Tensions et enjeux de l’urbanisme touristique
Restitution d’un article de Vincent Vlès[1]
Ces dernières décennies, les villes ont connu des interventions urbanistiques conçues à des fins d’image et de développement récréatif et touristique. Les traitements de la forme des espaces publics, les travaux sur leur composition, leur mise en lumière, leur ambiance sonore, relèvent plus de l’expérience subjective et de la perception que du fonctionnel. Il s’agissait à la fois de lutter contre l’obsolescence des villes – spécialement de leurs centres – et de viser une attractivité touristique.
Dans les cités à fortes notoriété et attractivité, plusieurs effets pervers ont pu être constatés :
- La mondialisation et les effets de mode ont produit des villes où se côtoient souvent conformisme et banalité : même mobilier urbain, systèmes et signalétiques de circulation normés, structures paysagères reproduites à l’infini. L’urbaniste a offert au tourisme de masse des destinations aux différences gommées.
- Les stratégies qui placent les villes touristiques en concurrence dans un contexte économique incertain condamnent leurs centres à se démarquer parfois de manière très artificielle. Certaines en arrivent à se couper de ce que souhaitent leurs habitants et à tourner le dos à leurs racines culturelles. On assiste à une réduction narrative, à une image factice.
- -vec la mutation des commerces vers des offres visant le tourisme de masse (fast food, magasins de vêtements, de souvenirs et d’autres articles bas de gamme), les villes qui ne mettent pas en place une réglementation stricte en matière de publicité et d’urbanisme commercial subissent une dégradation visuelle.
- Certaines formes de ségrégation spatiale risquent d’apparaître. Dans leurs cheminements quotidiens, les habitants peuvent mettre en place des stratégies d’évitement touchant les rues dont l’esthétique a été perturbée par ces commerces et où le flot de tourisme est continu. Or, l’ambiance et le charme de la ville reposent sur l’usage de l’espace par ses habitants. Les touristes peuvent eux-mêmes se retrouver isolés. Cela est particulièrement visible dans l’affichage urbain et sur les menus des restaurants, de plus en plus rédigés exclusivement en anglais. L’invitation à l’interaction culturelle et au dialogue disparaît.
- La muséification et la gentrification des centres urbains peuvent également être le corollaire de la mise en tourisme. L’espace est figé par des procédures de protection et de mise en valeur. Les façades des bâtiments, les matériaux utilisés ou les modifications à l’intérieur du bâti sont réglementés pour éviter la dégradation du paysage urbain. Souvent abrités dans un secteur sauvegardé ou dans une zone de protection du patrimoine, les quartiers historiques subissent des opérations de restauration. L’amélioration du parc de logements conduit à une hausse des prix de l’immobilier et attire de nouvelles populations, souvent plus aisées que celles qui sont en place.
Pourtant le tourisme pose la question de l’apprentissage du côtoiement avec l’autre et participe du processus d’appropriation ou de réappropriation de la ville. La mise en tourisme est un moyen, voire un levier, pour renouveler un aménagement de l’espace public pour tous. L’urbanisme doit donc en tenir le plus grand compte dans ses projets.
Cet aspect positif du tourisme ne peut toutefois se déployer que s’il ne repose pas sur une image simplifiée de la ville ou sur des récits monothématiques. En plus d’éviter les trop fortes densités touristiques, il faut mieux rendre compte de la complexité de la ville. La qualité et l’identité d’une ville tiennent avant tout à son ambiance ordinaire : elles sont acquises dès lors que ses hauts lieux demeurent fréquentés par les habitants, que les usages y sont pluriels, que la mixité sociale s’y maintient. Le récit à promouvoir, celui qui va sous-tendre l’image touristique de la ville, doit respecter et traduire l’assemblage des éléments divers qui font le vécu quotidien de la population résidente. Les équipes de conception des mises en scènes et en récit de la ville doivent s’ouvrir aux habitants et à leur culture. C’est à cette condition qu’émergera un tourisme urbain durable.
[1] | V. Vlès a coordonné des travaux de recherche portant sur plusieurs villes françaises et européennes. En synthétisant et en reprenant des passages de l’article qu’il a publié dans Mondes du tourisme en 2011 (« Entre redynamisation urbaine et banalisation des espaces : tensions et enjeux de l’urbanisme touristique »), cet encadré vise à rassembler les enseignements de ces travaux.