Pour l’ennui
Dans les images publicitaires ciblant les jeunes générations, construites pour les séduire par leur force d’attraction esthétique, le corps jeune et beau des deux sexes est une figure centrale. Des études systématiques pourraient étayer l’hypothèse qu’un des cadres privilégiés de ces clips publicitaires est celui des conduites intenses où les voluptés du vertige l’emportent. Vitesses accélérées, chutes vertigineuses, performances de « glisse » et d’envol sur mer, sable, neige et ciel… sous de grands vents soufflant sur des plus grandes vagues, dans un décor d’abîmes enivrants, diagonales des cimes, flots hurlants, déserts infinis, toits vertigineux des buildings, etc. Décoiffé, le beau corps jeune choisit le plus terrifiant des manèges et hurle en tombant « je me sens fou dans les grands vents » avec Rimbaud… Il y a comme une machine de guerre onirique contre l’ennui de la vie ordinaire qui s’offre dans ces images consommées quotidiennement sur nombre d’écrans, ces immenses affiches, dans le métro, au bord du périphérique, captées obliquement mais de façon récurrente dans la vision du passant… Tout un système de formes prolifère dans un monde économique où le consommateur achète non seulement le produit vanté, mais aussi tout l’imaginaire qui va avec et qui dessine des modèles d’identités physiques et de style, une manière d’être et de faire. La jeunesse reçoit tout ce paquet onirique avec moins de défenses que l’adulte. Un paquet organisé en vecteurs de positivité ou de négativité implicite : c’est un cliché puissant, celui de l’ennui supposé des vies ordinaires adultes, qui me semble être l’objet central de cette négativité. Imaginairement toujours, ces adultes ont trahi leur propre jeunesse et dévoré jusqu’à la lie l’ennui supposé de leur vie obligée. Leur consentement à l’alourdissement de leurs corps est le signe de leur renoncement « à leurs rêves » : on comprend que dans ce système d’images le héros ou l’héroïne se doit d’être mince et musclé, et bien sûr ils ou elles sont beaux… Les paroles des chansons cultes aussi disent quelque chose sur ce système de croyances : adulé pendant plus de 60 ans, « l’idole des jeunes » en France, Johnny Hallyday[1] me semble organiser toute la sémiologie de son message rugi dans ses concerts autour de la lutte contre l’ennui d’une vie normale, dans une demande poignante « de l’envie d’avoir envie ! »… Il s’agit « d’allumer le feu » :

«
Tourner le temps à l’orage
Revenir à l’état sauvage
Forcer les portes, les barrages
Sortir le loup de sa cage
Sentir le vent qui se déchaîne
Battre le sang dans nos veines
Monter le son des guitares
Et le bruit des motos qui démarrent »
Chanson de Johnny Hallyday écrite par Zazie et composée par Pascal Obispo et Pierre Jaconelli. 1998
Contre l’ennui défini implicitement comme renoncement à l’intensité de la vie, toute une tradition culturelle affichée comme « jeune » choisit contre le jour « plan-plan » les « Nuits fauves[2] » et tous leurs excès, réelles prises de risques. Il y a comme un désir de transe hors civilisation dans l’investissement de l’instant présent contre les soucis d’avenir, dans cette nostalgie du « sauvage » perdu et retrouvé dans « le loup » qui se réveille en soi, la nuit… Et dans le vacarme des moteurs, des batteries, du vent, les filles sont présentes mais au second rang.
Toute une culture contemporaine pose comme éminemment positifs ces moments supposés d’intensité qui allient une esthétique du corps distinctive avec un style de vie lié au choix « jeune » de temporalité de « vivre maintenant », « vivre l’instant », malgré les risques sermonnés par les parents. Une ombre puissante de négatif est portée implicitement sur les vies ordinaires quotidiennes par toute cette matrice d’images positives, colorées, ambivalentes qui posent comme valeur les conduites d’intensité exhibées par les corps jeunes, qu’elles soient nocturnes et sulfureuses, ou diurnes et sportives… L’opposition entre intensité positive du présent et train-train ordinaire du quotidien est à l’œuvre dans la formation d’un stigmate d’époque contre l’ennui (contre son cliché reconstruit) dans la culture de la jeunesse.
