La mémoire des hangars

Cap Sciences fut installé provisoirement au hangar 16 jusqu’en 2002. © La mémoire de Bordeaux Métropole

En 2002, après plusieurs années d’activités organisées dans un vieux hangar désaffecté sur les quais de Bordeaux (le Hangar 16), le centre culturel Cap Sciences, labellisé CCSTI[1], prend définitivement place dans un nouveau bâtiment situé à quelques encablures du futur pont Chaban-Delmas. Avant cette date, il avait su s’imposer durant presque une décennie dans le paysage culturel local grâce au succès de ses expositions et de ses animations à vocation scientifique et ceci malgré un environnement spatial peu favorable. Le centre s’était ainsi rendu indispensable auprès des différentes institutions parties prenantes de sa mise en œuvre, le Port Autonome de Bordeaux (PAB), la mairie de Bordeaux et la Région Aquitaine, lui procurant de fait, lors de la grande opération de transformation des quais lancée à partir de 2000, la légitimité nécessaire pour intégrer directement le programme d’aménagement. L’adresse sur les quais se trouvait préservée alors que différents scénarios d’implantation étaient en compétition.

Aujourd’hui, Cap Sciences demeure l’unique activité déjà présente à avoir été sauvegardée sur ce site et à avoir fait l’objet d’une nouvelle construction dans le cadre de ce grand projet. Le centre est même devenu une institution locale, située en lisière d’un secteur de la ville – les Bassins à flot – qui en seulement 10 ans s’est lui-même métamorphosé en un véritable pôle culturel dont Cap Sciences demeure la réalisation pionnière.

De 1995 à 2002 : H3, H5, H15, H16, une histoire de hangars

Au mitan des années 1990, une association de passionnés cherchent à développer sur Bordeaux des missions de culture scientifique. L’exemple parisien de la Cité des sciences et de l’industrie de la Villette représente pour cette petite équipe d’universitaires et de spécialistes en ingénierie pédagogique, un modèle de production et de diffusion d’une culture alors peu répandue en région. Le projet est baptisé en ce sens Cap Sciences. Pour trouver un emplacement central à Bordeaux, les quais sont rapidement choisis, constituant un lieu facilement identifiable pour les locaux et plus largement pour les Aquitains. De plus, ils offrent une opportunité d’espaces favorables à l’organisation d’expositions, avec une série de hangars désaffectés, permettant des capacités d’accueil importantes. Le défi était néanmoins risqué, le lieu étant devenu improbable, séparé de la ville par des grilles, héritage du grand port de commerce, et donc difficilement accessible. La présence d’un cabaret – le César – ajoutait au caractère interlope de l’environnement, créant une ambiance nocturne assez glauque qui donnait aux bords de Garonne un air de ville en déclin. On disait alors que les Bordelais et la ville tournaient le dos à leur fleuve. C’est dire que faire franchir les grilles pour découvrir les atouts de ces quais, y recréer une activité, et venir dans un lieu de culture apparaissait comme une véritable gageure[2]. Néanmoins, différents scénarios vont se succéder pour trouver un lieu d’implantation sur cet espace. D’abord, celui d’un hangar enterré face au Palais de la Bourse, le hangar 3, devenu aujourd’hui le support du miroir d’eau. Mais situé en zone inondable, l’emplacement sera rapidement exclu de la liste. Le hangar 5, lieu du salon du livre de l’époque est alors envisagé comme lieu d’accueil. Promis à la démolition, il est à son tour abandonné. Les porteurs du projet se tournent ensuite vers le hangar 15, un des rares aménagés du fait de la présentation en 1993 du projet dit des « deux rives » – conçu par l’architecte de la Grande Bibliothèque de France Dominique Perrault, premier grand projet d’aménagement des quais qui cependant ne sera jamais réalisé. Mais, la municipalité souhaitant transférer les activités événementielles du hangar 5 vers le 15, ce fut au final le hangar 16, occupé jusqu’alors par des « activités nocturnes illicites » qui fut retenu. C’est ainsi que, de hangar en hangar, le projet Cap Sciences finit par trouver un point de chute pour permettre au public bordelais de franchir les grilles du port et découvrir ses expositions et animations.

