Quand l’artiste devient créateur d’urbanité
Depuis près d’un demi-siècle, l’artiste est un acteur de plus en plus associé à la transformation de l’espace public. Tandis que l’architecte-urbaniste est reconnu depuis longtemps comme le metteur en scène des nouveaux paysages urbains, l’artiste se taille une place croissante dans la chaîne de production urbaine.
Aujourd’hui, la sensibilité et le regard de l’artiste sont considérés comme une véritable compétence au service du projet urbain. Son travail peut se traduire par une production, mais aussi par un accompagnement des habitants dans le processus de transformation de la ville, apportant une réelle plus-value en termes de compréhension d’enjeux sociologiques que les autres acteurs de la ville peinent souvent à développer.
Certaines démarches artistiques permettant de « révéler » la ville, quelles sont les interfaces entre la production artistique et la production urbaine ? Si ces œuvres sont parfois au service d’un usage, peut-on toujours les considérer comme de l’art ? Enfin, comment des interventions artistiques sont-elles programmées dans l’espace public pour réactiver des lieux délaissés ou dévalorisés ?

La ville comme support créatif
L’artiste devient un nouvel acteur dans l’espace public, en interaction avec l’architecte, l’urbaniste, le paysagiste, l’ingénieur, l’écologue ou encore le sociologue. Au-delà de la question de l’intégration de l’œuvre dans un site, l’intervention artistique peut interroger la mise en valeur du patrimoine, l’ergonomie d’un lieu, l’interaction sociale, la conception d’un mobilier, le développement de nouveaux usages. À travers la production artistique associée à un espace, élus et décideurs recherchent la singularité, l’originalité et l’identité. Face à la relative uniformisation des productions architecturales et urbaines, la conception d’un espace public par un artiste reste un moyen d’affirmer la volonté d’apporter une solution propre à ce lieu. Ainsi, des projets d’aménagements artistiques deviennent de véritables « destinations », attirant tant les habitants que les touristes. Tels des totems, ils forment des repères dans la ville, incarnent bien souvent une certaine fierté et participent au sentiment d’appartenance à un quartier.
Confier la conception d’un espace à un artiste est une démarche totale encore assez rare. Aujourd’hui, la plupart des commandes publiques artistiques sont plus prudentes et principalement liées à l’aménagement, aux usages urbains et au lien social, par le biais de l’ergonomie et du design. Les crises climatiques et sanitaires exacerbent certains enjeux urbains : la recherche de confort, de calme, de fraîcheur et d’espaces de nature. Face à cette quête d’une ville plus sensorielle, plus agréable, plus ludique, de nouvelles typologies d’intervention émergent, portées par une évolution du positionnement des artistes élargissant le champ artistique dans l’espace public. Ainsi, via le travail d’un artiste, les installations permettant l’interaction, voire la co-construction avec les usagers, sont plébiscitées. C’est l’occasion de transformer la perception d’un lieu en invitant autour d’une œuvre de nombreux usagers qui, par leur présence ou leur investissement, vont activer l’espace. Par exemple, dans le cadre de la célébration du centenaire du mouvement Bauhaus, l’œuvre intitulée Dialogue as form, réalisée en 2019 à Tel Aviv (Israël) par le collectif allemand Raumlabor, a été l’occasion de signifier autrement un espace urbain. La vaste fontaine de la place Bialik a ainsi été élégamment cernée d’une structure gonflable « englobante », apportant poésie, repère, confort et ombrage aux usagers, qui ont été nombreux à s’y retrouver, y discuter et se réapproprier l’espace autrement.

