Risques et gouvernance partagée
Si l’estuaire de la Gironde a longtemps été présenté comme un milieu riche et préservé, il fait depuis plusieurs décennies l’objet d’une conjonction de menaces, d’origine principalement anthropique : artificialisation des terres, pollutions urbaines, agricoles et industrielles, surexploitation des ressources. Le changement climatique contribue à sa fragilisation par le réchauffement et la marinisation de ses eaux, ainsi que par l’augmentation de l’intensité des événements extrêmes (tempêtes et submersions, crues, canicules…). Alors qu’un ouvrage collectif[1] paru récemment dresse l’état des connaissances sur ces dynamiques et que se profile la révision du schéma d’aménagement et de gestion des eaux, l’évidence d’une communauté de destin liant les riverains de l’estuaire ne semble toutefois pas faire l’unanimité. C’est qu’il existe en effet une grande disparité des regards et des pratiques sur cet espace : d’une rive à l’autre, de l’amont vers l’aval, de la parcelle urbaine dense à la portion de littoral au-delà du contrôle humain, des vignes aux pins, de l’ondulation des coteaux à la platitude des marais… En miroir de cette diversité des paysages de l’estuaire et de leurs appréhensions, se dessine également un portait social de ses habitants qui est tout aussi contrasté.
Un retour à l’estuaire en trompe-l’œil
Depuis un siècle, les rapports des riverains à la Gironde (et aux fleuves Garonne et Dordogne dans leurs portions aval) ont été profondément reconfigurés : alors que des modes d’habiter et des activités économiques étaient restés très centrés sur cet espace semi-maritime jusqu’au milieu du XXe siècle, les habitants s’en sont par la suite détournés. Le retour n’a été que récent et progressif, sous la forme de liens nettement réinventés – mais également distendus.
Si les riverains, de Bordeaux à la pointe de Grave, n’échappent pas à un certain alignement de leurs genres de vie sur le mode (péri)urbain, les pratiques et aspirations qu’ils entretiennent envers leur environnement estuarien n’en sont pas moins hétérogènes. Ainsi, les espaces non bâtis sont souvent idéalisés en métropole bordelaise, où tout ce qui est vert fait « nature » y compris les espaces viticoles. Mais en aval, notamment au cœur des terres du Médoc ou du Blayais, d’autres filtres ont aussi été longtemps dominants pour appréhender ces espaces : le travail, les usages récréatifs basés sur le prélèvement (chasse, pêche…).
La réappropriation récente des bords de l’estuaire est d’abord associée à la fréquentation citadine, au gré d’événements soutenus par les collectivités (fêtes du fleuve, événements sportifs) ou du développement plus ou moins spontané des pratiques (les tronçons Royan-Blaye/Lamarque-Bordeaux de l’itinéraire cyclable du canal des Deux-Mers ont ainsi été particulièrement prisés des cyclistes déconfinés de l’été 2020). Le tourisme fluvestre et les circuits œnotouristiques ont été un autre vecteur de l’enthousiasme pour des espaces entre terre, eau et vigne, où la culture s’allie aisément à la nature. Ce tourisme de niche, prisé également par les habitants de la métropole, reste cependant fragile car reposant sur deux secteurs particulièrement touchés par la Covid-19. Qu’il soit pérenne ou non, ce mouvement de balancier n’a pourtant pas été partagé par tous. Pour une part notable des riverains de l’aval, le mouvement dominant a été celui d’un éloignement : les rives leurs sont moins accessibles, l’estuaire reste quasi invisible pour beaucoup d’entre eux.
Qui sont les habitants riverains de la Gironde ?
Des pauvres, des riches, des propriétaires, des locataires ? En 2011, l’INSEE publiait les résultats d’une étude sur les bénéficiaires du RSA[2] qui mettaient en évidence un « couloir de pauvreté » allant de la pointe du Médoc à Agen. Les territoires concernés sont majoritairement agricoles, avec une main- d’œuvre salariée et des emplois saisonniers importants en particulier dans la viticulture[3]. Les citadins qui viennent s’y installer sont souvent pauvres. Cette situation est également appréhendable par le biais du Fichier localisé social et fiscal de 2015[4] (Filosofi) dont les diverses extractions permettent une caractérisation statistique de la population à un grain spatial très fin. Une variable prééminente est celle de la pauvreté monétaire : l’appartenance à un ménage dont le revenu disponible est inférieur à 60 % de celui du ménage médian, soit 1 015 €/mois pour une personne seule en métropole. Ainsi, et au regard de ce critère, c’est en Gironde que la population pauvre de la région Nouvelle-Aquitaine est la plus importante avec 200 000 personnes sur un total de 787 000 individus pauvres[5]. Quant à la Charente-Maritime, la présence importante de retraités aisés contribue à y estomper la pauvreté monétaire. Une information distillée un peu plus au compte-gouttes par l’INSEE concerne les très hauts revenus, correspondant, en 2017, à un seuil de 11 600 €/mois pour une personne seule. Ces ménages ne manquent pas en Nouvelle-Aquitaine (37 000 personnes). Si ces individus se concentrent plus particulièrement sur le littoral, ils sont aussi présents dans une commune sur deux de la région, notamment dans des territoires peu denses en lien avec une production régionale de prestige (comme Cognac ou Saint-Émilion)[6]. Sur l’estuaire, ce sont les agglomérations bordelaise et royannaise qui concentrent l’essentiel de leurs effectifs.
