Une brève histoire située des animaux en ville

La ville est souvent pensée et décrite comme une des productions humaines par excellence, marquant à la fois sa puissance créatrice – qui nous distingue de la nature – mais aussi destructrice – par l’artificialisation du monde. Ce point de vue situé, qui prolonge un système de relation spécifique entre nature et culture, ne résiste bien sûr pas à l’examen des présences vivantes en ville. Une myriade de plantes, virus, animaux, champignons, humains… compose un lieu de vie d’une diversité plus grande que ne le laisserait supposer la simple dichotomie entre naturel et artificiel.
Ce bref article entend revenir sur la présence animale en ville en montrant comment, selon les époques et les contextes, elle se recompose. Interroger le lien qui existe entre les animaux et la ville, c’est se demander comment un animal devient urbain et, réciproquement, comment les animaux participent de la production de l’urbain.

Une ville vivante : humains et animaux en ville

À côté de l’effacement de nombreux animaux, notamment des insectes, la ville s’affirme aussi comme une niche écologique spécifique, qu’il n’est nullement possible d’opposer à la nature.
Certains oiseaux et petits mammifères sont attirés par les villes où ils trouvent une nourriture abondante dans les déchets à disposition (comme les pigeons et les mouettes) ou pour nicher dans des hautes structures (comme les faucons). Les relations avec les citadins jouent un rôle important, puisque les nourrisseurs permettent à certaines espèces de passer des hivers qui seraient trop rigoureux sans intervention humaine, à travers cette distribution alimentaire et le halo de chaleur produit par l’activité dans la ville. C’est ainsi le centre de gravité d’espèces entières, comme les pies, qu’on voit se déplacer vers les espaces urbains et périurbains.

La sédentarisation des humains, avec les premiers villages, vers -14 000 engendre ainsi de nouvelles relations avec les animaux. Les stocks de nourriture et de déchets attirent des souris et conduisent probablement ultérieurement à favoriser la domestication du chat, pour en contrôler les populations. Le commensalisme[1] (dans lequel des animaux utilisent des ressources accumulées par les humains) et la prédation apparaissent ainsi comme des formes de liens, enclenchant un rapprochement entre humains et animaux, qui ont pu ensuite se transformer pendant le processus de domestication. Il y a plus de 9 000 ans, dans le village chypriote de Shillourokambos, une sépulture associant un petit félidé et un humain, montrant une relation étroite entre cet homme et ce chat atteste, a minima, de formes de domestication et peut-être déjà de liens de compagnie.

Parc à chiens de Prince Street, North End à Boston. Ce nouveau parc a été ouvert en 2018 du fait de l’action commune d’associations locales
et de la municipalité. © NorthEndWaterFront.com.

La présence animale est bien sûr éminemment variable d’une époque et d’un lieu à un autre. Certains animaux disparaissent progressivement des rues des villes des pays industrialisés à la fin du XIXe siècle, comme le bétail, avec l’interdiction de l’abattage devant les boutiques et la mise à l’écart des abattoirs dans des périphéries urbaines. La réalité de la pratique reste cependant souvent en décalage avec les normes affichées, des tueries individuelles ayant lieu dans les quartiers périphériques, le bétail continuant encore à circuler en ville pour se rendre vers les abattoirs et des dérogations pouvant être accordées pour des raisons rituelles, même dans la ville très contemporaine. Cette disparition est par ailleurs largement située : à Khartoum (Soudan), l’abattage rituel est massif et réalisé devant logements de toutes les parties de cette ville de plusieurs millions d’habitants.
Par ailleurs, même en considérant le cas de grandes métropoles comme Los Angeles ou Londres, les mutations morphologiques, notamment par l’urbanisation d’anciennes zones agricoles ou forestières, puis l’expansion périurbaine, dès la seconde moitié du XXe siècle, les ont mises en contact avec de nouveaux animaux, remplaçant l’ancien cortège animalier urbain. Les macaques à Singapour, les renards à Londres, les pumas à Los Angeles, les ours à Calgary, sont autant d’animaux qui partagent, parfois de manière éphémère, parfois sur une base quotidienne, la vie de certains de ces citadins.
En somme, il semble sans doute difficile de parler d’un lien rompu avec les animaux à compter de la seconde moitié du XIXe siècle mais plutôt d’un lien recomposé dans une ville qui n’a jamais été simplement humaine.

