« Ma sœur, ne vois-tu rien venir ? »
Comment peut-on opposer les deux villes qui partagent et conservent jalousement, contre le reste de la France, la particularité d’appeler « chocolatine » ce que tous les autres nomment « pain au chocolat » ? Bordeaux et Toulouse le savent au fond d’elles-mêmes : ces deux villes sont deux sœurs. Promptes à la chamaille mais inséparables, ouvertement critiques mais secrètement admiratives, opposées mais unies. Une même famille qui n’est pas celle de leurs voisins du nord (la Charente, quel rapport ?), ni du sud (les Méditerranéens, rien à voir), sans parler des Basques ou des Catalans.

Pourtant, elles le cachent bien. Je suis Toulousain, je sais ce qu’on dit des Bordelais à Toulouse. Et je préfère ne pas savoir ce qu’on dit des Toulousains à Bordeaux. Mais il en va de ces différends comme des querelles dans les familles ou dans les vieux couples : une routine, devenue finalement aussi fondatrice que tout ce qui est en commun. Une sorte d’opposition de principe, dont il faut faire état aux yeux du monde. Normal, pour deux sœurs qui, en apparence, se ressemblent si peu : la brique et la pierre, l’emphase et la réserve, la terre (ou l’air ?) et la mer… Vu de l’extérieur, tout les oppose.
En réalité, bien sûr, tout les rapproche. Dans l’histoire, elles partagent une longue et tenace résistance contre le pouvoir parisien, déguisée parfois sous des airs de fausse complaisance comme savaient le faire les capitouls, parfois derrière des alliances secrètes qui peuvent encore faire illusion aujourd’hui : Abd al-Rahmân, battu vers Poitiers par Charles Martel en 732, était-il vraiment l’avant-garde des Arabes en Europe, ou plutôt un soutien d’Eudes d’Aquitaine, qui voulait surtout se protéger des Francs ? Dans l’économie d’aujourd’hui, la question ne se pose même pas pour les chefs d’entreprises. La coopération est constante, notamment dans les domaines d’excellence communs que sont l’aéronautique et l’espace, et il y a longtemps que l’union est faite entre les forces vives des deux villes. Les grands groupes le savent bien, que ce soit dans l’industrie, l’immobilier ou les services, puisqu’ils placent leur direction de grande région à peu près indifféremment dans l’une ou l’autre ville. Certes, les aléas de la réforme territoriale ont mis Toulouse et Bordeaux à la tête de régions différentes : sans doute a-t-on pensé qu’il fallait garder à chacune son statut de chef. Mais c’est un arbitrage de cour de récréation qui ne trompe personne. La réalité actuelle est faite de ces relations de travail, et c’est, à travers elles, une culture commune qui se renforce tous les jours.

Il reste, bien sûr, des domaines où l’une des deux villes est en avance sur l’autre. En matière d’urbanisme, Bordeaux recueille aujourd’hui les fruits de vingt ans d’un portage politique fort et constant, avec des outils et des méthodes qui, même sur cette longue durée, savent rester exemplaires et novateurs. Pour les start-ups, c’est plutôt Toulouse qui montre l’exemple, avec l’extraordinaire foisonnement d’initiatives liées à l’université et la recherche et appuyées sur un milieu entrepreneurial moderne et dynamique. Mais, finalement, rien qui justifie une rivalité ; au contraire, des points forts qui peuvent, un jour, constituer autant d’apports à une construction commune.
Car il reste aux deux villes un projet commun à réaliser : la LGV qui, sous une forme ou une autre, les reliera. Et la vraie portée de ce projet n’est évidemment pas celle qu’on avance en général. Bien sûr, cette liaison mettra Paris à trois heures de Toulouse – mais celle-ci en a-t-elle vraiment besoin pour aller à Paris, quand elle a déjà autant d’avions chaque jour pour le faire ? Évidemment, elle rapprochera Bordeaux de la Méditerranée, Barcelone et Marseille ; mais, franchement, qu’apportera aux Bordelais cette proximité toute relative ? En revanche, la LGV mettra les deux villes à une heure l’une de l’autre. Et là, c’est une nouvelle vie qui commence. Une heure, c’est une distance banale au quotidien, un temps que beaucoup passent déjà tous les matins entre leur domicile et leur bureau. C’est ce qui fait qu’on ne différencie plus les deux endroits. C’est le vrai sens de ce projet : Bordeaux et Toulouse sont alors un seul et même bassin d’emploi, et deviennent une même métropole, armée pour faire face à la concurrence mondiale. Condamnées à vivre ensemble – ce qui ne les empêchera pas, sans doute, de continuer à se chamailler !