Les places du marché des drogues
Lorsque l’on évoque le marché des drogues, on y associe le terme « trafic » et certaines images : le point de vente de rue, le plus souvent dans des quartiers pauvres ou des cités de grands ensembles, le guetteur en sweat à capuche relevée, l’entrée glauque d’immeuble, la transaction furtive, les risques de violences, et d’interpellation policière.
Cet imaginaire omet, d’une part, d’autres réalités du commerce des drogues et, d’autre part, l’écologie (la relation entre les êtres et les environnements) d’un marché à la fois mondialisé et contextualisé localement. Toutes les drogues ne font pas l’objet du même type de commerce.
Du mondial au local
Depuis la fin des années 1990, la production mondiale de drogues augmente. Selon l’ONUDC[1], toutes les drogues sont concernées, avec des pics historiques de production depuis 2014. En moins de vingt ans, la production mondiale d’opium a plus que doublé pour produire près de 730 t d’héroïne pure. Celle de cocaïne a également doublé en 20 ans, pour atteindre 2 700 t en 2022. Il en va de même pour le cannabis et les drogues de synthèse, avec plus de 950 NPS[2] identifiés et classés illicites sur le marché européen, dont 450 identifiés en France depuis le début des années 2000.
Cette forte croissance de la production répond à une demande en expansion depuis la fin des années 1960, en particulier de la part des populations des pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord[3]. Aujourd’hui en France, en zones urbaines comme rurales, les taux de consommation des drogues illicites sont en augmentation.

Du vendeur au client[4]
Le phénomène commercial des drogues illicites participe d’un rapport offre/demande/opportunité/événements. En plus du lien offre/demande, ce commerce doit aussi compter avec les opportunités pour le vendeur de proposer (donc se fournir lui-même) le ou les produits susceptibles de lui apporter une clientèle et celles d’adapter son mode de vente à la clientèle ciblée. On voit ainsi apparaître des stratégies de marketing toujours plus élaborées, comme en témoigne l’inventivité du packaging des produits. En outre, ce commerce, concurrentiel et criminalisé, ne peut tenir que parce qu’il est adaptable et réactif aux événements. Les interpellations policières ou les saisies n’ont que peu d’impact sur l’organisation générale du marché de la drogue. Le point de vente de rue ou de cité visé par les opérations répressives, auquel les médias donnent une visibilité, est loin d’être l’unique mode de vente. Aujourd’hui en France, on observe quatre principales modalités d’achat de drogues illicites souvent doublées d’un service de livraison.

Le point de vente de rue : un lieu précis, identifié et reconnaissable pour les acheteurs, installé dans des quartiers assez divers, à l’intérieur de cités mais aussi en centres-villes, ouvert tous les jours de l’année, sur de larges plages horaires (le plus souvent de 11h à tard dans la nuit). Les substances proposées sont essentiellement résine ou herbe de cannabis et cocaïne, héroïne dans certaines régions (Grand-Est, Île-de-France, Nord, AURA). Depuis 2018, et plus encore depuis les confinements et couvre-feux de 2020-2021, nombreux sont les points de vente de rue qui proposent aussi la livraison, sur des zones qui s’étendent.
Le vendeur « indépendant[5] » : une personne (pas nécessairement consommatrice) ou une petite équipe propose de façon régulière un ensemble de produits à la vente, à une clientèle élargie bien au-delà de son cercle de connaissances. Certains vendeurs indépendants entretiennent un répertoire de clients, au départ des connaissances, puis s’élargissant de proche en proche. Ils peuvent communiquer un numéro de téléphone où les joindre directement, ou bien ouvrent un compte sur une application numérique sécurisée (comme Signal®, Snapchat®, Session®, Potato Chat®, Olvid®…) pour une clientèle plus élargie. Ils vendent leurs produits souvent en soirée et le week-end. Ils proposent essentiellement des stimulants et/ou empathogènes (cocaïne ou MDMA), des cathinones, parfois de la kétamine, ou du GBL. Ces vendeurs ciblent donc une clientèle qui consomme surtout en contexte festif.
L’usager-revendeur revend occasionnellement une partie de son produit à d’autres consommateurs de son cercle de connaissances, le plus souvent pour financer sa consommation personnelle. Il existe des usagers-revendeurs pour tous les types de produits, et dans tous les milieux et contextes (rural, urbain ; riches ou pauvres ; en milieu festif ou professionnel…)
Les sites internet dédiés sur le web de surface ou sur le darknet. Ils sont spécialisés dans un ou plusieurs produits. Les prix et quantités, les modalités d’achat (par exemple paiement en monnaie courante ou en cryptomonnaie) et de livraison par voie postale, sont précisés. La plupart de ces sites sont localisés hors du territoire français.
Les profils des personnes impliquées dans des activités de vente de drogues sur les points de vente de rue ou de cité sont le plus souvent des hommes de moins de 30 ans, peu diplômés et en situation de précarité pour ceux qui assurent des fonctions non décisionnaires (les guetteurs, les vendeurs, les personnes qui cachent l’argent ou la drogue, les livreurs). Les vendeurs « indépendants » sont plus fréquemment des femmes, et généralement des personnes insérées (travailleur·ses ou étudiant·es) dont l’activité de vente constitue un complément de revenus. Quant à l’usager-revendeur, cela peut être n’importe qui puisque la revente est un moyen de dépanner des proches ou de financer tout ou partie de sa consommation personnelle.
Un marché comme les autres ?