Les animaux, acteurs de la production urbaine

Jusqu’au début du XXe siècle, la croissance urbaine est assurée par la capacité d’animaux à assurer le transport des matériaux, de passagers et l’approvisionnement en nourriture. La ceinture maraîchère qui entoure fréquemment les espaces urbains est à la fois suscitée par la consommation et rendue possible par l’utilisation des déjections des humains et surtout des animaux qui y habitent.
D’autres animaux suscitent la production de lieux destinés à leur commerce, à leur mise en spectacle, à leur logement ou à leur transformation alimentaire. Au XVIIIe siècle, quai de la Mégisserie à Paris, c’est tout un complexe de boutiques et d’installations, avec ses hiérarchies, ses concurrences et ses collaborations, qui se structure pour permettre le commerce d’animaux du monde entier. Les abattoirs forment un autre type d’équipement important, qui structure parfois un quartier entier, comme à Smithfield à Londres ou aux Halles à Paris. Les zoos deviennent également des équipements urbains indispensables aux métropoles avec l’opéra, les musées ou les théâtres. Ils signifient par leur monumentalité et leur fonction le statut urbain lui-même, dans le cadre de hiérarchies voire de compétition implicite vis-à-vis d’autres villes au sein des pays et au-delà.

La présence de centaines de milliers d’animaux urbains pose également la question de leur logement, depuis les arrière-cours des immeubles parisiens, jusqu’aux maisons individuelles du périurbain, en passant par les places, les jardins et les égouts. Des ensembles importants peuvent ainsi être construits en plein cœur de la ville pour leur assurer une place, un confort voire une dignité en adéquation avec leur fonction (on peut penser aux chevaux des mousquetaires du roi, comme à ceux de la Garde républicaine).
À Gaborone (Botswana), 200 000 habitants vivent aujourd’hui avec 2,3 millions de poulets. Leur importance économique, en particulier pour les classes populaires, amène la municipalité à composer avec cette présence. L’urbanisation et la planification se font donc en réservant au poulet des espaces dans la ville.

Si les aménagements et les pratiques urbaines sont parfois pensés pour accueillir les animaux, ils le sont aussi pour éviter, ou pour le moins contrôler, la présence de certains d’entre eux. Les battues, les massacres, les ordonnances de police, les outils techniques – comme les laisses qui domestiquent à la fois les animaux et leurs propriétaires – sont autant de pratiques qui visent à réguler quels animaux sont admissibles, dans quelle partie de la ville et en quelle quantité.

Les vaches en Inde sont considérées comme des animaux sacrés. Elles sont très présentes dans l’espace public, y compris urbain. Une grande partie d’entre elles appartiennent à de petits propriétaires qui possèdent quelques animaux et les laissent se nourrir dans le quartier. © Sergemi.

Au début du XIXe siècle, lors d’une crise de peste bubonique, la « guerre contre les rats » menée par la ville de San Francisco amène à transformer les règles d’urbanisme en vigueur. Dans la période contemporaine, on peut s’intéresser à la politique de plusieurs grandes villes concernant les pigeons, oscillant entre élimination, gestion du nombre et maintien pour des raisons patrimoniales (comme à Venise où le pigeon est indissociable de la place Saint-Marc et de ses pratiques). À Londres, la transformation de Trafalgar Square est passée par une requalification touchant à la fois la matérialité de la place, la présence mais aussi l’absence d’autres acteurs. Pour signifier son urbanité métropolitaine, la place devait être libérée des pigeons qui en dégradaient l’image. L’expulsion des vendeurs de graines, les règlements anti-nourrissage, l’installation de picots répulsifs mais aussi l’utilisation d’un fauconnier sont autant de tactiques auxquelles s’opposent des activistes pro-pigeons mais aussi les pigeons eux-mêmes, apprenant rapidement à connaître les horaires de travail du fauconnier. Ce qui se joue alors sur cette place sont des définitions plurielles et contestées de ce que sont la civilité et l’urbanité.

