© Hélène Dumora – a’urbi

Labellisée Unesco en 2007, consacrée « european best destination » en 2015 puis numéro 1 des villes à visiter 2017 par le Lonely Planet, Bordeaux cumule, depuis une décennie, les distinctions en matière touristique. Devenue destination privilégiée, voire « incontournable » à l’échelle internationale, Bordeaux ne se positionne plus seulement comme un vignoble « à boire » mais aussi comme une ville « à voir ».

Ces palmarès et distinctions, dont le caractère parfois éphémère et médiatique invite à la prudence, peuvent être entendus comme l’aboutissement d’un mouvement de fond entamé en 2003, véritable point de départ du développement touristique de la métropole bordelaise. Nicolas Martin rappelle que 2003 est l’année où les grands travaux bordelais s’achèvent dans le centre-ville. Celui-ci a retrouvé sa beauté, sa superbe diront certains : ravalement des façades, plan lumière, mise en service du tramway, reconquête des quais et requalification des espaces publics. Par le projet urbain la ville s’est non seulement réveillée, elle s’est également mise en scène.

Les (bonnes) raisons de venir visiter la région bordelaise sont aujourd’hui nombreuses : le patrimoine ; le vin et les vignobles, qui font de Bordeaux une place internationale de l’œnotourisme (Sophie Lignon-Darmaillac) ; un art de vivre « à la française » et aux accents du Sud-Ouest ; la proximité du littoral Atlantique, dont l’aménagement touristique s’est étalé sur plus d’un siècle et demi (Mickael Noailles) ; le développement des congrès et salons, qui génèrent un tourisme pour motif d’affaires (Julie Benisty Oviedo) ; mais aussi la création de grands équipements culturels (Cité du Vin, Arkéa Arena) et depuis plusieurs années un calendrier événementiel étoffé, fête du fleuve, fête du vin, grands rendez-vous sportifs internationaux entre autres. À cela s’ajoute une accessibilité renforcée avec l’arrivée de la LGV en juillet 2017 et la desserte d’un aéroport boosté par le marché low cost. Bordeaux est désormais « à portée de main ».

Partir en vacances, prendre des congés, faire un « break », ces expressions reflètent un état d’esprit détaché du quotidien, empreint de curiosité et de légèreté. Le temps « libre », dont la durée est en augmentation dans nos vies, devient du temps de dé-paysement. Mais ce n’est pas seulement parce que ce numéro des Cahiers de la Métropole Bordelaise parait juste avant la saison estivale que son dossier central est consacré au tourisme.

Si les acteurs économiques et politiques s’accordent sur l’importance de l’activité touristique, paradoxalement peu d’éléments de connaissance permettent, pour les territoires, de l’appréhender et de l’évaluer[1]. En outre, la croissance du nombre de touristes à travers le globe et les évolutions extrêmement rapides de l’offre et des pratiques induisent de profonds changements : développement du transport aérien et terrestre low cost, incidence de l’explosion numérique non seulement sur les modes d’hébergement (Airbnb…) mais sur l’ensemble des usages touristiques (Jean-Luc Boulin,).

© Hélène Dumora – a’urba

Le tourisme en ville est un sujet éminemment urbain. Pas seulement parce que les voyageurs s’intéressent de plus en plus aux villes, le « tourisme urbain » n’étant plus aujourd’hui réservé à une élite éclairée. Mais parce que le tourisme est, comme le montre Mathis Stock, consubstantiel au fonctionnement des métropoles. Espaces publics, activités économiques, intensités urbaines, flux et mobilité, sérendipité… : parler tourisme, c’est parler urbanité. C’est donc un « tour » de ses enjeux économiques, urbains, sociétaux ou environnementaux que ce dossier propose.

Une réalité protéiforme

© Hélène Dumora – a’urba

En toute rigueur, il faudrait bien sûr commencer par s’entendre sur une définition du tourisme. Pour l’Insee comme pour l’Organisation mondiale du tourisme, le touriste est une personne qui effectue « un voyage comprenant au moins une nuit passée hors de son environnement habituel, quel que soit le motif de ce voyage ». Il se différencierait donc de l’habitant du territoire parce qu’il n’y a pas ses habitudes, mais aussi des visiteurs ou excursionnistes par le fait qu’il y passe une nuit. Mais quid des touristes qui viennent régulièrement rejoindre leur famille ou de ceux qui retrouvent le même camping chaque été ? Ne sont-ils pas coutumiers des lieux ? Inversement, les activités d’un Rochefortais ou d’un Bergeracois visitant la Cité du vin se démarquent-elles de celles d’un touriste, sinon qu’il rentrera dormir chez lui le soir ? Et quelle échelle spatiale adopter ? La question mérite d’autant plus d’être posée pour le territoire bordelais que de nombreuses fluidités et interdépendances existent entre les pratiques de la ville, la visite des vignobles ou les récréations sur la façade océanique. Les résidents secondaires de Lacanau qui viennent passer une journée à Bordeaux sont-ils, du point de vue bordelais, des touristes ou des excursionnistes ? Faudrait-il alors adopter une définition alternative, en se fondant sur une typologie d’activités de loisirs (la visite de monuments et de musées, le farniente…), voire sur des états d’esprit particuliers (les moments de découverte, d’émerveillement…) ? Et dès lors nous devenons tous, à un moment ou à un autre, des touristes, y compris dans notre propre ville ou quartier… Sans trancher ces débats qui animent les théoriciens, statisticiens ou professionnels du tourisme, retenons plutôt que ce dernier est largement protéiforme, mais renvoie toujours à une ou plusieurs ruptures par rapport à des habitudes (de lieu, d’emploi du temps, de regard sur le monde…).

