Des invisibles trop visibles ? Entretien avec Tristana Pimor

Tristana Pimor, enseignante chercheuse en sciences de l’éducation à l’université de Paris Est Créteil, s’est intéressée aux jeunes zonards, tout d’abord en tant qu’éducatrice spécialisée en addictologie, puis dans le cadre de sa thèse qui a donné lieu à la publication d’un ouvrage, Zonards. Une famille de rue|1. Son travail de recherche est une incursion dans un monde étonnamment structuré qui conjugue quotidien singulier et vision politique de la société. Un univers où les notions d’invisibilité et de visibilité sont révélatrices de la place que ces zonards occupent, mais aussi de celle qu’on leur donne, dans la ville comme dans la société.

Vous avez réalisé entre 2006 et 2012 votre thèse sur les zonards à Bordeaux. Que signifie ce terme que ces jeunes se sont eux-mêmes attribué ?

« Zonard » fait référence à la zone. La zone, c’est bien sûr l’aire géographique particulière, lieu de rencontre et de mendicité que ces jeunes occupaient à cette époque en centre-ville de Bordeaux. Ce terme renvoie aussi à leur mode de vie, au fait de zoner, d’être en dehors du système, de ne rien faire. Les zonards n’imaginent pas leur vie de manière sédentaire dans un appartement, avec une famille, un emploi. Historiquement ce terme les ramène, peut-être de manière inconsciente, à ceux qu’on appelait à Paris les « zonards », tous ces pauvres qu’on avait relégués à l’extérieur des fortifications. Cette terminologie particulière, choisie par eux, est aussi une façon de se rebeller contre celle qui leur a été imposée, « punk à chien », qu’ils trouvaient péjorative. Se démarquer de cette attribution extérieure est une façon d’affirmer une identité. C’est un enjeu de lutte aussi. Leur révolte utilise et donne un caractère plus noble à des mots ou des attributs vestimentaires jugés communément comme dépréciatifs.

Où croisait-on les zonards dans Bordeaux à cette époque ?

Au début de l’enquête, les zonards se positionnaient dans le centre-ville de Bordeaux, dans un triangle entre Pey-Berland-Saint-Christoly, la rue Sainte-Catherine et le cours Victor-Hugo (jusqu’en bas de ce cours). Ils s’y retrouvaient pour se voir, pour mendier, pour aller chercher des stupéfiants, pour les revendre aussi à une certaine clientèle. La géographie de leur présence a bougé au cours de l’enquête parce qu’il y a eu une politique plus répressive à l’encontre de la mendicité à Bordeaux, et globalement en France. Et puis il y avait une forme de saturation de la part des Bordelais qui a rendu la mendicité peu efficace dans ces zones-là. Les zonards que j’ai rencontrés se sont alors déplacés vers la périphérie bordelaise, plutôt aux abords des commerces de bouche (boulangerie, petit supermarché) à Pessac, Mérignac, Talence. L’activité principale était la mendicité mais cela permettait aussi d’être en groupe, de discuter de leur quotidien, de leurs histoires. Avec aussi un désir de se rendre visibles : la mendicité des zonards n’est pas passive contrairement à celle de certains SDF qui posent un bol ou une casquette par terre et attendent que les passants donnent une pièce. Les zonards alpaguaient les passants avec des phrases un peu provocatrices. Il y avait une volonté de se montrer, de se faire connaître.

Comment les zonards investissent-ils l’espace public ? Recherchent-ils une visibilité ?

Leur désir de visibilité traduit une volonté de donner à voir une société profondément inégalitaire. C’est un propos politique, pas toujours conscientisé, mais qui émerge des entretiens que j’ai eus avec eux. Leur manière très provocatrice d’être dans la rue exprime qu’on vit dans une société qui porte des jugements sur la différence, sur les individus nomades et qui refusent la société de consommation. C’est un discours assez construit, lié à leur culture punk et traveller. Ainsi, ils vont en permanence remettre en cause les codes d’interaction ordinaire. D’abord, la présentation de soi. Ils arborent un look qui fait référence aux habits militaires, souvent déchirés ou punk et beaucoup de piercings, ils sont accompagnés de gros chiens : autant de signes qui peuvent visuellement renvoyer à des notions de saleté ou d’agressivité. Il y a aussi l’alcoolisation et l’emprise de stupéfiants qui génèrent des faciès ou une manière de verbaliser fortement décalés, potentiellement dérangeants. Cette façon de se présenter entraîne des attitudes au mieux d’évitement, au pire d’agressivité. Et puis il y a une autre dimension appelée « codes de déférence » : pour être en interaction, il faut rentrer dans un système de politesse, de courtoisie, qui montre à l’autre que l’interaction à venir ne va pas être dangereuse mais au contraire positive. Les zonards sont très provocateurs pour attirer l’attention : on peut parfois entendre « donnez-moi 10 balles, c’est pour me droguer ». Cela peut être pris non pas comme une forme d’humour mais comme un signe de potentiel danger.

Dans votre livre l’un d’eux réagit à un passant qui l’ignore en disant : « Hé, j’crois que je suis l’homme invisible ! » Comment interpréter cette exclamation ?

