En 2020, la France comptait 75 millions d’animaux de compagnie accueillis dans plus d’un foyer sur deux. Longtemps favori dans les ménages français, le chien se voit détrôné par le chat dès la fin des années 1990. Entre 2006 et 2016, la population de chats domestiques progresse de 35 %, celles des chiens régresse de 10 % (Asterès, 2017). L’évolution des modes d’habiter, mais également des rapports à l’animal, conduisent les propriétaires d’animaux à réorienter le choix de leurs petits compagnons. Parallèlement au déclin d’une relation fonctionnelle et hiérarchique à l’animal domestique se développent des attentes qui se fondent de plus en plus sur un apport de compagnie (Herpin et Verger, 2016). Finalement, les contraintes associées à la possession d’un chien en ville, en particulier lorsqu’il est de grande taille, couplées au recul des usages utilitaires canins redirigent les préférences des Français à l’avantage du chat. Dans les métropoles comme en zone rurale, le chien, le chat, la poule, le lapin et même la chèvre ou le cochon vietnamien « d’affection » remplacent peu à peu l’animal utilitaire et de rente : animal chasseur, gardien ou guide de troupeaux, prédateur de rongeurs et autres nuisibles, animal d’expérimentation ou dont la viande, les abats, les œufs et le lait sont destinés à la consommation humaine. Pour satisfaire les besoins d’un animal de compagnie, membre de la famille à part entière, de nouveaux services s’épanouissent. Aussi variés qu’étonnants, ils présentent le point commun d’un centrage très clair sur le bien-être individuel d’un animal bien souvent anthropomorphisé. La multiplication des réseaux de pet sitters, le développement de salons de toilettage canins et félins de proximité, le succès des sites de rencontres pour chiens, la possibilité d’assister à la cérémonie de crémation de son défunt compagnon, la création de cimetières pour animaux, l’évolution de l’offre de gardiennage vers des hôtels pour chats n’ayant rien à envier aux grands palaces ou encore l’innovation par l’industrie de l’alimentation animale de gammes sans céréales, sans gluten ou bio à l’image de l’évolution des habitudes alimentaires d’une partie de la population humaine sont autant d’illustrations de nouvelles offres répondant à de nouvelles demandes. Un service, bien plus ancien, est lui aussi concerné par l’évolution des rapports, pratiques et représentations humaines de l’animal : la médecine vétérinaire.
Vétérinaire : les bouleversements d’une profession
Au cours des dernières décennies, le secteur de la santé animale subit des transformations spectaculaires. Du latin veterinarius, l’étymologie du terme vétérinaire renvoie aux soins des « bêtes de somme », sources de services de nature essentiellement économique : animaux de travail, bêtes destinées à être consommées, chevaux de l’armée également. La médecine des animaux de rente assure la pérennité économique des élevages, contribue à garantir la sécurité alimentaire pour les populations humaines, se préoccupe davantage du collectif que de l’individu. À la fois médecins, zootechniciens et agents de la santé publique, les vétérinaires dits « ruraux » ont longtemps représenté la figure prédominante de la profession. La médecine des animaux de compagnie se développe essentiellement à partir des années 1960 (Vallat, 2013). Les soins ciblés sur les chiens et les chats – et dans leurs formes récentes, sur les « nouveaux animaux de compagnie » (NAC) – gagnent en succès parallèlement au déclin progressif de la pratique vétérinaire appliquée aux animaux de production. Les statistiques des rapports de l’ordre des vétérinaires sont éloquents. En 2020, 69,8 % des vétérinaires français en exercice déclarent une activité prédominante en médecine des « petits animaux » contre 18,1 % une activité à prédominance rurale, 5,6 % à prédominance équine et 6,5 % des vétérinaires déclarent un exercice autre que les soins aux animaux (enseignement, fonction publique, vétérinaire des armées, industrie pharmaceutique, autre)[1].
Animaux urbains, animaux des campagnes : même traitement ?
L’expression « médecine rurale » n’est pas anodine. Dans le langage professionnel, elle désigne les soins prodigués aux animaux de production et aux troupeaux. La formule se réfère donc d’abord aux domaines de compétences et d’expertise des professionnels de santé. Elle renvoie également à l’espace, les animaux de rente étant très majoritairement répartis dans les territoires de la campagne productive. La médecine des animaux de compagnie, centrée sur l’individu, est quant à elle parfois qualifiée de médecine vétérinaire « de ville ». Dans un contexte de généralisation des modes de vie urbains, la dénomination médecine « urbaine » serait peut-être plus pertinente : les mœurs urbaines et les rapports à l’animal de compagnie qui lui sont associés ne sont plus l’apanage des villes, la médecine vétérinaire des petits animaux ne se cantonne pas dans l’enveloppe urbaine. Toutefois, les vétérinaires ruraux et les vétérinaires urbains ne traitent pas des mêmes espèces. Lorsque c’est le cas, ils ne proposent pas le même degré de prise en charge. Prenons deux exemples : le chat et le lapin.