Cap Sciences et les quais : une implantation stratégique

L’actuelle implantation en lieu et place du hangar 20 dans un nouveau bâtiment conçu spécialement[3] pour ses activités résulte en fait d’une stratégie bien élaborée. Par sa capacité à mettre en relation plusieurs interlocuteurs sur une opération culturelle et éducative, apparemment consensuelle, l’association a su rapidement créer un réseau suffisamment influent pour accorder les partenaires institutionnels sur un concept et un calendrier. Pour cela, les atouts de l’association étaient au préalable assez nombreux du point de vue économique pour élaborer une stratégie : son savoir-faire culturel, un concept fort et reconnu, une consécration locale et régionale et technique, une santé financière qui l’autorise à boucler en moins d’un an le dossier de maîtrise d’ouvrage d’un futur bâtiment de 4,5 millions d’euros. De plus, cette position se trouvait associée à une fonction intense de porte-parole de son propre projet avec l’appui d’un réseau informel des amis de Cap Sciences comprenant un grand nombre de personnalités du monde de l’éducation et de l’université agissant au niveau local et national. Durant tout le processus, Cap Sciences va forcer et accélérer le passage de l’intention au projet en jouant avec les partenaires sur des scénarios alternatifs d’implantation au cas où certains partenaires prendraient le risque de faire retarder les choses. Il faut dire qu’initialement chaque institution revendiquait un emplacement spécifique pour le CCSTI bordelais : le Port Autonome de Bordeaux pour les Bassins à flot, la mairie pour les quais et la Région pour la Bastide rive droite, créant une situation caractérisée par les rumeurs, les effets d’annonce et les déclarations contradictoires. Pour dénouer cette situation, la part de financement dévolue à l’Europe va permettre fort opportunément aux responsables de l’association de s’appuyer sur l’arbitrage d’un cinquième acteur : l’État via le SGAR, le Secrétariat Général pour les Affaires Régionales, chargé d’instruire le dossier auprès de Bruxelles. Dans les termes de l’accord passé en Préfecture figure la localisation dans une zone limitrophe aux Bassins à flot, ce qui satisfait le Port Autonome de Bordeaux ; l’inscription de l’opération dans le projet d’aménagement d’un groupement d’investisseurs privés pour répondre aux attentes d’un autre, la mairie ; enfin la construction d’un bâtiment neuf et symbolique afin de convaincre le principal bailleur, la Région Aquitaine[4]. Ainsi, en optant pour une stratégie d’intérêt général, Cap Sciences a laissé entendre à chacun qu’un compromis rapide était indispensable et qu’à terme un conflit serait préjudiciable à tous. Assurant sa maîtrise foncière et financière, le centre s’est mué en maître d’ouvrage occasionnel pour réaliser l’implantation de ses nouveaux locaux.

De Cap Sciences aux Bassins à flot : un nouveau pôle culturel

Dans l’histoire du renouveau urbain bordelais, Cap Sciences s’est octroyé une part de la transformation de la ville en occupant sur le secteur des quais un positionnement culturel innovant : celui de la culture scientifique. En ayant épousé leur forme bâtie, se référant au style portuaire, il reste aussi un témoin de la mémoire des anciens hangars des quais où Cap Sciences commença son aventure à la fin du siècle dernier. Enfin, par sa situation en bordure de ce qui fut longtemps une zone frontière déshéritée, entre Chartrons et Bacalan, il a contribué à la dynamique d’attractivité du nouveau quartier des Bassins à flot, identifié en moins de 10 ans comme lieu d’activités culturelles avec l’ouverture de nombreux équipements. De la Cité du Vin aux Bassins des Lumières en passant par le Musée Mer Marine et les Vivres de l’art, l’offre dans ce domaine qui s’est ajoutée à celle de Cap Sciences y est désormais bien ancrée[5]. Les Bassins à flot sont même devenus aujourd’hui le deuxième pôle culturel de la ville avec plus d’un million de visiteurs par an.


[1] | Cap Sciences est un CCSTI : Centre de promotion de la Culture Scientifique, Technique et Industrielle rattaché à un réseau dont la Cité des Sciences et de l’Industrie de La Villette à Paris est le vaisseau amiral.

[2] | C’était le challenge que s’étaient donné les 3 fondateurs de Cap Sciences en 1994 : Jean-Alain Pigearias, Bernard Fabre et Bernard Alaux. Ce dernier en sera le directeur jusqu’en 2017.

[3] | Bernard Schweitzer architecte du projet.

[4] | P. Godier, G. Tapie, Recomposer la ville. Mutations bordelaises, Éditions L’Harmattan, 2004.

[5] | Cap Sciences fait partie des 8 principaux lieux culturels des Bassins à flot, avec en plus des équipements cités : l’I.Boat, le cinéma UGC et le Garage moderne. (Sud Ouest, 18/08/2022).

 

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