Et si ce système de croyances porté par des images si séductrices – même pour les autres classes d’âge – faisait un redoutable contresens sur l’ennui supposé des vies « normales » ? Car l’ennui n’est pas seulement un état psychologique plus ou moins conscient, il est aussi un fait social inscrit dans ce qu’implique une situation : enfermement (prison), attente longue (heures de queue au guichet), prévisibilité de l’avenir d’une vie entière (dans un milieu trop verrouillé), comme de celle du programme de la soirée… et le dîner n’en finit pas. Il s’installe sous certaines conditions et peut peser sur le présent à tel point qu’il en devient « mortel »… Or, une des caractéristiques de l’ennui, à cause de sa pesée pénible qui immobilise le temps et clôt l’espace matériel dans la prison du social, est d’obliger l’ennuyé à une reconfiguration globale de ce qui l’entoure : loucher sur le mur d’en face et s’émerveiller de la fourmi, faire ami avec l’araignée, plonger dans la distraction gluante de la rêverie érotique puis philosophique, ultime ressource contre les murs et horizons bouchés, sont le début d’un désenclavement d’avec les normes ambiantes, les automatismes contraints. L’ennui dans son expérience pénible produit la possibilité de disjonction entre des évidences jamais interrogées… C’est au fond de l’ennui que la distraction peut devenir inventive et le dialogue solitaire entre soi et soi planche de salut… Et le corps affalé ennuyé à mourir finit par inventer sa propre gesticulation signifiante et son paysage sonore propre, sa forme d’écriture sur les murs… Dans les quartiers pauvres et durs, présents et extensifs dans toutes les mégapoles de la planète, les jeunes et moins jeunes se retrouvent dos au mur des heures, murés dans un ennui tellement douloureux en sus des autres problèmes liés aux conditions de vie, que la violence devient une dernière porte de sortie dans son horrible mais saisissant divertissement… Dans ces quartiers qui se multiplient dans un monde local et global, se sont inventées depuis plus d’un demi-siècle, des formes de langage, de peinture, de musiques, de style de vie et d’esthétique du corps, nées de cet ennui collectif. Il y a un lien de continuité entre l’ennui d’un jour et la création sur des années d’une forme artistique. Quand le temps ne passe plus, et que l’après-midi est éternelle, les gestes des doigts qui tapotent les sols jusqu’à l’invention de rythmes différents, le tressaillement des corps énervés et affalés à la fois à cause de l’ennui deviennent mouvements puis danses bizarres un jour reconnues sur écran… et les artistes en groupe, présents dans tous les groupes sociaux, inventent… « et si on faisait cela ? » La blague créative, la torsion du corps désopilante, le besoin presque sexuel de rythme : tout cela tue le temps qui est la substance, le corps même de l’ennui. Toute l’histoire de l’invention des formes musicales urbaines populaires contemporaines perçues comme « musique de jeunes » depuis le premier tiers du XXe siècle surtout, met en perspective le rôle non pas des conservatoires et des écoles de musique, mais le cadre de ces quartiers difficiles des grandes mégapoles de la planète. Ils ont vu naître et font circuler au XXIe siècle sur tous les continents où de grandes villes voient grandir leurs favelas et autres zones déshéritées, toute une esthétique de la communication, de la présentation de soi, des formes de gesticulations artistiques, des modes d’injures et du style distinctif dont la suite est l’invention de sports nouveaux aussi… bientôt aux Jeux olympiques. Cette esthétique circule et envahit en se normalisant les autres couches sociales et les marchés avides d’idées. Les exemples sont trop nombreux pour ce court texte, mais l’ironie de l’histoire est que cette culture née de la jeunesse des quartiers va se faire dévorer mimétiquement par la voracité marchande de la communication professionnelle. Son travail de reconfiguration en vue de la séduction d’un public de consommateurs posera comme injonction identitaire le cliché de la « vraie vie » extatique du corps jeune et beau, jouissant au présent dans un luxe de stéréotypes d’époque qui fait acheter plein d’objets pour se réaliser. Cette vraie vie des images coûte cher, un coût masqué par la haine facile de l’ennui supposé des vies modestes ordinaires. Stigmate injuste et faux, car la moindre enquête ethnologique sérieuse montre que rien n’est plus complexe et hétérogène, jamais « ordinaire » que les vies réelles des personnes rencontrées « pour de vrai ». Le cliché négatif de l’ennui empêche sa perception : la scène de l’ennui social ne coûte rien… L’ennui social est un effet de l’histoire économique et politique globale qui rend inévitable l’extension sur la planète entière des zones déshéritées, donc des temporalités enclavées, et son effet puissant est de rendre possible une intense disjonction d’avec les formes culturelles dominantes.
Mais l’ironie est que cette culture urbaine contemporaine, jeune et inventive, née de la scène de l’ennui réel, verra son usage défiguré et instrumentalisé dans le champ des images publicitaires, comme cette mode punk que les beaux mannequins des revues lustrées pour les couches privilégiées rendent propre et « intéressante ». La construction du cliché publicitaire de la « vraie vie » et de son programme d’intensité qui pose l’ennui comme valeur négative par excellence, alors même que cet ennui préside comme paramètre majeur lié à la création historique de la contre-culture « jeune » des quartiers, constitue un piège aliénant calamiteux pour la jeunesse de tous milieux dont il formate les rêves éveillés. _
Quelques mots du temps et des rythmes

Kairos et Chronos
Concept philosophique grec, le Kairos est le temps de l’occasion à saisir, de l’instant propice. Le Kairos est de l’ordre du ressenti : à chacun de reconnaître et de saisir ce moment opportun avant qu’il ne disparaisse.
À l’opposé du Kairos, le Chronos est le temps linéaire, le temps qui s’écoule (mesurable en secondes, minutes, heures…).