Les chats et les NAC, tels que les rongeurs, les lagomorphes ou les mustélidés, offrent une alternative attrayante aux foyers souhaitant associer un minimum de temps et d’argent à la satisfaction des besoins de leur compagnon. Le félin gagne en prestige en ville comme à la campagne. Il existe pourtant encore de nettes différences dans les soins prodigués selon le degré d’urbanisation. Le chat des campagnes est, certes, de plus en plus médicalisé : nombre d’entre eux sont stérilisés et présentés en consultation lors de divers traumatismes, plaies, maladies. Beaucoup néanmoins restent des chats très libres et autonomes. Le félin est nourri, souvent caressé, a parfois son panier dans le séjour. Les soins qui lui sont offerts restent habituellement élémentaires. En zone plus urbaine, le chaton est souvent présenté en visite d’acquisition, au cours de laquelle il reçoit ses premiers antiparasitaires et sa primo-vaccination. Il est revu en consultation le mois suivant pour son rappel vaccinal et à ses six mois pour sa castration ou stérilisation. Il est également identifié et testé pour différentes maladies parmi lesquelles le virus d’immunodéficience félin (le « sida du chat »). Il est ensuite présenté annuellement pour ses vaccins et son bilan de santé. À partir de ses 8 ans, un bilan senior intégrant à l’image de la médecine gériatrique humaine une pression artérielle et une biochimie sanguine est proposé. Tout état pathologique fait l’objet d’une consultation, offrant souvent la possibilité d’une prise en charge ciblée, allant de l’ophtalmologie à la cardiologie, en passant par l’oncologie ou la gériatrie. La médecine vétérinaire voit ainsi naître de nouvelles compétences médicales hyperspécialisées et des plateaux techniques de pointe. Les établissements les plus développés deviennent des centres hospitaliers vétérinaires. En 2018, la France comptait 246 vétérinaires spécialistes, 330 deux ans plus tard[2]. 60 % d’entre eux ciblent leur pratique exclusivement sur les animaux de compagnie.
Le développement de la médecine vétérinaire de pointe résulte sans doute de la combinaison entre le développement de la présence animale et du fort attachement des propriétaires à leurs compagnons. Elle concerne néanmoins majoritairement les animaux de compagnie urbains. Dix cabinets et cliniques proposant un service vétérinaire de médecine et chirurgie générales ont accepté de nous communiquer les frais moyens des soins – toutes catégories confondues – de leurs patientèles félines sur une période de trois mois consécutifs du printemps 2022. Cinq de ces structures se situent dans la partie dense de l’agglomération bordelaise ; les cinq autres en zone rurale du département. D’après ces données, la facture moyenne est près de 40 % plus élevée pour les soins prodigués aux chats des villes. Par ailleurs, les vétérinaires pour animaux de compagnie se confrontent à une nouvelle patientèle : reptiles, oiseaux, et petits mammifères (rat, souris, hamster, furet, lapin). Pour faire face à une demande de soins croissante et nécessitant des compétences très spécifiques, l’École nationale vétérinaire d’Alfort a mis en place en 2018 une formation en médecine et chirurgie des NAC sanctionnée par un diplôme d’école. Dans l’agglomération bordelaise, une clinique spécialisée dans la prise en charge des NAC a vu le jour en 2015. Seulement six ans après sa création, elle fait construire un nouveau bâtiment pour assurer la prise en charge croissante des patients. Ici encore, l’offre de soins spécialisés est centrée sur la ville.
Certains sont plus égaux que d’autres…
Les animaux des villes bénéficient donc d’une offre de soins plus poussée, en lien avec un statut qui s’éloigne fort des espèces de rente et parfois même de certains de leurs congénères ruraux. Influencés par les fonctions qu’ils sont censés remplir, les statuts de l’animal sont multiples. Entérinés par une législation complexe, ils conditionnent non seulement les représentations, pratiques et rapports à l’animal, mais déterminent également les contours de l’exercice de la médecine vétérinaire. Le lapin représente à ce titre une espèce remarquable. Sauvage, il est considéré et traité, selon le contexte, tantôt comme espèce gibier chassable, tantôt comme « espèce susceptible d’occasionner des dégâts » (ESOD) soumise à destruction administrative.