Probablement comme la réaction à un manque de respect et l’expression d’un sentiment de ne pas être reconnu par l’autre. Ce n’est pas forcément donner de l’argent qui est important dans la situation, mais le fait de ne pas être considéré comme un être humain à qui l’on répond tout simplement « bonjour ». Pour les zonards, ce manque de reconnaissance c’est réappuyer sur ce qu’ils ont souvent déjà vécu enfant, dans un milieu social très défavorisé. Se rejouent ici des blessures plus anciennes. Et c’est douloureux.

Refuser de voir les zonards, est-ce les considérer comme hors norme, hors cadre ?

C’est difficile à dire parce que je n’ai pas interviewé de passants. Il peut y avoir plusieurs explications. Il y a un sentiment de peur chez certains. D’autres manifestent du mépris pour des jeunes qu’ils estiment en âge de travailler mais qui préfèrent zoner, avec l’idée que si tu refuses de participer à la société, tu es un déchet. On peut entendre ce genre de discours à propos de beaucoup de catégories de personnes en situation de pauvreté. Les SDF servent aussi d’épouvantail social à la population active. Les considérer comme des égaux, c’est finalement pouvoir se penser comme étant potentiellement un SDF, un jour. Et ça c’est extrêmement difficile à accepter. En particulier pour les gens appartenant à des milieux sociaux qui frôlent la précarité. Ce ne sont pas forcément les personnes aisées qui étaient les plus virulentes avec les jeunes que j’observais.

À quoi les zonards s’attendent-ils en ayant une attitude provocatrice ?

Je pense qu’ils ne s’attendent pas forcément à autre chose : la réaction des passants est interprétée comme un révélateur. Ils me disaient « tu vois bien comment ça se passe ». Cela conforte leur choix de vie qu’ils posaient en ces termes : « Soit je vivais en hlm et je faisais de l’intérim, entre guillemets une vie de merde ; soit je refusais, je partais sur la route, j’essayais de construire autre chose en étant beaucoup plus stigmatisé. » Avec cette visibilité provocatrice, ils assument cette préférence : quitte à être enfermé dans un avenir forcément négatif, plutôt être acteur de sa vie qu’avoir la sensation d’être complètement déterminé par son origine sociale.

Dans l’espace public ils étaient volontairement visibles. Ce n’est pas le cas dans le squat.

Il y a une partie publique, dans la rue, et une partie à l’abri des regards, la vie en communauté dans le squat. Au début de l’occupation du squat, ils ne se faisaient pas remarquer tout simplement par peur d’être délogés. Ensuite, les choses se détendaient un peu : à l’époque de ma recherche, ils pouvaient se mettre à dialoguer avec les voisins. Il y a un deuxième enjeu : le deal, puisque la plupart du temps la vente des produits se faisait dans le squat plutôt que dans la rue. Et puis, quelques-uns faisaient l’objet de mandats d’arrêt. Ceux-là se cachaient souvent dans le squat.

Il y a eu un durcissement dans la réglementation municipale, comment et pourquoi ?

Quand on met en place une réglementation anti-bivouac, c’est-à-dire une interdiction de regroupement de plus de deux personnes dans la rue, elle s’adresse essentiellement à ce public-là. Ce n’est pas énoncé sur le papier évidemment puisque ce serait une discrimination. Mais il y a un ciblage dans l’action sur le terrain. Toutefois, on peut complètement entendre cette volonté parce que, d’une part, les riverains se sont plaints de cette population qui fait énormément de bruit, qui souille les trottoirs, crée un sentiment d’insécurité… D’autre part, les commerçants dénonçaient un manque à gagner parce qu’ils faisaient fuir une partie de leur clientèle. La mairie doit répondre à la pression des riverains et des commerçants qui constituent l’électorat.

Quels ont été les effets de ces dispositifs ?

Cela a dilué les groupes. Au départ il y avait des groupes beaucoup plus imposants, puis, au fur et à mesure, sous l’effet des contrôles d’identité et des contraventions, ils se sont réduits. Quand, en plus, certains étaient fichés, sous mandat d’arrêt, se faire contrôler pouvait générer une arrestation. Les groupes se sont dissous pour s’invisibiliser dans l’espace et être moins susceptibles d’être approchés par la police, puisque la nuisance était moindre aussi. Il y a eu aussi une délocalisation en périphérie, dans des villes où la politique répressive n’était pas la même.

Aujourd’hui, y a-t-il moins de zonards à Bordeaux ou sont-ils moins visibles ?

Cela n’a jamais été chiffré. J’ai le sentiment qu’il y a beaucoup moins de zonards qu’à l’époque de mes observations. Et puis ce sont des gens beaucoup plus âgés. J’ai quand même noté une évolution depuis deux ans pour les quelques-uns qui restent dans le secteur. Leur territoire de mendicité s’est déplacé vers les grands magasins rue Sainte-Catherine, avec des groupes peu importants, assez jeunes. Ils n’ont pas l’air d’être délogés, c’est assez étonnant. Il faudrait creuser pour voir si cette évolution est représentative de quelque chose.


1 | Zonards. Une famille de rue, Collection partage du savoir, Puf, 2014, Prix Le Monde de la recherche universitaire.

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