L’expérience sensible de la ville
à l’heure de la smart city
Que devient notre expérience sensible de la ville à l’heure du déploiement désormais généralisé des technologies de communication nomades ? En moins de vingt ans, nous nous sommes habitués à être ici et ailleurs à la fois (d’abord par le son, puis par le son et l’image). Ici, dans cette rue, ce café, ce jardin public, et ailleurs avec un ami géographiquement éloigné, un collègue à son bureau, un conjoint en déplacement. La gestion de cet « à la fois » nous a conduis à de nouvelles façons de regarder alentour lorsqu’on écoute ailleurs, de parler en public alors que la conversation est privée, à simultanément être attentifs à ce qui se passe dans deux lieux différents. Sans que personne le décrète, de nouvelles règles se sont peu à peu mises en place par sédimentation des pratiques[1] . La particularité de ces règles est qu’elles ne se donnent pas à expérimenter de manière uniforme et avec la même intensité selon les lieux publics. Il est en effet des lieux (par exemple certains cafés, les couloirs ou fumoirs des salles de spectacle, les galeries ou musées) où l’usage des portables, bien qu’officiellement toléré, est pratiquement désapprouvé, tandis que d’autres (par exemple les quais de gare, les salles d’embarquement, les rues passantes) où le même usage ne suscite aucune opposition. Il semble que le degré d’urbanité spontanément associé aux lieux constitue le facteur discriminant des pratiques[2].

Urbanité et civilité sensible
Plus la réputation du lieu renvoie à une civilité sensible, à une attention partagée, à une ambiance positivement vécue, bref à un goût du lien social en public, et plus l’usage des portables se fait discret. Il est difficile de globalement caractériser ces lieux. On peut cependant relever la nature non obligatoire de leur fréquentation : ce n’est ni une nécessité fonctionnelle ni une obligation statutaire qui expliquent prioritairement la présence de ceux qui s’y trouvent. L’attrait pour l’ambiance qui s’y donne à expérimenter paraît plus important que toute autre explication. Il semble plus facile d’y goûter au bonheur de ce que Georg Simmel appelle la « pure forme de sociabilité », c’est-à-dire « le lien de réciprocité qui flotte en quelque sorte librement entre les individus[3] ». La possibilité de s’y arrêter, de rompre avec l’accélération des rythmes et la généralisation de la simultanéité, de se donner le temps de l’attention gratuite, d’être pleinement présent et, pourquoi pas, d’y faire preuve d’empathie voire de compassion, en constitue le dénominateur commun. Le café où l’on s’arrête par plaisir peut être présenté comme l’archétype de ces lieux publics. Parenthèse dans un emploi du temps rentabiliste, le café est alors vécu comme un lieu de répit, de respiration temporelle. Qu’on y entre pour raison de fatigue, de temps disponible, de rendez-vous ou pour faire le point, il y a toujours une mise à distance de l’extérieur, de son interpellation, de l’agitation, du désordre et de l’urgence. Les tactiques de discrétion, la brièveté des appels ou des réponses, les attitudes de retrait qu’on peut y observer chez ceux qui se servent de leur portable sont autant d’indicateurs de la volonté d’en préserver la délicate mais fragile atmosphère. Il est même des cas où la façon ostentatoire de ne pas se servir de portable dans un lieu dote celui-ci d’une survaleur inédite, le mode d’y être ensemble relevant alors au mieux d’une urbanité exquise et au pire d’une civilité appréciée.
À l’inverse, plus la réputation d’un lieu renvoie à sa simple disposition fonctionnelle, à une approche instrumentale de ses services, à une vision rentabiliste de ses ressources, à une relation concurrentielle avec ceux qui le fréquentent, bref à la nécessité de le pratiquer selon une logique utilitariste, et plus le désir de se dégager du caractère obligé de sa fréquentation par un appel téléphonique sera grand. Le portable rend « supportables » des déplacements inévitables ou une inscription spatiale non désirée. Ces lieux physiques ne faisant plus lien, le lien médiatique fait dès lors figure de lieu. Il en résulte une sorte de cocooning téléphonique d’individus nomades dans un monde fragmenté. Mais la multiplication de ces « décollements » risque en retour d’aggraver la situation en chargeant ces mêmes lieux d’une sous-urbanité : la satisfaction éprouvée dans l’espace médiatique dispense alors en effet de tout effort pour améliorer leur ambiance, le mode d’y être ensemble relevant dans ces conditions, au mieux d’un ajustement bien compris, au pire d’une brutalité urbaine.
Une réalité augmentée de quoi ?
Si, en vingt ans, les portables nous ont ainsi habitués à jouer sur les décollements des ici-présents vers des ailleurs médiatiques, les smartphones, avec les technologies de géolocalisation et de near-field communication, nous introduisent dans un environnement fait de collages médiatiques inédits sur les ici physiques. Constamment et en tous lieux, nous pouvons désormais être informés sur ce qui nous entoure. Sous la forme d’étiquettes collant à la réalité qui devient ainsi « augmentée ». Mais augmentée de quoi ? Essentiellement d’informations de type pratique et utile : de la pollution de l’air, du nombre de taxis ou de vélos disponibles dans telle ou telle station, des commerces ou services alentour. Une information, omniprésente et à portée de clics, colle à tout objet et à tout lieu. Pour peu que nous le voulions, notre proximité est ainsi « sous-tirée » d’informations directement visibles sur notre smartphone. Ainsi, il suffit de pointer son smartphone (en mode photo ou vidéo) sur un monument pour immédiatement savoir en quelle année il a été construit, par qui et pour qui, quelles ont été ses utilisations successives, etc. De façon désormais banale, il est possible de savoir exactement où l’on se situe dans une ville, combien de mètres il faut parcourir jusqu’à la prochaine bouche de métro, où se trouve le restaurant végétarien le plus proche ou encore de savoir quels sont les horaires des prochaines séances des films devant être projetés dans la demi-heure qui suit dans un rayon de 500 mètres.

