La difficulté de combattre en zone urbaine

Historiquement, les villes étaient contournées par les armées, le combat urbain étant rejeté par les stratégies militaires classiques. Les militaires gardent ainsi en mémoire la maxime de Sun Tzu, général chinois du Ve siècle avant J.-C., auteur du plus ancien ouvrage connu de stratégie militaire, L’Art de la guerre : « on n’attaque une ville qu’en désespoir de cause ». La Seconde Guerre mondiale marque un tournant, le combat quittant le terrain du champ de bataille traditionnel pour celui de la zone urbaine.  Puis, l’urbanisation fait de la ville une cible privilégiée pour toucher et affaiblir un pays. En effet, elle est une concentration de populations et d’infrastructures assurant les services essentiels, ainsi qu’un centre économique, politique et cultuel. Au-delà de cette valeur stratégique et symbolique, c’est également en raison de la nature des conflits contemporains que s’est développé le combat en ville, de nouveaux types de conflits dits « asymétriques » apparaissant et se multipliant avec l’implication notamment d’acteurs non étatiques. Désormais, il s’agit moins de défendre un État contre un autre État que d’intervenir dans des pays étrangers « en crise » et, en particulier, dans les villes de ces pays pour en évacuer des ressortissants, stabiliser les relations internationales, ou même renverser des dirigeants jugés dangereux. Dans les années 1990, la guerre urbaine se généralise ainsi, puis l’entrée dans le XXIe siècle signe quant à lui définitivement une nouvelle ère dans les stratégies de combat, désormais centrées sur la ville. Maîtriser la guerre urbaine est devenu un enjeu militaire essentiel, d’autant que les combats qui s’y déroulent sont extrêmement complexes et difficiles.

Le milieu urbain facilitateur de combats asymétriques

Le conflit sous sa forme « symétrique », c’est-à-dire opposant des forces armées comparables en volumes, équipements, technologies et doctrines, et usant des mêmes modèles stratégiques, est voué à la disparition. Ainsi, les combats sont aujourd’hui principalement définis comme « asymétriques » : ils opposent des forces armées ayant des objectifs, des moyens et des pratiques de combats radicalement différents. En zone urbaine, les militaires doivent en effet faire face la plupart du temps à une force adverse qui n’est souvent pas conventionnelle (milices, terroristes ou civils qui prennent les armes). En cela, la zone urbaine a un formidable pouvoir égalisateur de puissance.

Des soldats des forces spéciales irakiennes, rattachés au 1er régiment de Marines américain, patrouillent en fouillant chaque maison sur leur passage à Fallujah, en Irak. © U.S. Marine Corps photo by Lance Cpl. James J. Vooris, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons. US Navy 041114-M-8205V-005.

Premièrement, les armées sans organisation étatique ont souvent des ressources limitées en termes de matériels et de munitions. Les armes de petit calibres telles que des fusils, mitrailleuses, grenades à main, ou encore des couteaux ou machettes, sont alors les plus utilisées. Le combat urbain, caractérisé par des affrontements de proximité et une mobilité réduite, rend cette situation avantageuse pour elles. Elles peuvent ainsi être plus efficaces que les armées organisées étatiquement, qui sont au contraire davantage dotées de moyens d’action de longue portée comme des blindés ou de l’artillerie lourde, et sont potentiellement alourdies en zone urbaine. Par exemple, lors de la seconde bataille de Falloujah (Irak) en 2004, Les kill zones se situaient dans le quartier Jolan, lequel possédait une voirie extrêmement dense et étroite qui l’enclavait. La nature de ce tissu urbain a privé les forces américaines de soutien blindé et a réduit les distances d’engagement. De plus, ce confinement du champ de bataille a permis à l’insurrection irakienne organisée par Al-Qaida de se prémunir contre l’arme aérienne et d’empêcher les forces américaines de les observer via ses satellites et ses drones.

