Depuis 50 ans, Beyrouth, dans l’imaginaire collectif comme dans la réalité, c’est la ville des événements traumatiques mais qui renaît perpétuellement de ses cendres. Après la fin de la guerre civile en 1990 et suite à l’explosion du port en août 2020, les chemins empruntés par la reconstruction ont été profondément différents dans leur philosophie, les acteurs impliqués, les méthodes déployées et les résultats obtenus.

Le 4 août 2020, l’explosion du port de Beyrouth, survient dans une situation déjà cahotique, marquée par une crise politique, économique et financière sans précédent, une hausse exponentielle de la pauvreté, l’afflux massif de réfugiés syriens[1] et dans le contexte du confinement lié de la pandémie de covid-19.
Les autorités libanaises sont incapables de faire face, le pouvoir politique est en faillite, rongé par la corruption et empêtré dans les divisions confessionnelles qui rendent impossible le fonctionnement de ce qu’il reste de cet État en crise perpétuelle.

Dans les quartiers de Mar Mikhael et de Gemmayzé et sur la colline d’Achrafieh, les zones les plus touchées par l’explosion, c’est le chaos total. À l’évocation du 4 août, l’émotion reste palpable, presque intacte, chez tous les Beyrouthins. Ils ont vécu l’apocalypse ce jour-là. Le bilan officiel fait état de plus de 200 morts et d’au moins 6 500 blessés. Les hôpitaux sont saturés. 60 000 logements et bureaux sont détruits. 300 000 personnes se retrouvent à la rue. Pourtant, dans l’urgence, la société civile s’organise, comme jamais, avec le soutien de la diaspora libanaise et de la communauté internationale. Elle prend les choses en main. Une mobilisation « par le bas » exceptionnelle de par sa spontanéité, de par sa rapidité et de par son ampleur.

À gauche, les stigmates de la guerre civile sont encore visibles dans les rues du centre de Beyrouth ; à droite, les silos du port qui ont explosé le 4 août 2020, ravageant plusieurs quartiers historiques de la ville. © Élodie Maury – a’urbi

Dès le lendemain de l’explosion, les Beyrouthins descendent dans les rues dévastées de leur ville pour voir ce qu’il est possible de faire : balayer les débris, dégager les axes, réparer ce qui peut l’être. Ils savent qu’ils n’ont rien à attendre des pouvoirs publics. Les « activistes » qui ont conduit à la chute du gouvernement de Saad Hariri en octobre 2019 et les ONG qui occupent également le terrain, répondent aux besoins les plus urgents : remettre en marche l’eau et l’électricité. Les architectes et ingénieurs beyrouthins proposent leur aide et se portent volontaires pour mettre leurs compétences au service de ce qui peut être reconstruit ou, du moins, pour éviter l’effondrement des bâtiments qui tiennent encore debout. L’architecte franco-libanais, Jad Tabet, président de l’Ordre des Architectes au moment de l’explosion, raconte : « dans les jours suivants l’explosion, nous avons engagé un état des lieux des dégâts causés aux bâtiments, en divisant la zone impactée par l’explosion en 52 super-îlots confiés à 52 équipes. Nous avons fait des cartes, des relevés. 300 ingénieurs et architectes ont travaillé pendant deux mois sur la base du volontariat. En parallèle, nous avons entamé une réflexion de fond avec les sept écoles d’architecture et d’urbanisme du Liban qui a abouti à la Déclaration urbaine de Beyrouth qui redéfinit les grands principes d’une requalification vertueuse ».

Fadlallah Dagher, architecte, doyen de l’Alba (Académie libanaise des Beaux-Arts), offre sur le champ son expertise car les quartiers détruits sont aussi ceux qui concentrent le patrimoine historique et architectural le plus riche de Beyrouth, de la période Ottomane (XIXe siècle) et de la première moitié du XXe siècle. Ces quartiers qui fondent l’identité de la ville. Dans la foulée, il crée avec quelques-uns l’association Beirut Heritage Initiative (BHI) qui coordonne les travaux de restauration des immeubles patrimoniaux en péril imminent. Aujourd’hui, l’association continue à œuvrer dans le cadre d’une vision à plus long terme pour préserver et valoriser les quartiers historiques de Beyrouth.

Au lendemain de l’explosion, Eddy Bitar, la trentaine dynamique, membre fondateur de Live Love Beirut, mobilise tous ceux qui, comme lui, aiment et se battent pour leur ville depuis quelques années déjà, grâce aux moyens de sa génération : les réseaux sociaux. Il nous guide dans le dédale des ruelles de Mar Mikhael jusqu’à l’îlot du Jardin Tobaji rénové par son association. Une opération de réhabilitation – parmi de nombreuses autres – menée en un temps record autour de quelques bâtiments d’habitation, en lien avec les propriétaires, des juristes et des entreprises qui acceptent de réduire leur marge sans pour autant renoncer à la qualité des travaux. Tout le monde met la main à la pâte.

