Militaires de l’opération Sentinelle
Présence invisible ou visibilité absente ?

Depuis une trentaine d’années, le citadin français croise régulièrement des patrouilles de militaires. Leur mobilisation dans la lutte contre le terrorisme vise autant à dissuader le passage à l’acte de terroristes, qu’à protéger et rassurer la population. Concrètement, cela consiste en l’organisation de patrouilles à pied ou en véhicule dans ou autour de sites considérés comme « sensibles ». Auparavant intégrés à un dispositif global de lutte contre le terrorisme appelé Vigipirate, ces militaires interviennent désormais de manière plus autonome au sein de l’opération Sentinelle. Ainsi, après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher en janvier 2015, ce sont 10 000 militaires qui ont été déployés sur le territoire national. Ces forces militaires dites primo- intervenantes doivent alors tenter de faire cesser les attaques terroristes ou tueries de masse lorsqu’elles surviennent. Au-delà de la protection, les aspects dissuasifs et préventifs jouent également un rôle de plus en plus associé au développement de la culture de la vigilance. Par les opérations intérieures (OPINT), citoyens et militaires se retrouvent alors à proximité les uns des autres, ce qui semble aussi replacer les enjeux de défense comme étant l’affaire de tous.
Mais l’efficacité du modèle théorique « dissuader, protéger, rassurer » est difficile à évaluer dans les faits. D’abord, mesurer l’effet dissuasif est impossible. Ensuite, pour ce qui est de protéger, le nombre recensé d’interventions de militaires contre des attaques explicitement terroristes est très faible. La plus emblématique reste la riposte de légionnaires sur le marché de Noël de Strasbourg en décembre 2018 ; dans les autres cas, il s’agissait pour les patrouilles de se protéger d’une attaque qui les visait directement. Finalement, rassurer est le seul objectif pouvant être atteint mais, là encore, difficile de le mesurer. Dans le contexte d’une guerre contre le terrorisme[1], où l’impact psychologique des actions est plus important que leurs effets directs, le commandant Pierre Fontaine estimait déjà en 2012 : « Vigipirate trouve tout son sens dans le cadre de la guerre des perceptions menée quotidiennement contre le terrorisme. La forte visibilité de nos soldats permet sans conteste de contribuer à juguler les effets anxiogènes générés par le phénomène terroriste[2]. » Qu’il s’agisse de dissuader ou de rassurer, il faut donc être visible. Ainsi, en réponse à la violence des attaques terroristes, c’est une logique d’occupation de l’espace public qui se met en place : l’intervention militaire rapide, massive et visible vise ainsi à faire jouer une mécanique de « choc et d’effroi » communicationnelle, autant pour dissuader les uns que rassurer les autres.
Cette visibilité est d’autant plus efficace que les militaires contrastent ou dissonent de l’environnement métropolitain dans lequel ils sont déployés. Alors que l’espace public est l’espace de l’anonymat où chacun cherche à renvoyer aux autres une « apparence normale[3] », les militaires par plusieurs de leurs attributs (armement, uniforme) sont clairement identifiables et repérables.
La couleur de l’uniforme des militaires a vocation à se confondre avec l’espace dans lequel ils évoluent et donc à organiser leur invisibilité. Ainsi, les soldats revêtent un treillis bariolé formé de grandes taches de quatre couleurs (beige, noir, vert et marron) qui visent à les confondre dans un environnement boisé ou de campagne. Depuis quelques années, une version « sable » (beige, kaki, marron) existe pour les opérations en Afrique sahélienne. Pour certains auteurs, ces couleurs sont celles de leur territoire de compétence à l’instar d’autres professions comme la police (bleu), les pompiers (rouge) ou le corps médical (blanc).
Or, en milieu urbain, l’uniforme des militaires détonnent dans la ville qui a ses propres couleurs (asphalte, béton, blanc ou brique, par exemple).
En outre, en tant que référent de la violence, les armes à feu des soldats en patrouille captent l’attention. Contrairement à celles de la police, qui sont de petites armes de poing rangées dans leur étui, les fusils d’assaut des militaires sont ostensiblement maintenus devant le corps. Leurs armes sont mises en avant et prêtes à l’emploi : elles sont leur force en sommeil. Mais une arme est aussi un artefact porteur de significations car elle est tout à la fois violence matérialisée et violence symbolique en tant qu’elle renvoie aux registres de la menace, de la peur, de la contrainte, de la douleur ou de la mort. Ainsi, aussi rares et inhabituelles qu’elles puissent être dans l’espace public urbain, ces armes et ce qu’elles représentent sont l’objet de tous les regards.
En somme, les attributs du combattant sont mis en avant et mobilisés de façon paradoxale : son treillis ne le camoufle plus et sa force (armement) est mesurable par ses adversaires. Sont donc rendues visibles des choses qui d’ordinaire visent à l’être le moins possible. En étant placés ainsi sous les projecteurs de la scène publique urbaine, les militaires n’échappent pas au regard des citadins.
En revanche, du point de vue du combattant, la mise en scène antithétique de l’usage habituel de ses attributs lui donne le sentiment d’être dépossédé de ce qui constitue son identité. Le soldat n’est plus un soldat, mais un policier ou un vigile. Et de se demander : la subversion de l’identité tactique des militaires n’est-elle pas le symptôme de leur disparition ? Petit à petit, en maintenant une visibilité d’exception dans l’espace public, en transformant le provisoire en perpétuel, les militaires ne tendent-ils pas à disparaître du regard des citadins, et finalement à se fondre dans le paysage urbain ?