Le danger réside en ce que l’espace urbain en vienne à être vécu uniquement comme ensemble fonctionnel qu’il s’agit d’utiliser ou de consommer au mieux. Notre rapport à la ville devient certes plus efficace et rentable, mais risque aussi de s’en trouver définitivement désenchanté. Y aura-t-il des lieux et des endroits dont on pourra encore faire l’expérience à partir de nos seuls sens, de notre propre sensibilité, subjectivité et intériorité, et de façon non assistée ? Sera-t-il encore possible de flâner, de s’arrêter, de se perdre et même de prendre la direction d’un embouteillage sans paraître pour cela décalé voire incivique ? Avec un smartphone en poche, il est désormais possible de savoir à peu près tout sur son environnement, ce qui est sans conteste utile et sans doute rassurant. Mais le temps ainsi passé à s’informer sur la configuration ou les ressources d’un lieu n’est pas celui qui aurait permis d’en faire subjectivement connaissance, quitte à d’entrée l’aimer ou le détester sans raison. Une chose est en effet d’arriver dans un lieu, d’en faire une expérience sensible, subjective et pourquoi pas poétique à partir de sa propre intériorité et, en un second temps, de chercher à en savoir plus sur tel ou tel point précis (et éventuellement à revenir dessus, fort de cette nouvelle information). Une autre chose est de n’aborder ce même lieu qu’à travers le prisme des informations encyclopédiques ou pratiques délivrées par son smartphone. Ce phénomène est déjà parfaitement repérable dans certains musées et sites touristiques où les visiteurs se déplacent avec un audio-guide : ils regardent en fonction de ce qu’ils entendent et n’expérimentent que ce qui est signalé comme remarquable, passant à autre chose dès que les commentaires cessent. Dans un monde où il faut aller à l’essentiel et de surcroît vite, on risque de ne voir et n’expérimenter que ce qui aura été sélectionné en amont comme « remarquable » ou « bénéfique » en fonction de ce qui, par ailleurs, aura été perçu comme devant intéresser le plus grand nombre (ce qui, évidemment, n’est pas gage de qualité…). Or, il y a encore des lieux, des espaces que l’on fréquente pour leur ambiance, leur atmosphère, la qualité qu’on leur prête, l’émotion qu’ils peuvent susciter ou l’imprévu qu’ils permettent. Il s’agit là d’une étrange alchimie très fragile qui ne fonctionne socialement qu’en ce qu’elle est partagée physiquement et émotionnellement par ceux qui s’y trouvent. Il ne faudrait pas que cette atmosphère soit trouée par une approche instrumentale et utilitaire qui la crèverait et la viderait de son âme.
Profiter de l’utilitaire sans se couper du sensible
Il n’est évidemment pas question de poser que les technologies de communication et de géolocalisation sont en elles-mêmes porteuses d’une seule logique visant à l’instrumentalisation du monde. Un smartphone peut tout aussi bien servir à savoir en quelle année et par qui une statue a été érigée qu’à fixer l’émotion qu’elle provoque par une photo, un texte ou un audio. De même, plusieurs applications permettent de découvrir certains sites sous des aspects inédits, ludiques ou poétiques, tout comme des associations se sont emparées de ces nouvelles possibilités de mettre en relation lieux et habitants pour susciter des formes de connaissance et de solidarité inédites. Mais force est de reconnaître que, pour l’instant et dans l’expérience de la ville dite intelligente, la logique instrumentale et utilitaire l’emporte au point de réduire la logique de subjectivité sensible, non intéressée et émotive, à sa plus simple expression. Un nouvel équilibre est sans doute à trouver dans un mélange entre savoir encyclopédique et utilitaire d’un côté, et expérience sensible et désintéressée de l’autre. Toute la difficulté est de pouvoir profiter du savoir et de l’utile sans se couper du sensible et du subjectif.
Appliquant cette problématique à l’aménagement des espaces publics, les collectivités locales doivent tout faire pour rendre leurs services à la fois géolocalisables et disponibles de façon ubiquitaire aux usagers. Pouvoir suivre en temps réel les flux et les dynamiques urbaines afin de mieux s’y orienter et de pouvoir en profiter davantage devient une exigence de base. Mais, en faisant cela, elles ne doivent pas pour autant perdre de vue qu’une ville, un quartier ou un lieu n’est pas seulement un ensemble de services, mais aussi et parfois surtout une ambiance, une atmosphère, des lieux d’improvisation où le lien social doit se donner à voir et à expérimenter. Ce qui veut dire que les services, applications et ressources transitant par les technologies de communication et mis à la disposition de tous doivent composer avec les lieux, leurs singularités, leurs originalités et leurs personnalités avec à chaque fois cette question : qu’est-ce qu’ils permettent et facilitent en terme utilitaire, mais aussi qu’est-ce qu’ils risquent de faire perdre en termes de sensibilité, d’originalité, de subjectivité partagées ?
[1] | Pour une description et une approche interactionniste de ces nouvelles pratiques, voir F. Jauréguiberry, « Lieux publics, téléphone mobile et civilité », Réseaux, n° 90, 1998, pp. 71-84.
[2] | Par urbanité, il faut retenir ici son acception quelque peu désuète qui renvoie à la manière affable, courtoise et délicate de se comporter.
[3] | G. Simmel, Sociologie et épistémologie, PUF, 1981, Paris, p. 124-125.