© Sylvain Tastet – a’urba

L’esprit bordelais n’est pas un oxymore en soi, mais un assemblage d’oxymores[1] propices à la conciliation. L’ouvrage d’André Delpont et Jean-Bernard Gilles, Bordeaux, business et grande vitesse,[2] en est la dernière illustration. Leur présentation des nouveaux paradigmes économiques bordelais s’inscrit dans cette « révolution tranquille » (p. 16) censée combiner la gagne entrepreneuriale avec un art de vivre serein.

Ce faisant, Bordeaux reste fidèle à son passé. Bien des pans de son histoire se prêtent à cette figure de style (l’oxymore). À commencer par l’entre-soi cosmopolitain des familles qui firent la fortune de la ville au XVIIIe siècle. La plupart de ces négociants, d’origine étrangère, ouverts au commerce avec les pays lointains, préféraient rester cloîtrés dans le quartier des Chartrons, dans des cercles fermés aux autres habitants de la ville. Cette grande bourgeoisie a institué cet esprit bordelais fait d’ambitions retenues et de fastes discrets. Dans cette ville rétive au changement, l’intendant Tourny en fit lui-même l’expérience, l’« ardeur tempérée », manifestée durant la Révolution française, et « le modernisme modéré », adopté par les équipes municipales durant l’entre-deux guerres, apparaissent comme autant de leitmotivs dans les livres contant l’histoire de Bordeaux. Grand portraitiste de cet esprit, François Mauriac s’attendait à ce que sa ville lui consente une « gloire médiocre ».

Ce talent d’accommoder les contraires, Claude Levi-Strauss l’a identifié comme celui de la pensée sauvage. Celle-ci ne désigne pas la pensée des sauvages, mais la pensée à l’état sauvage. Soit une pensée de l’ambiguïté dont la puissance réside dans sa capacité d’appréhender globalement ce que la pensée rationnelle disqualifie au nom de ses principes d’identité et de non contradiction. Soit cette logique propre aux mythes dont la puissance de mobilisation est si nécessaire à l’action politique.

Depuis sept ans, cette pensée a fleuri en bord de Garonne, dans la construction de l’écosystème Darwin. Un ouvrage en retrace l’épopée et le porte au rang de mythe fondateur d’une ville réinventée[3] : une ville intelligente, campagnarde et solidaire. Là encore, les oxymores vont bon train. Des « entrepreneurs sociaux » (pour certains, cela reste un oxymore !) mènent un « abordage pacifique » de la rive droite et choisissent une caserne pour y mobiliser des créatifs de toutes sortes. L’hybridation intensive de ce qui semblait antinomique est au cœur du projet : « sphère publique et initiative privée », « leadership individuel et gouvernance participative », « numérique et low-tech », « performance et solidarité », etc.

Or, voici que des aspects du mythe menacent de s’effondrer. Non pas le Magasin général et les espaces de coworking, mais les hébergements d’urgence en forme de mobile homes « customisés », le skate-park, le lycée expérimental et la Zone d’agriculture urbaine expérimentale (ZAUE). Soit ces tiers lieux dont l’existence, selon Philippe Gagnebet, devaient beaucoup à des élus « visionnaires » (p. 116). Leur avenir est de céder la place à un parking requis par les 3 400 nouveaux logements de la Zac Bastide-Niel. Certes, les petites associations porteuses de ces dispositifs n’avaient que des autorisations d’occupation temporaires en attendant l’entrée en phase opérationnelle du projet urbain, mais elles plaident que leur évolution rend caduques les accords passés. Doit-on en conclure qu’en matière de considérations financières, le darwinisme social, cette loi du plus fort qui n’a de Darwin et de social que le nom, n’est pas un mythe ? Juste une action dénuée de pensée ? Ou plutôt remarquer dans les propos du directeur de la société d’aménagement en charge du projet, « il n’y a pas de conflit »[4], la persistance de l’esprit bordelais ?


[1] | Figure de style qui réunit deux mots en apparence contradictoires.

[2] | Éditions Mollat, Bordeaux 2017.

[3] | P. Gagnebet, Réinventer la ville, les (r)évolutions de Darwin à Bordeaux, ateliers Henry Dougier, 2016.

[4] | Dossier proposé par A.-F. Gaspar-Lolliot et É. Dubrul, « Darwin, un écosystème en danger », Vivre Bordeaux, printemps 2017, p. 101.

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