Il y a ensuite le lapin domestique utilitaire : celui d’expérimentation, celui de consommation et celui élevé pour l’industrie de la fourrure. Différentes réglementations encadrent la vie et les soins de ces animaux, de leur naissance à leur mise à mort. Pour les premiers, elles relèvent d’une éthique expérimentale ; pour les seconds, destinés à la consommation humaine, elles concernent des enjeux de santé publique ; enfin, pour les lapins élevés pour la fourrure, les réglementations sont particulièrement lacunaires.
Quant au lapin domestique de compagnie, il est susceptible de bénéficier de soins particulièrement avancés. En l’espace d’une même journée, le vétérinaire peut donc être confronté à deux situations diamétralement opposées. Le matin, il quitte son cabinet de ville, visite l’élevage de lapins de consommation dont il est le vétérinaire sanitaire et se doit pratiquer l’euthanasie diagnostique d’un individu à fins prophylactiques. L’après-midi, il est le docteur de Panpan, jeune lagomorphe, avec pour seul enjeu la guérison de l’individu situé au cœur de l’attachement émotionnel de « son » humain. Adorable lapin bélier, Panpan est présenté en consultation pour l’examen d’une masse jugale, explorée grâce à un scanner de la mâchoire, traitée par différentes extractions dentaires, une marsupialisation de l’abcès et une antibiothérapie ciblée. Après cinq jours d’hospitalisation, l’évolution de son état fait ensuite l’objet de contrôles réguliers. Son congénère quant à lui sera abattu à 90 jours pour la commercialisation de sa chair.
Il existe des différences marquées dans les égards et soins portés aux animaux selon les fonctions qu’ils sont censés remplir et selon leur origine urbaine ou rurale. Face à des attentes multiples prenant parfois des formes antagonistes, le professionnel de la santé animale s’adapte, la profession se spécialise. Néanmoins, les discontinuités spatiales des rapports et pratiques à l’animal – et pour ce qui nous intéresse, de la médecine vétérinaire – qui se dessinent depuis des décennies pourraient encore être amenées à évoluer. Tandis que l’animal d’élevage fait son retour en zone urbaine, les espèces sauvages investissent, elles, spontanément la ville ; c’est d’ailleurs le cas du lapin dans les territoires métropolitains bordelais. En outre, la demande de soins aux animaux de compagnie évolue également dans les campagnes. Certains confrères témoignent du franc succès de la médecine et chirurgie des animaux de compagnie dans les zones d’élevage au cours des dernières années : désormais, le souci porté aux soins du cheptel s’étend à la santé des chiens voire des chats de ferme. Le développement rapide du marché des soins aux petits animaux des campagnes, utilitaires ou de compagnie, pourrait refléter le potentiel de l’émergence d’une médecine destinée à certains animaux pour modifier la perception de ces derniers par les humains, et par conséquent, l’attention qui leur est portée (Barroux, 2011). Et si dans le secteur de la santé animale, l’offre de soins vétérinaires contribuait elle aussi directement à l’évolution de la demande ? Dans tous les cas, les changements dans la médecine vétérinaire s’inscrivent dans un contexte d’évolution rapide des rapports à un animal de compagnie très individualisé et intégré au foyer familial. L’expérience de praticienne suggère que l’espèce importe peu ; la valeur accordée à l’animal dépend avant tout de la proximité affective entretenue avec son humain. L’animal domestique revêt une autre utilité. C’est bien dans cette perspective que les soins dont il bénéficie évoluent.
Asterès pour le Conseil de l’Ordre National des Vétérinaires et le Syndicat National des Vétérinaires d’Exercice Libéral, Les soins vétérinaires, vers le développement d’une offre 2.0., 2017, 43 p. - G. Barroux, « La santé des animaux et l’émergence d’une médecine vétérinaire au XVIIIe siècle », Revue d’histoire des sciences, n° 64, 2011, p. 349-376. - N. Herpin, D. Verger, « La possession d’animaux de compagnie en France : une évolution sur plus de vingt ans expliquée par la sociologie de la consommation », L’année sociologique, n° 66, 2016, p. 421-466. - F. Vallat, « Aperçu historique de la pathologie canine en France », Bulletin de la Société française d’histoire de la médecine et des sciences vétérinaires, n° 13, 2013, p. 131-149.
[1] | Observatoire national démographique de la profession vétérinaire, 2021.
[2] | Observatoire national démographique de la profession vétérinaire, 2018 et 2021.
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