Par bien des aspects, le trafic de drogues est un commerce « comme les autres ». Il participe et profite du libre-échange international et du capitalisme libéral mondialisé. La répartition financière est à peu près la même que celle des grandes entreprises légales : quelques actionnaires gagnent des fortunes, quelques gérants sont très bien payés et des centaines de petites mains triment pour moins que le SMIC[6]. Ce qui différencie radicalement le trafic de drogues, c’est son statut illégal et sa criminalisation. Ainsi, la menace et la violence sont (pas toujours mais plus fréquemment) le mode de régulation des affaires.
Il se différencie aussi du commerce traditionnel par la diversité et la mobilité de ses inscriptions spatiales. Le point de vente de rue s’apparente à ce qu’est l’épicerie de quartier pour d’autres produits de consommation courante mais il n’est présent quasiment que dans les grandes et moyennes agglomérations où la densité urbaine et de population apporte une clientèle en nombre, et permet d’échapper plus facilement aux opérations policières. Restent toutes les autres modalités de vente et d’achat, grandement facilitées par les outils numériques. Les vendeurs y communiquent leurs offres de produits, leurs prix, leur lieu de vente (parfois à domicile, souvent dans un lieu public, un espace festif), leurs zones de livraison (parfois étendues à l’ensemble de la ville, voire du département). Ainsi, si la majorité des territoires échappent à la présence physique et visible du trafic parce que les points de vente de rue sont finalement assez peu nombreux et principalement localisés dans les quartiers urbains pauvres, aujourd’hui, aucun territoire et aucune population n’est, potentiellement, à l’écart du marché des drogues. Elles sont finalement partout disponibles, et de plus en plus accessibles[7].
[1] | Office des nations unies contre la drogue et le crime.
[2] | Nouveaux produits de synthèse : des substances psychoactives dont la chimie tente de reproduire les effets de produits illicites existants tels que l’ecstasy/MDMA, les amphétamines, la cocaïne, le cannabis, le LSD… Mais la plupart sont beaucoup plus puissants, plus dangereux et plus addictifs que les drogues qu’ils imitent.
[3] | L’Europe de l’Ouest est aujourd’hui le deuxième marché mondial des drogues après les États-Unis.
[4] | Les éléments de ce chapitre sont issus du rapport de C. Duport, TREND/OFDT, 2023. Tous les rapports régionaux annuels sur les 9 régions de recherche (Bordeaux, Toulouse, Marseille, Lyon, Lille Metz, Paris, Rennes, La réunion) :
[5] | Le terme indépendant est mis entre guillemets car nous disposons de trop peu d’éléments pour attester de leur totale indépendance à l’égard des réseaux de trafic. Ceux que nous avons rencontrés disent acheter leurs produits sur internet (notamment ceux qui vendent des drogues de synthèse), ou se fournir directement en quantités moyennes à l’étranger ou auprès d’un semi-grossiste de leur connaissance. Mais rien n’atteste que certains ne seraient pas directement liés à un « réseau » local, notamment pour ceux qui vendent la cocaïne.
[6] |Article en téléchargement
[7] |La disponibilité correspond à la présence d’un produit dans un espace donné. De ce point de vue, le cannabis – résine et herbe – est très disponible partout en France, de même que la cocaïne, car vendus et accessibles selon toutes les modalités ; toutes les autres drogues aussi, mais dans une moindre mesure puisque vendues soit seulement sur internet, soit seulement entre usagers-revendeurs. L’accessibilité correspond au degré d’effort à fournir pour se procurer la substance recherchée. Ainsi, la numérisation des trafics est un des facteurs qui favorise grandement l’accessibilité aux drogues.