Grand collectionneur de cartes postales et fervent défenseur du passé industriel et ouvrier de La Bastide, Francis Moro habite une maison nichée entre le quartier Niel et le Jardin botanique.

© Christine Dubart – a’urba

« Je suis né en Espagne en 1939. Mais dès deux mois j’habitais Bordeaux ! Mes parents ont fui pour des raisons politiques mais aussi économiques. Ils sont arrivés un an après le principal flot de réfugiés parce que ma mère était enceinte et ont rapidement emménagé à Saint-Michel : c’était là que les Espagnols se regroupaient. On habitait rue Camille-Sauvageau d’abord, puis rue Porte-de-la-Monnaie. Donc je suis resté dans ce quartier, de l’autre côté de l’eau, jusqu’à 20 ans.

J’allais à l’école rue Jules-Guesde, là où est l’extension du marché des Capucins maintenant. À 14 ans, j’ai passé des concours pour être formé dans la métallurgie. J’en ai réussi quelques-uns. À l’époque c’étaient les parents qui décidaient ! Donc ça a été Motobloc ! Au début du siècle, Motobloc faisait des voitures. Mais, dans les années 1950, on fabriquait surtout des moteurs pour deux-roues. C’était rue des Vivants, à La Bastide, juste avant Cenon. J’y suis resté quatre ans, dont trois d’apprentissage.

Donc dès 14 ans, j’étais bastidien. Matin et soir, je faisais le trajet à vélo. Entre midi et deux heures, on mangeait rapidement pour se balader. Avec nos vélos, on allait partout ! Ça fait que je connaissais bien La Bastide, à force de me trimballer. Surtout, il y avait des usines avec des filles ! Sur les quais, là où ensuite était le dépôt de Conforama, il y avait une fabrique de boîtes de conserve. On allait discuter avec elles sur les bords de la Garonne.

Fin 1958, Motobloc licenciait 300 personnes… Mais à l’époque, on retrouvait facilement du travail ! Le vendredi j’étais licencié, le lundi j’avais du boulot.

J’ai travaillé quelques mois dans une petite boîte de fabrication de matériel de boulangerie. C’était dans l’ancien Mériadeck, rue Roquelaure. Il y avait toutes ces femmes qui faisaient le tapin, qui m’appelaient à chaque fois que je passais à vélo : Eh petit ! Puis, juste avant mon service militaire, j’ai intégré une boîte de réparation navale, la STEMA. Et j’y suis revenu après mes 28 mois en Algérie, pour travailler à bord des bateaux. C’était sale. Mais ça me plaisait. On faisait beaucoup d’heures, je gagnais bien ma vie.

Puis des copains de Saint-Michel m’ont dit : Tu sais, chez Dassault ils embauchent. J’ai envoyé ma candidature et, je ne l’ai su qu’après, mais à l’époque ils passaient dans le quartier pour faire des enquêtes de moralité. Je suis rentré chez Dassault en 1962 et j’y suis resté 34 ans, jusqu’à la retraite. D’abord à Talence, puis à Martignas.

En 1962, je me suis marié aussi. On a trouvé un logement rue de la Benauge. Mais il fallait vraiment être jeune ! C’était dans une cour à l’arrière d’une échoppe, les propriétaires avaient construit trois pièces en enfilade. C’était en briques et pas doublé… Donc l’hiver, les murs intérieurs suintaient. C’était insalubre… Et il n’y avait qu’un seul water pour toute la maison, au fond de notre cour. Mais pour nous La Bastide c’était aussi le cinéma L’Éden, place Stalingrad, et son dancing en sous-sol. Et, entre mai et septembre, beaucoup de fêtes de quartier très animées, avec des manèges et des bals sous chapiteau.

Ensuite, grâce à l’employeur de ma femme, qui cotisait au 1 % pour les logements, nous avons habité dans une HLM. Rue Brascassat, derrière la gare Saint-Jean. On était content, on avait nos propres WC ! Et même une douche ! On y est resté 6 ans. Aujourd’hui, quand je raconte à des jeunes qu’on était content d’aller dans une HLM, ils vous regardent avec de ces yeux !