Deuxièmement, si les armées conventionnelles respectent le plus souvent le droit international des conflits armés et le droit international humanitaire (les entraînements de l’armée française au CENZUB[1] y sont particulièrement attentifs), ce n’est majoritairement pas le cas de l’ennemi non conventionnel. Ainsi, les méthodes de combat traditionnellement acceptées sur les plans militaire et juridique sont délibérément rejetées au profit, par exemple, de l’utilisation d’engins prohibés, d’engins explosifs de fabrication artisanale peu coûteux, ou encore d’armes chimiques ou biologiques. De plus, en violation des conventions, l’ennemi non conventionnel profite de la concentration humaine en ville pour s’attaquer aux biens et aux populations civiles causant des pertes humaines et économiques lourdes. D’ailleurs, dans les confrontations asymétriques, si les habitants constituent la meilleure protection des adversaires irréguliers, ils représentent la principale contrainte pour les forces conventionnelles. En effet, il est compliqué de contraindre physiquement un adversaire au milieu d’une population et éviter tout dommage dit collatéral. Il existe également un risque de confusion permanente entre la population civile et les combattants non conventionnels, et donc un risque de menaces, accentués par le fait qu’en général ces derniers ne portent ni uniforme ni signe distinctif. Ils peuvent se servir de la population en ville comme d’un réservoir potentiel de forces, pour les ravitailler, les cacher, et leur servir même de bouclier humain que ce soit pour ou contre leur volonté. Enfin, les « rebelles » peuvent se soustraire aux armées modernes en se fondant dans la population citadine. Lors de la bataille de Mossoul (du 17 octobre 2016 au 10 juillet 2017), les djihadistes se sont servis de la population comme d’un bouclier humain, et ont ensuite cherché à fuir en se fondant dans le flot des civils après avoir rasé leurs barbes et changé de vêtements.

Le combat en zone urbaine : entre contraintes opérationnelles et innovations tactiques

Le milieu urbain est un terrain difficile pour les militaires en raison de la tridimensionnalité de ce combat, l’ennemi pouvant occuper les sous-sols, les caves, les parkings, les passages souterrains, mais également les hauteurs. Il demande de se mouvoir dans divers endroits, d’éviter de nombreux pièges, au prix d’efforts physiques importants et malgré le poids de l’armement, ce qui rend le combat particulièrement dur et intensif. En outre, les combats en milieu urbain se caractérisent par leur violence et leur létalité. Ils sont psychologiquement dévastateurs pour les soldats, les endroits clos et sombres étant encore plus anxiogènes et oppressants, et donc plus stressants. Le combat urbain est un combat de contact et d’imbrication qui se fait à quelques mètres voire centimètres. Il est particulièrement violent psychologiquement qu’il s’agisse de la vision des adversaires blessés ou morts, ou à celle de la population locale qui peut être blessée et prise à partie sous les yeux des soldats.

Dans ce milieu urbain complexe, une coopération interarmes (pour bénéficier d’outils de combat complets comme les infanteries et artilleries) et interarmées (comme l’armée de Terre et l’armée de l’Air d’un même État) apparaît nécessaire. De plus, le combat en zone urbaine se caractérise par une décentralisation du commandement. L’échelon au contact est jugé le mieux à même d’évaluer la situation. Cela nécessite que la chaîne de commandement soit simplifiée, ce qui exige un haut niveau de discipline et de professionnalisme tant du point de vue du commandement que de ses subordonnés. L’emploi de nouvelles technologies est également à envisager. De nouvelles munitions ont donc dû être développées spécifiquement, de même que de nouveaux systèmes de combat individuels ont été mis en place. L’attention se porte surtout sur les perspectives technologiques futures, et en particulier le développement de systèmes contrôlés à distance et robotisés. En effet, si les drones sont aujourd’hui utilisés par les armées, ce n’est pas le cas des robots lesquels pourraient être utilisés pour du ravitaillement, des escortes de convois mais également pour des missions de renseignements et même d’assaut.

Ainsi est-il réellement possible de contrôler la ville chargée de restrictions en raison de l’omniprésence de la population et de la nécessité de préserver autant que possible les infrastructures civiles ? Si la population locale représente un risque de confusion avec l’ennemi et un risque de menace, elle reste un enjeu tactique important dans le combat en zone urbaine. En effet, une victoire militaire en ville sera beaucoup plus difficile sans l’appui de la population locale. C’est dire si les opérations d’information, la communication et la négociation avec les habitants sont extrêmement importantes.


[1] | Le CENZUB est le centre d’entraînement aux actions en zone urbaine.

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