La venue au monde d’un enfant désiré s’apparente à un émerveillement. Les parents sont attentifs à ses moindres mimiques, s’extasient de ses attitudes et bruits, tentent d’en comprendre la signification et font état aux proches de ses « progrès ». Ils occultent bien souvent la perturbation temporelle que son arrivée génère dans leur vie quotidienne. En effet, le nourrisson – comme son étymologie l’indique – se nourrit et dort. La vie du tout petit enfant se limite à cette alternance : sommeil/tétées. Et ce quel que soit l’emploi du temps des grands ! Réguler ces activités devient un enjeu essentiel pour la mère, en particulier, qui continue ses autres tâches professionnelles et ménagères. Le biberon peut être donné par le père, qui remplace ainsi la nourrice qu’on employait encore au XIXe siècle. Mais un bébé ne fait pas que dormir et manger, il réclame de l’attention : il faut le bercer, le cajoler, lui parler, le changer, le baigner, lui chanter des chansons, l’embrasser, le caresser…Impossible – et heureusement – de substituer un robot à la maman.

Sortie de classe à Bègles © Hélène Dumora – a’urba

La double journée des femmes

Ainsi les premiers mois d’un nouveau-né changent la vie de toute la maisonnée qui doit adopter ses rythmes. Puis il s’assoit, rampe, se dresse et enfin marche. Là, il commence à explorer ce qui l’environne et aussi à parler. Son quotidien se diversifie et aux deux temps vitaux (dormir et se nourrir) s’ajoutent d’autres moments constitutifs de son développement, qui sont dominés par le jeu. Tout s’avère prétexte pour jouer. Les parents – la mère principalement dans notre société encore marquée profondément par le patriarcat et malgré l’effort de quelques pères – sont alors sollicités pour l’accompagner chez la nounou ou à l’école maternelle, puis à l’école primaire, au centre aéré, au conservatoire, au gymnase… Cette ronde des occupations programmées, récurrente de semaine en semaine, se poursuit tout au long de l’adolescence, transformant les parents en chauffeurs de taxi. La dépendance de l’enfant s’avère moindre en ville que dans les banlieues pavillonnaires, les bourgs et les villages, car il bénéficie des transports en commun quand les parents acceptent qu’il les utilise tout seul, ce qui devient de moins en moins fréquent. Ainsi peut-on dire que l’emploi du temps des grands est largement déterminé par celui des enfants et oblige les parents qui travaillent à des contorsions temporelles acrobatiques. En effet, la sortie des classes à 16 h 30 n’est guère pratique pour une salariée et encore moins si celle-ci doit aller chercher ses deux enfants à la même heure dans deux établissements scolaires éloignés l’un de l’autre ! Les féministes des années 1970 dénonçaient, à juste titre, la double journée de travail des femmes. À la journée professionnelle s’ajoutait la journée de la ménagère, y compris quand le compagnon effectuait quelques tâches domestiques, travail ingrat, invisible, non rémunéré, pris sur le temps de lecture, de rencontres, de repos et même d’amour… Une sociologue américaine, Caitlyn Collins, spécialisée dans les gender studies, a enquêté durant cinq ans dans quatre pays (États-Unis, Italie, Suède et Allemagne) où elle a recueilli le témoignage de 135 femmes afin de dessiner la journée type d’une mère de famille de la middle class[1]. Elle constate de grandes disparités temporelles entre les pays selon leur législation en faveur de la famille. Ainsi aux États-Unis où il n’y a ni congé maternité payé ni congé parental et plus généralement aucune politique en faveur des jeunes parents et des enfants, les femmes qui veulent travailler hésitent à avoir un bébé. Par contre en Suède, tout est prévu pour faciliter l’harmonisation entre vie professionnelle et vie de famille. En Italie et en Allemagne, pays peu équipés en crèches par exemple, les femmes doivent choisir entre poursuivre des études longues et obtenir un poste intéressant ou avoir un enfant. Cette discrimination, non compensée par des services publics ou par un comportement différent des pères, explique en partie la baisse de la fécondité.