Une autre spécificité de la région capturée par Filosofi concerne le statut de l’habitat : seul un résident sur deux est propriétaire de son logement, en majorité individuel[7], ce taux s’établissant à 52 % sur l’emprise de l’estuaire. Disponibles sous formes de données carroyées, ces sources permettent de pointer du doigt les inégalités de revenus et de logement des habitants riverains. En croisant les critères de la pauvreté monétaire et du statut de l’habitat (location ou propriété), il est possible de construire une représentation cartographique inédite de la localisation des individus à l’échelle de l’estuaire.
Où sont les habitants pauvres de l’estuaire ?
Considérant la répartition des membres des ménages à bas revenus sur l’emprise des communes du SAGE de l’estuaire, on notera que la majorité des individus pauvres et locataires (points en blanc sur la carte) se concentre dans l’agglomération bordelaise (50 % de l’ensemble des individus sont ainsi localisés dans le seul zoom n° 1). Le critère de la pauvreté monétaire, qui fait nettement ressortir certains quartiers, est celui qui a précisément servi de base empirique pour un ciblage institutionnel : 21 quartiers prioritaires de la politique de la ville sur l’agglomération de Bordeaux, un sur Royan (zoom n° 6). Le centre de la métropole est aussi un lieu de mixité, attirant des ménages plus aisés mais pas nécessairement propriétaires (points bleus). En s’éloignant dans la première couronne, en particulier vers le nord-ouest, la prédominance des individus « non-pauvres » propriétaires (points noirs) devient beaucoup plus manifeste, signant la présence d’un tissu résidentiel peu dense et homogène.
Ce pattern presque caricatural est modifié au fur et à mesure que le regard se déplace vers l’aval estuarien. Le Médoc viticole (zoom n° 2) se distingue ainsi par des motifs spatiaux marqués par la juxtaposition étroite de poches de pauvreté avec une propriété individuelle prospère (que confirme l’examen des revenus fiscaux moyens, non représentés ici). L’image est différente sur des secteurs du Blayais (zoom n° 3) ou du Bas–Médoc (zoom n° 5) : la faiblesse de la densité et la dispersion de l’habitat y font ressortir une pauvreté rurale qui reste associée à la propriété (les points oranges) : exploitants agricoles en difficulté, veuves avec de petites retraites. Enfin, des villes telles que Pauillac ou les sous-préfectures Lesparre-Médoc (zoom n° 4) et Blaye présentent là encore des spots de pauvreté dont l’origine doit, entre autres facteurs, être trouvée dans le déclin d’industries historiquement liées à l’estuaire (construction navale, raffineries…).
Les faux-semblants du retour à l’estuaire ne se déploient donc pas dans la seule superficialité d’un rapport réinventé des habitants à la Gironde. À l’heure où l’évidence d’une interdépendance amont-aval se heurte potentiellement à des dynamiques puissantes de politisation par un ressentiment anti-métropolitain, il importe à tout le moins de ne pas minorer les processus qui ont pu accentuer de tels contrastes interterritoriaux. En ce sens, il paraît particulièrement nécessaire de maintenir un travail d’inventaire et de reconnaissance de l’ampleur des effacements matériels et symboliques des activités industrielles de l’estuaire.
SMIDDEST

Acteur incontournable de l’estuaire, le Smiddest est l’outil de travail en commun des grandes collectivités pour l’ensemble des sujets touchant à l’aménagement, au développement, ainsi qu’à la protection et la préservation de l’estuaire de la Gironde. Labellisé EPTB (établissement public territorial de bassin) depuis 2007, il porte le SAGE (schéma d’aménagement et de gestion des eaux) « Estuaire de la Gironde et milieux associés » approuvé en 2013, et le PAPI (programme d’actions de prévention des inondations). Il assure la maîtrise d’ouvrage d’un référentiel inondation et la promotion du territoire, anime la réflexion sur la préservation et la prise en compte des zones humides et il gère le phare de Cordouan.
[1] | B. Sautour, J. Baron (dir), L’estuaire de la Gironde : un écosystème altéré ? Entre dynamique naturelle et pressions anthropiques, Presses Universitaires de Bordeaux, 2020.
[2] | https://www.insee.fr/fr/statistiques/1293911
[3] | Cf. l’enquête journalistique de Ixchel Delaporte : https://www.lerouergue.com/catalogue/les-raisins-de-la-misere
[4] | https://insee.fr/fr/statistiques/3560121
[5] | https://www.insee.fr/fr/statistiques/3695469
[6] | https://www.insee.fr/fr/statistiques/4480543
[7] | https://www.insee.fr/fr/statistiques/4658726