Les fonds de la diaspora, les financements internationaux, bilatéraux ou multilatéraux ont afflué après l’explosion. Ils ont été directement versés aux associations et aux ONG qui ont optimisé leur gestion pour permettre le plus grand nombre de réhabilitations possibles, et éviter que cet argent ne s’évapore dans les dédales de l’administration libanaise. Live Love Beirut peut s’enorgueillir de la rénovation de près de 500 bâtiments.

Les quartiers historiques de Mar Mikhael et Gemmayzé en mai 2023, reconstruits grâce à la mobilisation de la société civile. © Élodie Maury – a’urba

Aujourd’hui, dans Mar Mikhael et Gemmayzé, on a du mal à imaginer le cataclysme du 4 août. Les stigmates de l’explosion ont pour beaucoup été effacés dans ces quartiers où il fait bon déambuler dans une atmosphère à la fois populaire et « branchée ». Certes, les chantiers sont encore nombreux : les réseaux d’électricité et d’eau n’ont pas été réparés et Beyrouth fonctionne grâce à des groupes électrogènes privés et des réservoirs d’eau. Certes, des bâches en plastique obstruent encore les vitres soufflées par l’explosion et des étais soutiennent des immeubles de l’effondrement. Mais la vie a repris son cours. Échoppes, cafés, bars, galeries d’art et boutiques de designers ont réinvesti le rez-de-ville. D’ailleurs, cette vitalité contraste de manière étonnante avec le centre-ville fantôme de Beyrouth (moins impacté par l’explosion). Ce dernier a pourtant fait l’objet d’une gigantesque opération de reconstruction après la guerre civile (1975-1990).

La reconstruction controversée du centre-ville de Beyrouth après la guerre civile

À cet endroit de la ville, les choses se sont passées de manière complètement différente. Après 15 ans de guerre civile, alors que les infrastructures et le tissu urbain du centre-ville sont complètement détruits, Rafic Harriri, alors Premier ministre (assassiné en 2005 dans un attentat suicide), confie en 1994 la reconstruction du centre-ville de Beyrouth à une société foncière et immobilière de droit privé, connue par tous les Beyrouthins sous le nom de Solidere pour « Société libanaise pour le développement et la reconstruction du centre-ville de Beyrouth ». Son périmètre s’étend sur environ 160 hectares, l’opération doit durer 25 ans mais son mandat est finalement prolongé de 10 ans. Les résultats de cette reconstruction sont aujourd’hui très controversés, certains allant même jusqu’à affirmer à son propos que « Beyrouth a plus été détruite et défigurée en temps de paix qu’en temps de guerre[2] ». Les critiques portent à la fois :
– Sur la méthode : les titres de propriété des habitants « historiques » du centre-ville ont été convertis en actions de la société Solidere pour récupérer et rassembler le foncier nécessaire à la réalisation de l’opération. De fait, ces habitants ont été « expropriés » du centre-ville.

– Sur les choix urbains et architecturaux : table rase a été faite de larges pans du tissu urbain historique, même celui qui avait été épargné par la guerre. Les îlots pré-existants hérités des siècles passés, ont pour la plupart ont été détruits.

-Sur la finalité économique et financière du projet : attirer les capitaux et les touristes étrangers, les riches expatriés libanais.

Les rues désertes du centre-ville de Beyrouth reconstruit après la fin de la guerre civile.© Elodie Maury – a’urbi

Résultat : les populations les plus modestes ont été évincées. Avant la guerre, le centre-ville de Beyrouth était un lieu de forte mixité sociale et confessionnelle. Aujourd’hui, c’est « une enclave de riches », les immeubles sont vides, les rues sans animation, les terrasses de café désertes. Le souk incarne cette transformation radicale. Les anciens souks de Beyrouth étaient le lieu d’une grande diversité d’activités et de rencontres au quotidien avant la guerre ; c’est aujourd’hui un luxueux mall à l’occidentale à ciel ouvert dont l’accès est sécurisé. « Le centre-ville ne nous ressemble pas », disent les Beyrouthins.

Bachir Moujaes, architecte urbaniste, enseignant à l’École d’architecture de l’Académie libanaise des beaux-arts (Alba) et directeur de l’aménagement de Solidere, reconnaît lui-même les faiblesses de l’opération. Mais, selon lui, il faut la replacer dans son contexte, au sortir de la guerre : il n’y avait plus aucun tissu urbain, il fallait « redonner confiance au peuple, reconstruire le cœur de la capitale ».