 

Les adultes décident des horaires des petits

La vie économique et sociale impose alors ses horaires et nous découvrons que les horaires des enfants sont en fait décidés, impulsés et contrôlés par les adultes. En effet, l’école ne tient guère compte de la chronobiologie des petits, elle uniformise les emplois du temps et attribue au temps la même durée pédagogique (une heure de calcul vaut une heure de lecture ou de coloriage), alors même que le temps est hétérogène. Les chronobiologistes et les chronopsychologues constatent, à partir de nombreuses études, que les enfants ne sont pas chronobiologiquement « disponibles » pour apprendre non-stop de 8 h du matin à 16 h 30 de l’après-midi et même plus tard lorsqu’ils s’entraînent à un sport ou s’exercent à un instrument de musique. Ils appellent à adapter le déroulement de la journée d’un enfant selon son âge, car un enfant de quatre ans n’est pas chronobiologiquement un enfant de neuf ans, qui n’est pas un enfant de douze ans. Le temps de sommeil et surtout sa qualité, les conditions du réveil, l’élimination des « déchets urinaires », la pression artérielle, le rythme cardiaque, la mobilisation optimale de la mémoire, les « pics » de fatigue ou de décrochage, la durée de la sieste, les régulations du métabolisme, etc., dépendent des saisons, de l’ambiance familiale, du temps passé devant un écran, etc. La semaine de quatre jours avec la coupure du mercredi s’avère discutable pour les chronopsychologues, comme Claire Leconte[2], tout comme l’entrée des classes à 8 h ou 8 h 30 pour les petits enfants, car ceux-ci connaissent alors un moment de « vide » (calculé par les « indicateurs de non-vigilance »), comme l’explique Hubert Montagner[3]. L’idéal serait de faire concorder la rythmicité psychologique journalière avec la rythmicité biologique, selon les âges. Tout cela est connu. Pourtant ce qui domine est le principe républicain d’une école uniforme pour tous, entièrement standardisée au niveau des programmes et de l’organisation temporelle. Sans oublier le lobby des « industriels de loisirs » qui influe sur les vacances… Ce sont les adultes qui décident des horaires des enfants, au plus grand mépris de leur chronobiologie !

Aire de jeux pour enfants à Saint-Médard-en-Jalles © Hélène Dumora – a’urba

 

Des écoles alternatives

Il existe une poignée d’enseignants qui, quasi clandestinement, chahutent cette organisation temporelle en prolongeant une activité qui « marche » au détriment de la suivante pourtant inscrite aussi au programme ! Face à cette école réglée comme du papier à musique, des écoles « nouvelles », « expérimentales », laissent les enfants maîtres de leur temps. Les expérimentateurs de ces pédagogies novatrices centenaires ont semé des graines qui tardent à se multiplier ! Dans l’école créée par Patrick Geddes (botaniste) et sa femme (pianiste) pour y éduquer leurs trois enfants et ceux de quelques amis, deux « disciplines » sont plébiscitées : la musique (instrument et chant) et le jardinage. Ainsi, une « discipline » en contient d’autres, le calcul par exemple sert aussi bien pour répartir les graines à semer que pour les proportions des divers ingrédients entrant dans une recette. Il s’agit de remplacer le système des trois « R » (Reading, Writing and Arithmetic) par celui des trois « H » (Heart, Hand and Head). Quant aux horaires, ils ne sont jamais fixes et dépendent des saisons, de la météo et des humeurs de chacun… Mabel Barker, une doctorante de Geddes devenue enseignante, place au cœur de sa méthode « l’étude du milieu ». La promenade-enquête en est le temps fort. Quand la collecte d’informations est terminée, le travail d’équipe commence avec répartition des tâches : cartographies, classement des photographies, fiches sur la faune et la flore, journal de bord, traitement des données statistiques, analyse des entretiens réalisés auprès des artisans, des cultivateurs, etc. Elle milite pour une éducation qui repose sur les expériences de la vie, rejoignant John Dewey, pour qui le savoir dépend du savoir-faire. Quant à l’expérience, elle vise à essayer et à éprouver, ce qui signifie que l’éducation est processuelle, elle ne peut se satisfaire d’un programme « officiel » indépendant des enfants. L’expérience ignore les limites temporelles, celles-ci varient selon chacun et selon ce qui est entrepris. La connaissance ne consiste pas en une accumulation d’informations mais en un jeu ininterrompu d’interrelations. « C’est en apprenant qu’on apprend à apprendre », voilà ce qui pourrait figurer au-dessus de la porte d’entrée de l’école de Dewey. Mabel Barker[4] s’interroge sur la difficulté à avoir des « écoles de ferme, d’élevage, de pêche, de mines et de jardins » dans un monde qui s’urbanise. Elle présente Kings Langley Prieuré qui accueille trente-quatre élèves de 6 à 18 ans : le jardin dispose de 4 ha, il y a des vergers, des animaux, les enfants résident sur place et participent à la confection des repas, aux activités d’entretien, en compagnie d’un de leurs enseignants, le self-government régit les relations entre les occupants. Et Célestin Freinet ? Dans Pour l’école du peuple il rassemble ses expériences : suppression de l’estrade, promenades, jardin et élevage, imprimerie, travail de groupe, auto-évaluation, travail libre, bibliothèque ouverte, « boîtes aux questions », correspondance avec d’autres classes, journal mural, locaux adaptés à la taille des enfants, cantine végétarienne, naturisme… Il liste 30 « invariants », parmi lesquels « on prépare la démocratie de demain par la démocratie à l’École ». Le lundi est essentiel, on discute du programme de la semaine et de la répartition des responsabilités et aussi des sujets qui seront abordés par les « enfants-conférenciers » à la fin de chaque journée de « travail ». Les enfants, au sein de la classe, organisent leur temps, mais dans le cadre déterminé par les adultes.