Spécificités et enjeux du tourisme urbain

Même si, en distinguant tourisme et vacances, Saskia Cousin peut aujourd’hui classer à bon droit l’expression « tourisme urbain » parmi les pléonasmes, il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant longtemps les spécialistes du tourisme ont négligé ses pratiques en ville, de même que les urbanistes et analystes de la ville n’ont pas jugé utile de s’intéresser aux activités touristiques. Les manifestations les plus pures du tourisme s’observaient dans les stations balnéaires ou de montagne, tandis que l’essence des villes était de concentrer des activités autrement plus sérieuses, qu’elles soient politiques ou productives.

Pourtant, le tourisme en ville présente des singularités tout à fait intéressantes. D’une durée plus courte que les séjours à la plage ou sur les pistes de ski, il manifeste une « consommation » expresse d’un patrimoine et de paysages qui se sont parfois sédimentés pendant des siècles. Moins saisonnalisé, son flux irrigue la ville sur une période beaucoup plus longue, au point que ses effets économiques et sociaux sont à la fois moins visibles et plus permanents et font pour ainsi dire partie de la ville elle-même. Les activités touristiques en ville sont aussi davantage multithématiques, orientées vers la variété des équipements et des fonctions culturelles et événementielles qui y sont offerts. En outre, lorsqu’il se traduit par des flâneries, des déambulations sans autre but déterminé que de profiter de l’esprit de la ville et d’y croiser la diversité de sa population, le tourisme en ville peut devenir un tourisme proprement « urbain ».

Si le tourisme présente des spécificités lorsqu’il se déroule en ville, la ville qui accueille des activités touristiques reçoit aussi, par ce fait même, des contributions notables et parfois négligées.

En termes économiques, le tourisme représente sans doute un volume d’emplois relativement modeste – dont les évaluations sont d’ailleurs sujettes à caution – par rapport à l’ensemble des activités productives des villes. Pourtant si l’on songe qu’il participe à l’importation de revenus générés à l’extérieur du territoire, il doit clairement être considéré comme une activité exportatrice, qui occasionne au même titre que l’industrie des effets multiplicateurs induits. Du reste, il est symptomatique que les grandes agglomérations industrielles européennes, qui ont connu au cours des années 1970 et 1980 une sévère phase de déclin, ont été les premières à parier sur une régénération urbaine portée par le tourisme, parfois même en convertissant directement des friches industrielles en secteurs dédiés aux loisirs. Bordeaux, qui n’avait pas à supporter le poids d’un fort passé industriel, a néanmoins saisi l’occasion du transfert de ses activités portuaires pour requalifier ses quais en leur donnant une vocation récréative. De même, son centre-ville ancien, un temps dégradé et délaissé par ses habitants, est devenu aujourd’hui un cluster touristique, avec des bars branchés, des boutiques « tendances » et des restaurants.

Une autre spécificité du développement économique touristique est qu’il s’appuie sur l’image générale de la ville – et contribue à la transformer – soit par l’effet volontariste du marketing territorial, soit par la diffusion à grande échelle des commentaires des visiteurs et des professionnels. Or, on peut penser que les arguments qui séduisent les touristes sont en partie entremêlés avec ceux susceptibles d’attirer des facteurs de production relativement mobiles, tels des capitaux, des entrepreneurs ou certaines industries créatives (logiciels, publicité, jeux vidéo, design, architecture…). À condition que les stratégies touristiques des villes soient en mesure de se différencier les unes des autres en s’appuyant sur des identités fortes, les effets économiques du développement touristique peuvent ainsi être beaucoup plus influents que ceux généralement comptabilisés.

Devant l’hôtel de ville de Bordeaux © Hélène Dumora – a’urba

Habitants, touriste : villes désirables,  pratiques conciliables ?

Au-delà des enjeux économiques, souvent trop exclusivement observés, le tourisme porte des enjeux sociaux et urbains importants. Projet d’aménagement, rénovation urbaine, création d’un grand équipement changent la forme d’une ville, sa qualité urbaine. À Bordeaux, le projet urbain a été mené d’abord pour les habitants, mais avec un effet incontestable sur l’attractivité touristique : ce qui est agréable pour un Bordelais l’est aussi pour un touriste.