Pour le promeneur, le centre-ville de Beyrouth offre un paysage singulier, étonnant. Ce sont 5 000 ans d’histoire qui dialoguent avec l’architecture contemporaine. De grandes signatures ont été convoquées pour redorer l’image de la capitale libanaise qui, faut-il le rappeler, était surnommée la « Suisse du Moyen-Orient » dans les années 1950 et 1960. Les tours et autres réalisations de Rafael Moneo, Herzog et de Meuron, Norman Foster, Zaha Hadid, Youssef Tohmé font désormais aussi partie intégrante de l’identité du centre de Beyrouth.

Reconstruire la ville « par le bas », un nouveau modèle ?

Les tours réalisées par des architectes de renommée internationale, font désormais partie intégrante du paysage du centre-ville de Beyrouth. © Élodie Maury – a’urba

Dans des situations de transformation profonde des villes, et a fortiori dans des périodes de reconstruction, les choix opérés en matière d’urbanisme sont significatifs du contexte historique dans lesquels ils s’inscrivent comme de la vision politique de ceux qui la portent.

Après l’explosion du port de Beyrouth qui a plongé la ville dans un chaos total, la solution ne pouvait venir ni de l’État, ni des acteurs privés locaux. Ainsi, une troisième voie a dû immédiatement être trouvée, hors recours à la planification ou de la financiarisation de l’urbanisme toutes deux impossibles, inopérantes et rejetées.

La reconstruction par la société civile, les architectes, les intellectuels libanais, les ONG sont l’expression d’un élan collectif hors du commun, animé par la volonté de reprendre en main le destin de Beyrouth mais aussi de produire la ville autrement, comme le résume le slogan « build back better » de l’association Live Love Beirut. Faire vite face à l’urgence, en impliquant les acteurs locaux, en activant des financements extérieurs afin de préserver le patrimoine architectural et de maintenir les populations dans ces quartiers. Comme l’explique Ariella Masboungi, architecte-urbaniste, grand prix de l’urbanisme 2016, « Beyrouth expérimente sans doute un urbanisme d’un nouvel âge (…) (et) tente de se réinventer hors gouvernance politique, le monde intellectuel et la société civile libanaise se révélant aussi productifs, solidaires et inventifs que l’État et la Ville sont défaillants ».

C’est donc à la fois une dynamique urbaine mais aussi une résistance culturelle, sociale et économique qui s’est déployée. Les Beyrouthins ont pris conscience de la valeur de la ville. Par immeuble, par grappes de maisons, le chantier s’organise. Au-delà du bâti, il permet aussi de donner davantage de place aux espaces publics et de proposer des quartiers plus marchables.

Les résultats sont encourageants puisqu’on parle de centaines de bâtiments reconstruits, réparés. Mais face à l’ampleur de la tâche, dans une ville aux stigmates omniprésents, cet urbanisme militant et participatif aura-t-il des moyens humains et financiers à la hauteur, une puissance d’intervention suffisante ? Peut-il se substituer durablement aux pouvoirs publics défaillants ?

Aussi, vue depuis la France, cette reconstruction « par le bas » semble exemplaire, peut-être fragile, inspirante très certainement. La mobilisation de la société civile donne à voir également un lien de solidarité très fort entre les générations (les figures emblématiques comme Jad Tabet et les étudiants en architecture et en urbanisme qui assurent la relève) et le rôle central des universitaires qui transmettent savoirs techniques, valeurs, et convictions. Cet engagement collectif mise aussi sur la mémoire, celle qui permet d’éviter les erreurs du passé, celle qui préserve le patrimoine (alors qu’il n’y a pas de loi de protection du patrimoine autre qu’archéologique) et l’identité d’une ville, d’un pays. Cette façon de faire la ville ensemble est résumée par l’expression de Bachir Moujaes « L’urbanisme du possible ».

De retour de ce voyage d’étude[3] inoubliable, ce n’est pas la résilience (qui ne peut être permanente comme nous l’ont rappelé nos interlocuteurs) que nous gardons à l’esprit en pensant au Liban, c’est l’espoir.


DÉCLARATION URBAINE  DE BEYROUTH

La « Déclaration urbaine de Beyrouth » constitue l’aboutissement d’une réflexion qui tente d’esquisser les grandes lignes d’une stratégie de requalification urbaine qui s’appuierait sur la documentation et l’analyse des données récoltées sur le terrain, pour faire face aux menaces de déplacement des populations et de changement démographique apparues suite à la catastrophe. Cette stratégie

vise également à élaborer une série de propositions et de projets capables d’être exécutés en urgence et à les soumettre aux autorités compétentes ainsi qu’aux différents organismes concernés.


[1] | Le Liban accueille environ deux millions de réfugiés (syriens, palestiniens) dans un pays de 5,6 millions d’habitants.

[2] | Tribune de Bruno Marot, urbaniste, dans le Monde du 11 août 2020.

[3] | Voyage d’étude organisé par Ariella Masboungi et Laurent Lanfranchi. Merci à eux ainsi qu’à Bachir Moujaes et Jad Tabet pour nous avoir fait découvrir le Liban et Beyrouth.

 

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