Observer les animaux
Des citadins au service de la recherche
« Confinés mais aux aguets ! » C’est l’intitulé du défi proposé pendant le premier confinement lié à la crise sanitaire au printemps 2020, par la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) et le Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN), dans le cadre de l’observatoire participatif « Oiseaux des jardins » qu’ils copilotent. Le succès rencontré par ce défi a été tel que les deux institutions se sont retrouvées dans l’incapacité de répondre à l’afflux des observations et autres sollicitations de ces scientifiques d’un nouveau genre que sont les citoyens. C’est là le symptôme d’un phénomène en pleine explosion : les sciences participatives.
Mais de quoi parle-t-on exactement ? Les sciences participatives dans le domaine de la biodiversité sont « des programmes de collecte d’informations impliquant une participation du public dans le cadre d’une démarche scientifique » (Collectif national des sciences participatives – biodiversité). Ces programmes permettent d’impliquer le grand public dans la connaissance de la biodiversité et s’adressent à tous, amateur ou spécialiste. Participer à ces programmes consiste à renseigner ses observations sur des plateformes en ligne pour de nombreuses espèces : oiseaux, reptiles, plantes… Chacun peut contribuer que ce soit dans son jardin privé, un parc public ou dans les espaces de nature.
Si les sciences participatives se sont fortement développées depuis plusieurs années, en réalité, la participation du public à la récolte de données et l’observation est ancienne. Elle remonte au XVIe siècle pour la botanique avec la découverte de territoires inconnus par les ecclésiastiques, les missionnaires, les médecins, les militaires, possédant une solide culture scientifique (Bœuf, 2012). À compter de la seconde moitié du XIXe siècle en France, les sociétés savantes se développent et permettent une spécialisation et une progression exponentielle du niveau de connaissance de la nature. Le programme français « Suivi temporel des oiseaux communs » (STOC) mis en place par les chercheurs du MNHN en 1989 constitue le plus ancien programme de suivi participatif concernant la biodiversité en France.
En 2012, pour structurer et organiser tous les programmes de sciences participatives actifs, un Collectif national des sciences participatives – biodiversité a été créé. Composé de 23 structures (associations, collectivités territoriales, établissements de recherche, etc.), il constitue un réseau de professionnels impliqués dans le développement des sciences participatives. Interlocuteur de référence pour mieux faire connaître et reconnaître les programmes développés, sa mission consiste également à engager des réflexions sur les objectifs, les outils et les méthodes déployées.
Le Collectif a créé en 2018 le site internet OPEN (Observatoires Participatifs des Espèces et de la Nature), piloté et animé par l’Union nationale des CPIE[1]. C’est l’interface et le lieu d’échanges entre tous les contributeurs et les professionnels des sciences participatives. Les observateurs sont guidés étape après étape, de la mise en place du protocole jusqu’à la saisie de données, grâce à des tutoriels en ligne ou un accompagnement par la structure animatrice du programme. Ces observations font l’objet d’une validation scientifique avant d’être intégrées dans une base de données et d’être utilisées dans le cadre de publications. L’organisation régulière de webinaires et de rencontres nationales permettent aux participants de progresser dans leurs niveaux de connaissance, de discuter avec des scientifiques et d’autres membres et de développer ainsi un sentiment d’appartenance à une communauté.
Ainsi, aujourd’hui, alors que la préservation de la biodiversité est devenue une forte préoccupation pour les pouvoirs publics et les citoyens, les sciences participatives sont donc un moyen pour tout un chacun de se mobiliser en sa faveur. Il existe plus de 200 projets participatifs concernant plusieurs centaines d’espèces recensées en France, tels que « Sauvages de ma rue », « Enquête mission Hérisson LPO » ou « Opération Escargots ». En 2020, 136 000 contributeurs[2] étaient actifs au sein d’un de ces programmes.
Les participants à ces programmes ont en commun un fort attrait pour la nature et la photographie mais ont des profils très variés, allant de la famille urbaine aux retraités passionnés par le jardinage et les sorties « nature ». L’enjeu pour les scientifiques est de maintenir dans la durée la participation des observateurs, ces « vigies » de la biodiversité. Le déploiement d’outils de communication numérique et ciblés, au-delà du fait d’augmenter considérablement le nombre de participants à ces programmes, permet de valoriser la collaboration entre scientifiques et observateurs. Le programme « Un Dragon ! Dans mon jardin ? » dont l’objectif est de recenser les amphibiens et les reptiles a su par exemple actionner des leviers pour impliquer les citoyens sur le long terme : répondre très rapidement à chaque contributeur, le remercier, valoriser les résultats de ses observations et le faire progresser sur de nouveaux protocoles font ainsi partie des actions qui le fidélisent. Une fois récoltées, vérifiées et capitalisées, les données sont analysées par les scientifiques au travers de leurs recherches. Elles leur permettent d’aller plus loin dans la connaissance de la biodiversité grâce à des données de terrain plus nombreuses et, par conséquent, d’alerter les pouvoirs publics pour mieux la préserver.
Dans un contexte où les moyens des institutions et des services de l’État dans le domaine de la recherche scientifique sont de plus en plus limités, l’explosion du nombre d’observateurs « bénévoles » sur l’ensemble du territoire constitue une ressource précieuse qui permet d’obtenir des résultats significatifs dans le suivi de l’évolution de la biodiversité. L’observation par les citoyens permet notamment aux scientifiques d’appréhender des espaces isolés ou inaccessibles et de constituer ainsi des bases de données inédites. C’est aussi un outil de sensibilisation du « grand public » et des générations futures sur la nécessité de participer collectivement à la préservation des écosystèmes.
[1] | Centre permanent d’initiatives pour l’environnement.
[2] | Observatoire national de la biodiversité (ONB)