. La cohésion festive s’effrite : les jeunes envahissent les rues de la ville la nuit, tandis que leurs aînées restent dans les salles des restaurants, les casemates des fortifications ou, plus grave, ne sortent plus dans la rue à l’occasion des fêtes. Les charges de CRS contre les manifestations des militants basques entachent l’atmosphère festive. Les fêtes sont en danger. Au moment où les fêtes s’étiolaient le Roi Léon, joyeux symbole des fêtes apparaît en 1987 tandis que la tenue « blanche et rouge » reprise des fêtes de Pampelune s’affirme à partir des années 1990. Les fêtes deviennent de plus en plus des fêtes diurnes, au point que les rues du centre-ville sont fermées à la circulation à partir de 2001. Le mélange des générations reprend son cours. Les fêtes sont alors à leur apogée : le million de festayres sur les cinq jours est atteint au tournant du XXe siècle et le haut niveau de participation ne se dément pas depuis, même après l’attentat terroriste qui endeuille le 14 juillet 2016 à Nice et impose un niveau renforcé de sécurité.

Les fêtes ont deux faces qu’il faut tenir ensemble. Les fêtes c’est la foule des festayres vêtus de blanc et rouge qui envahit la ville, la musique qui éclate de tous côtés, les comptoirs de bars pris d’assaut et la joie qui illumine les visages. Cette face festive est le double de la face organisationnelle. Dès le mois de septembre, le bilan des fêtes de fin juillet à peine terminé, les équipes de la mairie commencent à organiser les fêtes de l’année suivante. Lorsque l’arrivée des festayres se rapproche, des kilomètres de barrières sont déposées pour mettre à l’abri certains espaces à protéger, mais aussi pour protéger les festayres de leur propre effervescence. Avec l’imminence du lancer des clés qui ouvre les fêtes, les boutiques qui ne peuvent travailler protègent leurs vitrines de la foule festive, tandis que bars et restaurants s’étendent autant qu’on le leur permet sur la voie publique pour servir les festayres plus aisément. Au ras de la rue, la physionomie de la ville est transformée ; restent heureusement les façades ornées de colombages qui font le charme de ses rues et des quais de la Nive.

Les fêtes urbaines, à Bayonne comme à Lille ou Nice, turbulent la ville qui la met en place. Cela tient-il à l’activité marchande qu’elles engendrent ? Aux gains qu’elles permettent de faire aux commerçants et cafetiers ? Certes, depuis le début, les organisateurs savent que les principaux bénéficiaires des fêtes sont les bars et restaurants. Si le secteur de la restauration est plus fortement représenté à Bayonne comparativement à des villes de taille similaire, il faut garder à l’esprit que les autres commerces souffrent de l’arrêt imposé par les cinq jours de fêtes en pleine saison touristique. D’ailleurs, lors de la suspension de l’événement festif en 2020 et 2021, nombre de commerçants ont fait de très belles recettes, au point que certains aimeraient que les fêtes soient déplacées à l’automne afin de pouvoir profiter pleinement de la totalité de la saison touristique.

Les conditions de félicité des fêtes de Bayonne sont simples à mettre en évidence.

Le Karrikaldi, spectacle traditionnel basque de chant, danse et musique lors des fêtes de Bayonne en 2023. © Mathieu Prat.

Les fêtes supposent d’abord une structure capable de coordonner les efforts et de puiser dans l’énergie populaire. Initialement indépendant, un comité des fêtes prenait en charge le travail d’organisation. Il a laissé la place à une commission extra-municipale des fêtes qui assume désormais ce rôle en jouant sur deux registres. Composé pour moitié d’élus municipaux, elle fait le lien avec la mairie qui a intégré le coût des fêtes dans son budget, assurant ainsi le financement de l’événement. Par ailleurs, tous les membres, élus comme non-élus, cultivent des relations avec diverses couches de la population, ce qui les met en mesure de puiser dans l’énergie populaire surgissant de divers horizons de la vie locale (associations, bars, mouvements culturels).

Ensuite, le financement des fêtes est maîtrisé par la mairie – seule la sécurité est déléguée à une entreprise privée. Concrètement, cela veut dire qu’une part des impôts locaux financent l’activité festive ; mais il y a plus que cela. Depuis 2018, la mairie a imposé un droit d’entrée modique acquitté par les non-Bayonnais pour les trois derniers jours des fêtes, afin de couvrir les frais de sécurité fortement alourdis pour faire face aux risques d’attentats terroristes. Mais elle utilise aussi ses pouvoirs municipaux pour coordonner l’action des bars contre un accès peu coûteux à l’espace public permettant d’accroître les volumes de vente (en permettant aux cafetiers d’installer des comptoirs extérieurs, le goulot d’étranglement de l’entrée du bar disparaît et l’espace de service s’accroît) et celle des associations qui obtiennent le droit de vendre au public pendant les fêtes sans avoir à en payer le coût en contrepartie d’une animation annuelle de la ville.

Enfin, les fêtes bénéficient d’une culture locale vivante portée par les associations basques de danse, de chant, de musique. Cela n’a pas toujours été le cas. Jusqu’à la fin des années 1970, les militants basques rejetaient ces fêtes qu’ils considéraient comme des « fêtes gauloises » étrangères à leur culture festive ; un dédain redoublé par l’opposition profonde de la mairie envers le mouvement politique basque. L’autonomie relative de la commission extra-municipale a joué son rôle en faisant entrer des militants basques en son sein et en les faisant participer au renouvellement du contenu culturel.

Il faut ajouter un condiment important : l’attachement des Bayonnais à leur ville. « Nous vous avons appelés à nous, parce que nous vous connaissons tous, et vous connaissant bien, nous savons que vous aimez Bayonne, comme nous-mêmes nous l’aimons » : les paroles avec lesquelles Benjamin Gomez accueillait dans les années trente les membres du comité des fêtes sont toujours d’actualité aux dires du président de la commission extra-municipale d’aujourd’hui. Une organisation efficace, une maîtrise des coûts et des finances, une culture locale vivante, un vif attachement à la ville sont les ingrédients du succès actuel des fêtes. Ainsi, la ville tient à distance les grands groupes de l’industrie culturelle spécialisés dans l’organisation des événements festifs et les fêtes gardent le caractère populaire et l’identité locale qui font leur attrait.

Ce succès est fragile. En 2023, la foule festive a atteint les limites de ce qu’une ville moyenne dont le centre-ville est étroitement contenu par les fortifications Vauban, peut absorber. Le maire, les associations, les cafetiers, les amateurs des fêtes et les amoureux de la ville cherchent désormais à limiter l’afflux. Pour que la fête urbaine, rencontre de la ville et de la foule festive, reste « le sourire de la ville », selon la formule de Gomez, il lui faut respecter les limites qu’elle a su maintenir jusqu’à présent.

Bonnes fêtes, Besta on !


[1] | La Verbena consistait à décorer les étals des commerçants des halles ; l’événement avait lieu en soirée.

[2] | Le groupe des Batzarous a animé de ses boufonneries les fêtes de Bayonne à la fin des années 1950.

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