Chronotope et chronotopie
Chronotope est une notion qui unit les mots Chronos (temps) et Topos (Lieu). Le chronotope a été proposé dans l’analyse des territoires, à la fin des années 1990, comme un « modèle descriptif d’une possible articulation de l’espace et du temps habités ».
L’approche chronotopique permet de faire converger les dimensions spatiales et temporelles. Elle croise différentes disciplines (urbanisme, géographie, sociologie…) afin de renouveler l’observation, l’analyse et les représentations des espaces, des modes de vie et des systèmes urbains.
Désynchronisation
Alors que le travail et les temps familiaux constituaient des repères temporels communs, l’évolution des modes de vie et la porosité entre les temps (notamment entre travail et hors travail) ont conduit à des rythmes de vie de plus en plus hétérogènes : chacun jongle désormais entre vie professionnelle, vie familiale, loisirs…
L’individualisation des agendas induit alors une désynchronisation des temps sociaux (collectifs).
Bureau des temps
Des bureaux, agences, ou maisons des temps, ont été créés en Europe notamment à partir des années 2000 afin de permettre aux divers acteurs de la ville (collectivités, entreprises, établissements scolaires…) de proposer des actions partenariales permettant de concilier les temps sociaux en développant l’observation, la concertation et l’expérimentation.
Les bureaux des temps sont des outils des politiques temporelles. Celles-ci s’attachent à orienter, de façon transversale, les politiques publiques locales en faveur d’une meilleure harmonisation des temps individuels et collectifs. L’association Tempo Territorial, créée en 2004, est le réseau français des acteurs (collectivités territoriales, associations…) des politiques temporelles.
Rythmes
Il existe de nombreuses appréhensions de cette notion complexe, selon les disciplines (musique, linguistique, biologie et médecine…) et en fonction des époques. Si le rythme est généralement associé aux notions de pulsation, de répétition, de succession de temps forts et faibles ou encore de cycle, il ne saurait se limiter à la régularité et à la mesure. Le rythme est consubstantiel à la mobilité et à la fluidité. Répondant à la complexité des villes en mouvement il associe, dans une forme de temporalité subjective, l’expérience humaine.
Pour aller plus loin
- M. Antonioli et al., Saturations. Individus, organisations et territoires à l’épreuve, Elya Éditions, 2020, 253 p.
- G. Bachelard, La dialectique de la durée, Paris, PUF, 1950, 150 p.
- D. Boullier, La ville-événement. Foules et publics urbains, Paris, PUF, coll. « La Ville en débat », 2010, 147 p.
- J-Y. Boulin, L. Lesnard, Les batailles du dimanche: L’extension du travail dominical et ses conséquences sociales, PUF, 2017, 280 p.
- J. Chesneaux, Habiter le temps, Bayard éditions, 1996, 344 p.
- G. Drevon et al. (dir.) , Chronotopies, Lecture et écriture des mondes en mouvement, Grenoble, Elya éditions, coll. « L’innovation autrement », 2016, 211 p.
- A. Guez, (dir.), A . De Biase, F. Gatta, P. Zanini, Exploration chronotopique d’un territoire parisien, Paris, LAA-Recherche, 2018.
- L. Gwiazdzinski, « Tournant temporel et rythmique de la géographie », in G. Drevon, Pour une rythmologie de la mobilité et des sociétés contemporaines, Lausanne, Presses Universitaire de Lausanne, 2019, pp. 7-20.
- L. Gwiazdzinski, La ville 24h/24, L’Aube, 2003, 254 p.
- V. Kaufmann, Les paradoxes de la mobilité : Bouger, s’enraciner, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2017, 120 p.
- H. Lefebvre, Éléments de rythmanalyse, Paris, Syllepse, 1992, 120 p.
- N. Lemarchand, S. Mallet, T. Paquot (dir.), En quête du dimanche, Infolio, coll. « Archigraphy », 2016, 256 p.
- B. Lepetit, D. Pumain, Temporalités urbaines, Paris, Anthropos, coll. « Villes », 1993, 317 p.
- P. Michon, « Rythme, rythmanalyse, rythmologie : un essai d’état des lieux », Rhuthmos, 9 janvier 2013 [en ligne].
- S. Mallet, « Que deviennent les politiques temporelles ? », in Urbanisme, n° 376, janvier-février 2011, p. 86- 89.
- V. Nahoum-Grappe, L’ennui ordinaire. Essai de phénoménologie sociale, Paris, Éditions australes, 1995, 355 p.
- T. Paquot, Le quotidien urbain. Essais sur les temps des villes, Paris, 2001, La Découverte, 192 p.
- D. Royoux, P. Vassalo (dir.), Urgences temporelles, L’action publique face au temps de vivre, Paris, Syllepse, 2013, 300 p.
[1] | Le culte après son décès et ses funérailles inouïes est intense et très populaire, cf. J.-F. Laé et L. Overney, « Johnny, j’peux pas me passer de toi ». Écritures de séparation et mémoire, (Le livre d’or de l’église de la Madeleine), Bayard, 2019.
[2] | Film culte de 1992 de Cyril Collard, mort du sida après de folles nuits (savage nights) de prises de risques assumées.