Et bien sûr, après, on aspire à la propriété… Chez Dassault, j’avais des copains qui commençaient à acheter des terrains, à faire bâtir. Moi je voyais les choses différemment. Depuis quelques années, mes parents s’étaient installés dans une petite échoppe à La Bastide, rue Reigner. J’ai toujours eu l’esprit famille. Donc je passais les voir quasiment tous les soirs. Et un jour ma mère me dit qu’une maison était à vendre tout près de chez eux… C’était en piteux état. Mais du coup ce n’était pas cher. Et finalement ça fait 53 ans qu’on y habite ! Mais on y a fait beaucoup de travaux…

Depuis que je vis ici, j’ai vu les industries et les entreprises fermer les unes après les autres. Dans les années 1970 et 1980, il y avait des friches et des ruines un peu partout. À un moment on appelait La Bastide le petit Beyrouth ! Au mieux, Chaban faisait démolir mais il ne faisait rien derrière… Il y avait souvent des caravanes et des gens du voyage sur les quais.

Il faut se rappeler que dans le projet de Bofill, une grande partie de La Bastide devait être littéralement rasée ! Depuis une vingtaine d’années la politique a changé quand même. Pas loin de chez moi, rue de la Rotonde, il y avait la Halle aux farines. Un beau bâtiment en pierres, un des plus anciens de La Bastide, qui servait d’abord d’entrepôt commercial puis qui avait été racheté par la SNCF avant d’être désaffecté. Il y a eu des squatteurs et toute la toiture a brûlé. Mais Juppé a décidé d’y implanter les archives municipales, et aujourd’hui c’est très joli.

Le Jardin botanique, moi, ça ne me plaît pas tellement. Mais je reconnais que ça apporte une touche de verdure dans le quartier. C’est un plus. Les quais ont été très bien aménagés. Donc il y a des choses positives. Mais après, quand on voit les nouveaux immeubles d’habitation… Ici, dans les années 1960, c’était un petit faubourg où il n’y avait pratiquement que des échoppes. Aujourd’hui… Comme dit ma femme, d’une fenêtre à l’autre, on peut se serrer la main…

Et puis il faut être vigilant avec les promoteurs. Il y a quatre ou cinq ans, une association du quartier s’est montée pour suivre l’évolution des projets. Par exemple, au bout de ma rue, sur main gauche, il y a des nouveaux immeubles. Or certains permis de construire avaient été accordés par la mairie pour sept étages alors que normalement c’est limité à six. C’est un vrai scandale… Grâce à l’action de l’association, ils ont dû revenir en arrière. On comprend bien l’intérêt des promoteurs… Mais c’est au détriment des habitants. Pareil, à deux pas de chez moi, il y avait un petit square avec des toboggans pour les tout jeunes. Et il était question de rogner dix mètres sur ce jardin. Là on a manifesté. On était une trentaine. Et on est allé à la maison cantonale, à la mairie de quartier, discuter avec un représentant de la mairie. En fin de compte, on a obtenu gain de cause. Donc heureusement qu’on l’a créée, cette association !

Je collectionne depuis toujours. J’ai commencé comme tous les gosses avec les timbres. Puis ça a été des monnaies, des armes… Le départ, je pense, c’est que je ne jette rien ! Au cas où ça puisse servir. Mon père était comme ça. Alors est-ce que c’est héréditaire ? Je ne sais pas ! (rires) Un jour, dans le vestiaire de l’usine Dassault, un collègue m’a montré sa collection de cartes postales de Bordeaux début 1900. Et il m’a donné le virus ! Alors j’allais au marché Saint-Michel les dimanches matin. Et après, ça a été un enchaînement : les brocantes, les bourses, les clubs… Je collectionne les cartes anciennes illustrées, celles qui ont été publiées avant 1920. Parce qu’après, avec la série, la qualité s’est dégradée. Mais les cartes du début du siècle, je vous assure, ce sont des clichés d’une grande netteté. C’est vraiment magnifique.

Je me suis spécialisé sur La Bastide. J’ai environ 1 200 cartes différentes. Malgré la transformation du quartier, j’y suis très attaché et je fais notamment des recherches sur les industries et les commerces qui ont disparu. Et j’ai de la chance : il y a beaucoup de cartes postales sur ces activités. Je récupère aussi des documents sur les anciennes entreprises de La Bastide, pour mieux les situer : des factures, des bristols, des bons de commande, etc. J’ai le certificat d’études et un CAP d’ajusteur… Eh bien, ça ne m’empêche pas d’avoir co-écrit deux livres sur le quartier, illustrés avec mes cartes. Ça fait revivre cette époque, ça permet de laisser des traces… Je suis heureux de faire connaître aux Bastidiens et aux autres ce qu’était ce quartier, de remettre au jour le passé. »

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