Sous la LGV, Le Tube, le parc d’attraction dont vous êtes le héros par le Bruit du frigo 2016 © Hélène Dumora – a’urba

De l’importance d’une Maison des temps

La vie de l’enfant est donc rythmée par les temporalités des adultes, sauf au début de son existence. Mais les adultes sont aussi tributaires d’horaires qu’ils subissent plus qu’ils ne décident. Les heures d’ouverture et de fermeture des administrations, des transports publics, des services et des commerces, des entreprises, ne résultent pas du choix de chacun, mais de toute une logique productiviste qui ne se soucie ni de la chronobiologie des habitants d’une ville ou d’un territoire, ni des rythmes des non-humains qui peuplent le lieu. Comment en tenir compte ? Comment entrelacer de manière pacifiée les multiples temporalités qui se manifestent simultanément en un même endroit ? En 1990, en Italie, une loi réforme l’administration locale et autorise le maire à coordonner les horaires des services publics, elle provient d’un projet de loi plus générale stipulant que « les femmes changent le temps : une loi pour rendre plus humains les horaires de travail, les horaires de la ville, le rythme de la vie ». Plusieurs villes italiennes se dotent alors d’un « Bureau des temps » dont la mission est l’harmonisation des temporalités des diverses activités en réunissant les principaux employeurs, les transporteurs, les représentants des associations, etc. En France, seulement une trentaine de collectivités, selon Sandra Mallet[5], osent se lancer dans une « politique temporelle », pour la plus grande satisfaction de leurs administrés. Il serait temps de les populariser et à la chronotopie[6] d’ajouter le temps des enfants et celui des parents… J’imagine des Maisons des temps dans chaque territoire qui ajusteraient au mieux les rythmes des humains et des non-humains en une sorte d’arc-en-ciel, jamais figé, des temporalités. Elles exalteraient la rythmanalyse du vivant, assurant ainsi la diversité paradoxale de tous les organismes…


[1] | C. Collins, Making Motherhood Work : How Women Manage Careers and Caregiving, Princeton University Press, 2019.

[2] | C. Leconte, préface A. Reinberg, Des rythmes de vie aux rythmes scolaires. Une histoire sans fin, nouvelle édition augmentée, Presses universitaires du Septentrion, 2014.
Elle démontre qu’il est préférable de réorganiser le « temps scolaire » avec davantage de jours dans l’année et moins d’heures par jour.

[3] | H. Montagner, « Les rythmes majeurs de l’enfant », Informations sociales, 2009, vol. 3, n° 153, pp.14-20.

[4] | T. Paquot, « À la découverte du milieu avec Mabel Barker », Diversité, Canopée, n° 191, 2018.

[5] | S. Mallet, « Vie urbaine et temps communs », Esprit, décembre 2014, pp. 36-45.

[6] | Sous la direction de T. Paquot, Le quotidien urbain. Essais sur les temps des villes, La Découverte, 2001.
T. Paquot, L’urbanisme c’est notre affaire !, L’Atalante, 2010.

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