Il semble que la présence des militaires dans l’espace public dans le cadre des missions Vigipirate puis Sentinelle tend à altérer ce qui constitue le cœur de leur identité. Dès 2001, des chercheurs soulignaient que les missions Vigipirate/Sentinelle ne sont pas « des missions proprement militaires au sens où la logique qui les sous-tend n’est pas orientée, de manière défensive ou offensive, vers le combat[4]. » Cela s’associe à leur sentiment d’être démilitarisés, transformés en agents de sécurité. En outre, lorsqu’ils interviennent dans un espace urbain pacifié, un processus biaisé d’acculturation s’opère. Les militaires sont en terrain connu car ils possèdent les codes sociaux urbains de l’environnement dans lequel ils évoluent (contrairement aux opérations extérieures par exemple). Dans cet espace familier, quelque chose pourrait-il être suspicieux, éveiller leur curiosité ou attirer leur attention ? Derrière l’assurance de leur attitude ou les signes de leur fierté, on devine la lassitude et l’ennui du quotidien ainsi que la fatigue d’itinéraires répétitifs. Ces patrouilles semblent finalement errer comme des âmes en peine. En arrêtant de réaliser des actions proprement militaires, en progressant dans un environnement aux apparences normales connues, et en ajoutant la banalisation de leur présence, il est possible de dire que les militaires tendent à être de moins en moins visibles. Ils disparaissent en faisant désormais partie du cadre, comme un énième agent public qui renseigne le touriste, aide le badaud ou gêne le flâneur.
Les militaires en opération Sentinelle sont-ils donc une présence invisible ou une visibilité absente ? Ils étaient voués à être ceux qui veillent dans l’ombre de l’attention publique (une présence invisible), mais dans le temps long de leur intervention, ils tendent de plus en plus à devenir une démonstration de force dénuée de sens (visibilité absente) tant leur efficacité est relative. Bien qu’ils continuent d’être remarqués par les citadins, c’est d’abord à leurs propres yeux qu’ils disparaissent. Placés ici, ils ne font pas le métier pour lequel ils se sont engagés ou ne voient plus l’intérêt de porter ainsi les armes de la France[5]. Puisqu’ils ne se reconnaissent plus, ils deviennent invisibles à eux-mêmes.
Les ambivalences de la place des militaires opérant dans le cadre de Sentinelle invitent à poser une réflexion plus large sur l’espace public urbain comme espace de confusion. Le mot confusion est ici à entendre dans le double sens de confondre, c’est-à-dire d’un côté une réunion ou un mélange (des choses et des personnes) de manière à ne former qu’un tout homogène, et d’un autre côté un trouble qui est indistinct ou difficilement lisible. En participant à deux processus antagonistes de visibilisation et d’invisibilisation, les militaires sont « confondus » dans cet espace public urbain. D’un côté, ils surgissent dans le champ du visible en étant déployés massivement au sein de l’espace public dans un contexte d’émotions et d’état d’urgence terroriste, en se démarquant de leur environnement du fait de leurs attributs. D’un autre côté, la généralisation, l’accoutumance et la banalisation de leur présence les font se fondre dans le paysage et disparaître de l’attention des citadins. Ce double mouvement les confond dans le contexte de la ville (les mêle si étroitement qu’ils n’en sont plus distinguables) et les confond avec eux-mêmes en situation (ils sont troublés et se voient comme un autre). La dimension publique de la ville absorbe et dissout le visible en transformant l’inconnu en reconnu. Ce qui était distancié devient côtoyé, et le moindre impair fait ressurgir son auteur dans le monde de l’extra-ordinaire. À ne plus voir ce qui est là ou à exposer l’événement, nous disparaissons dans la proximité les uns des autres : nous sommes si près et pourtant tout autres[6]. En tant qu’espace de médiatisation, la ville est une épreuve quotidienne où chacun cherche à optimiser son régime de visibilité ou d’invisibilité, tels des communicants, alors que nous devrions tenter de percer les significations de notre présence aux autres ou de leur absence envers nous.
[1] | L’expression remonte a priori aux années 1980, puis est remise au goût du jour par l’administration G. W. Bush après les attentats du 11 Septembre 2001. Or, « la guerre contre le terrorisme » est une formule malheureuse car on ne fait pas la guerre à un mode opératoire. En revanche, on combat un adversaire qui emploie des méthodes « terroristes ». Celles-ci consistent spécifiquement à employer systématiquement la violence, afin de créer un effet de terreur qui infléchit l’action des autorités d’un pays dans un but politique, religieux ou idéologique précis.
[2] | P. Fontaine, « Vigipirate et guerre des perceptions », Doctrine Tactique, n° 26, 2012, pp. 69-73.
[3] | E. Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne. II. Les relations en public, Éditions de Minuit, 1973.
[4] | Sauvage A., Nogues T., Chevrier S., 2001, « Armées et sécurité intérieure : perception des acteurs institutionnels civils et militaires », Cahiers du C2SD, p. 33.
[5] | « Si j’arrête l’armée, c’est clairement à cause de Sentinelle », L’Express, le 10/08/2017.
[6] | J’emprunte la formule au livre de François Jullien Si près, tout autre : De l’écart et de la rencontre, 2018.