Et réciproquement. Le développement de l’offre touristique et la mise en valeur des lieux qu’elle induit contribuent à améliorer les aménités urbaines et la qualité de vie des habitants. Desserte et mobilité, aménagement et occupation de l’espace public (rues, terrasses, piétonisation), développement de l’offre commerciale, de restauration ou de loisirs conduisant parfois à la transformation de certains quartiers, élargissement des horaires d’ouvertures, sont des bénéfices partagés par habitants, usagers et touristes.

En matière de mobilité, les intérêts des habitants croisent également ceux des touristes. Les opérateurs prennent en compte les besoins touristiques pour développer de nouveaux services comme l’évoque Éric Chareyron. Les nouveaux objets fleurissent en ville. Gyropode, segway, trottinettes, vélo, batcub sont utilisés par les habitants-usagers – jusque dans les déplacements domicile-travail – comme par les visiteurs et modifient dans les deux cas le rapport au paysage urbain.

L’activité touristique a également un impact sur les rythmes urbains ; une certaine lenteur vient se conjuguer à l’intensité quotidienne de la ville. Cette ville à deux temps, dont le battement varie au gré des saisons et de la fréquentation de la ville, modifie l’ambiance urbaine. Certaines villes vont jusqu’à prendre un air de vacances toute l’année.

Cette convergence n’est pas seulement une question de pratiques. Le tourisme urbain, par le regard contemplatif et l’attitude hédoniste qu’il exprime, restaure le désir de vivre en ville pour ses habitants.

Pourtant il existe bien une différence entre touriste et habitant dans leur lien à la ville. Le premier découvre, disposé à l’étonnement, parfois d’en haut (depuis son bus visio-tour ou son point de vue, à travers son écran de smartphone). Pour le second, qui a peut-être un peu moins le nez en l’air, la ville serait le quotidien, l’habitude, la « familiarité » comme l’évoque Mathis Stock. Le touriste déambulerait là où l’habitant se déplacerait.

Dans une situation extrême, les deux catégories risquent de devenir exclusives, concurrentes : la ville pourrait être confisquée aux habitants. Ces derniers partent se loger ailleurs, l’immobilier s’étant transformé sous l’effet de la demande touristique. Ils s’éloignent aussi chassés par le bruit ou la foule.

Dans la liste des externalités négatives, l’activité touristique a aussi un impact sur l’environnement. La fréquentation ou la surfréquentation des grandes villes engendre une pollution accrue (impact écologique des déplacements, pollution des eaux, production de déchets…) représentant un coût pour les collectivités, donc pour les habitants.

Ainsi le tourisme, dans sa forme excessive, peut-il confisquer aux habitants la ville devenue inhabitable, muséifiée comme l’explique Sylvie Clarimont.

Tourisme urbain : stop ou encore ?

Le risque lié à l’excès touristique est une réalité, mais il existe des différences d’une ville à l’autre. Bordeaux, territoire qui aime cultiver l’équilibre, n’est pas Venise, ni Prague ni Barcelone. La situation ne semble pas (encore) critique car l’objectif affirmé n’est pas d’attirer toujours plus de touristes mais de choisir les touristes. Privilégier la qualité à la quantité : est-ce la recette d’un tourisme bien tempéré ?

Dans ce cas, comment continuer à garantir l’accès à la ville pour tous ? Comment conserver cette richesse immatérielle que représente le voyage : la rencontre de l’autre, ou, pour reprendre l’expression de Jean Viard à propos de l’activité touristique, « des hommes qui vont visiter des lieux mais aussi d’autres hommes ».

L’enjeu majeur consiste donc à concilier démocratisation et régulation, liberté de circulation et protection des lieux. Une équation dont la complexité invite à creuser plusieurs pistes d’action probablement complémentaires.

Il peut s’agir, en premier lieu, de « desserrer » les flux touristiques dans l’espace (faire circuler les visiteurs sur des territoires aux offres diversifiées à l’échelle locale et régionale), comme dans le temps (sur l’ensemble de l’année). En outre, la mise en œuvre d’outils de connaissance et de modes d’observation adaptés s’avère un support précieux pour mesurer les phénomènes touristiques, objectiver leurs retombées et anticiper leurs effets. Enfin, une prise de conscience s’impose : il est nécessaire de construire à l’échelle locale une pensée globale, ou en d’autres termes de favoriser les interactions entre les politiques sectorielles (logement, mobilité, économie, aménagement, protection de l’environnement, culture…), toutes impliquées et impactées par l’activité touristique.

Reste alors une question ouverte : quels acteurs et quels outils publics faut-il mobiliser pour assurer cette gouvernance du tourisme ?


[1] | La rubrique chiffrage du CaMBo #5 s’en était déjà fait l’écho : J. Alibert, « 3 000 000 », CaMBo #5, mai 2014.

 

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