Par leur présence et, de plus en plus souvent, par leur absence, les animaux qualifient ainsi l’espace public de la ville contemporaine : propre, moderne, débarrassée des cochons fouissant les déchets, de ses chiens errants, de ses rats vecteurs de maladies mais accueillant les insectes pollinisateurs dans des ruches municipales, les chiens en laisse, les percherons requalifiés en promeneurs de calèche.

Des animaux urbains ?

Considérer qu’il existe des animaux urbains revient à ne pas simplement voir la ville comme un cadre particulier de la question animale mais à avancer que ceux-ci sont transformés par leur vie urbaine.
Les éléphants ou les perroquets qui sont présentés dans des spectacles parisiens au XVIIIe siècle ou à Hambourg au XIXe siècle sont ainsi bien différents de leurs congénères des forêts humides ou des savanes, avec lesquels ils circulaient quelques mois auparavant. Ils sont décontextualisés par le travail des capteurs puis des vendeurs pour être recontextualisés dans une mise en scène spectaculaire, qui leur donne un nouveau sens, tout en les amenant, s’ils survivent, à progressivement développer un comportement neuf. Certaines scènes urbaines et en particulier les zoos peuvent ainsi être qualifiés de dispositifs d’exotisation et d’ensauvagement des animaux, tant ils contribuent à produire une lecture orientée par un déploiement de décors, de cartels et de mécanismes d’illusions d’optique.

Trafalgar Square avant sa rénovation de 2003. Les pigeons étaient nombreux sur la place, et plusieurs kiosques vendaient des graines pour les
nourrir. Ce nourrissage constituait en soi une attraction touristique. © Bruno Girin.

La ville fournit également toute une série de métiers et de débouchés à des animaux, comme les chevaux, par exemple à travers le transport urbain. Elle leur attribue à la fois une qualité d’animaux utiles, mais contribue également à leur spécialisation morphologique et à leur adaptation technique à la ville voire à des apprentissages de compétences spécifiques.
La multiplication des animaux de compagnie urbains accompagne notamment la fabrication d’espèces plus petites et moins bruyantes, plus adaptées à la vie domestique. L’incroyable malléabilité morphologique et comportementale des chiens en fait un exemple très intéressant de la façon dont ils sont spécialisés en fonction de leurs usages urbains. Outils de distinction sociale chez les classes moyennes de l’Angleterre victorienne ou les classes moyennes supérieures du South End du Boston contemporain par un effet de sélection raciale et comportementale, ces mêmes chiens prennent des couleurs, des formes et des types de comportements bien différents chez les personnes à la rue ou quand ils errent en groupe.

Le même animal est ainsi à la fois désirable et indésirable, choyé et mis à mort violemment, en fonction des contextes sociaux et historiques : il n’est pas uniquement produit par des lois de la nature mais dans le cadre d’interactions qui lui donnent une signification, un corps et des compétences particulières. La question des conflits d’usages avec les animaux urbains reflète bien cette dimension relationnelle qui nous unit à eux : deviennent indésirables, voire nuisibles, des animaux qui transgressent des normes sociales, généralement articulées avec des limites physiques. Les rats, les pigeons, les insectes, les animaux égorgés en public ne deviennent indésirables qu’à partir du moment où ils sont décrétés incompatibles avec une certaine idée de la ville (moderne, propre, saine), accompagnant en cela toute une série d’autres minorités humaines, jugées incompatibles avec ces nouveaux standards urbains.


[1] | Le commensalisme est à l’origine une relation écologique bénéfique pour le commensal mais neutre pour l’hôte (alors qu’elle est nuisible dans le cadre du parasitisme ; et bénéfique dans le cadre du mutualisme).

 

Télécharger le PDF