Urbanisme tactique : l’artiste et la créativité au service de la programmation in situ
Il existe un certain « flou artistique » assumé entre processus collaboratif de production de la ville, design urbain et art. En effet, lorsque l’on parle d’intervention artistique dans l’espace public, la frontière devient ténue entre différents corps de métier. Plasticiens, sculpteurs, paysagistes, éclairagistes, acousticiens, coloristes, architectes ou designers répondent ensemble ou parfois séparément à des appels à projets artistiques portant sur l’espace public. Le domaine de l’urbanisme a toujours compté sur les apports de ces professionnels de l’aménagement. Toutefois, leur rôle et la considération accordée à leurs productions sont grandissants grâce à la multiplication de ce type de dispositifs artistiques urbains.
Le contexte de crise a remis en débat la problématique du temps long dans la conception urbaine : le temps des études et de la planification n’est pas corrélé avec celui des usages et des envies. Plutôt que « rien ne se passe » durant les périodes longues et fastidieuses de montage, de programmation, de conception puis de réalisation du projet urbain, certains endroits-clés peuvent ainsi être activés in situ dès les phases amont de réflexion, afin de nourrir la démarche d’ensemble à long terme. De statut d’exception, ce dispositif agile – qu’on appelle communément l’urbanisme tactique ou transitoire – est devenu de plus en plus courant.
Des collectifs, qui se sont spécialisés dans l’animation culturelle et créative, occupent alors le lieu, lui redonnent vie et décuplent ses usages, en prônant les vertus du levier artistique dans la transformation progressive des espaces. En utilisant le lieu comme espace d’expression, ces pionniers laissent une empreinte dans la ville. Ces interventions artistiques placent l’expérimentation au cœur de la démarche de projet, en développant des phases de préfiguration et d’observation pour mieux définir les contours des projets finaux et les attentes de leurs usagers.
Ce type d’activation et de création de valeur préfigurant l’aménagement définitif est de plus en plus intégré dans les processus courants d’aménagement, à la demande des collectivités, des aménageurs ou même parfois directement des habitants, plaçant de fait la démarche artistique in situ au centre d’un nouveau dispositif de production de la ville. Par exemple, à Berlin en 2010, un collectif d’artistes nommé IEPE & the anonymous crew a « piloté » 2 000 automobilistes présents sur la Rosenthaler Platz pour qu’ils deviennent des « révélateurs ». Les pneus des voitures ont ainsi été enduits de 500 litres de peinture aux teintes variées, de manière à laisser sur la chaussée la trace de leur passage. En plus d’être très graphique et collaborative, cette performance artistique a le mérite de percuter le citoyen, en donnant à voir l’emprise réelle utilisée par les modes motorisés (à la façon des sneckdowns, ces empreintes de véhicules laissées dans la neige) : les voitures n’occupant pas toute la place qui leur est réservée, les parties non utilisées peuvent être affectées à d’autres usages, tels des agrandissements de trottoirs, des pistes cyclables, des placettes ou encore des jardins de poche.

Une démarche artistique pour réactiver des espaces urbains et les rendre plus attractifs
Intervenir artistiquement dans l’espace c’est aussi faire monter en gamme le paysage urbain pour révéler autrement des espaces publics ordinaires, délaissés ou peu identifiés.
Entre ambition de marquer une identité territoriale et souci de garantir un espace public en dialogue avec ses usagers, la commande artistique permet de porter un nouveau regard sur le territoire. Elle offre la possibilité de « mettre en lumière » un espace, de proposer une nouvelle lecture d’un paysage, de questionner et de transformer un lieu, de changer l’image d’un quartier, de rendre plus amènes des territoires parfois hostiles. L’intention politique de faire concevoir une œuvre ou d’organiser une manifestation culturelle s’appuyant sur des commandes artistiques urbaines n’est donc pas anodine. Il s’agit d’un puissant outil de transformation de la ville, à la fois formel (aménagement, construction, événementiel) mais aussi informel (concertation, communication, sensibilisation) pouvant rapidement changer l’image d’un territoire.
Le projet d’art urbain « les murs de la L2 », unique et hors norme, réalisé en 2018 à Marseille dans le cadre de l’aménagement d’une voie rapide de contournement de la cité phocéenne, en est un parfait exemple. Sur près de 10 kilomètres, à la suite de rencontres pédagogiques ou d’ateliers participatifs avec les acteurs du projet (aménageurs, citoyens, écoliers, etc.), de nombreux street-artistes sont intervenus sur des supports urbains ordinaires dans l’univers autoroutier (murs anti-bruit, sous-faces d’infrastructures, bretelles, échangeurs, parois de soutènement, édicules techniques, etc.) proposant une lecture inédite des lieux. Faisant travailler l’imaginaire des passants, les regards décalés offerts par les artistes sont autant de manières de tisser des liens entre les espaces et les usagers, pour mieux intégrer des territoires en marge.
En l’espace de trente ans, le rayonnement artistique et culturel est devenu un des outils d’attractivité pour les métropoles : la manière dont il se traduit dans l’espace public est désormais un enjeu majeur. En construisant des imaginaires communs, l’art est aujourd’hui considéré comme un formidable levier de fabrique de la cité, tour à tour de manière plus sensible et décalée, plus partagée et inclusive, plus étonnante et spontanée ou plus brutale et radicale. _