Imaginons que nous ayons à concevoir un espace de jeux en extérieur qui soit bénéfique au bien-être des enfants. Qu’y mettrions-nous ? Un sol souple pour amortir les chocs, des jeux conformes aux normes en cours (et disponibles aux catalogues des quelques leaders du marché) et… c’est à peu près tout. Sûrs, stables, normés… Ces attributs seraient très certainement favorables à la santé physique de leurs assaillants. Mais le seraient-ils pour leur santé mentale et leur bien-être psychique ? Et d’ailleurs, comment qualifier la contribution d’une aire de jeux à la santé mentale d’un enfant ?
Le concept de « compétences psychosociales », développé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dès 1993, peut nous y aider. Le terme anglais – Life skills[1] – plus pragmatique, est aussi plus explicite : selon l’OMS, « les compétences psychosociales sont la capacité d’une personne à répondre avec efficacité aux exigences de la vie quotidienne. C’est l’aptitude d’une personne à maintenir un état de bien-être mental, en adoptant un comportement approprié et positif à l’occasion des relations entretenues avec les autres, sa propre culture et son environnement. »
Concrètement, l’OMS retient 10 compétences, parmi lesquelles nous citerons, pour le sujet qui nous intéresse, « savoir résoudre les problèmes », « avoir une pensée créative », « avoir conscience de soi » ou encore « savoir communiquer efficacement ». Notre aire de jeux permet-elle à l’enfant de développer ces compétences ? Pas certain… Dans un environnement où tout est « déjà donné » et « sans risque », difficile d’être confronté à des situations nouvelles, de prendre des décisions, de faire preuve d’imagination, de développer l’estime de soi ou encore de devoir coopérer…
Alors, à quoi ressemblerait notre aire de jeux si nous devions la redessiner au regard de ces Life skills ? Exit le sol souple au profit d’un sol « accidenté » : de l’herbe (haute de préférence), des rochers, du sable… Mis au placard les structures de jeux statiques et normées, et bienvenu aux éléments « libres » : bâtons, pneus, palettes de bois… voire (rêvons) des outils (des scies, des marteaux…) et (soyons fous) de quoi faire du feu… !
Reste une question : cette aire de jeux improbable existe-t-elle ? La réponse est oui, l’Amérique du Nord s’étant positionnée en pionnière sur ce terrain, au nom de la lutte contre l’obésité chez les jeunes enfants « accros aux écrans ».
À Calgary, ces aires « nouvelle génération » prennent la forme d’un kit itinérant de parc en parc : une multitude d’accessoires de toutes tailles jonchent les pelouses, à disposition des enfants, sous la surveillance « d’ambassadeurs de jeu ». Mais le site internet de la ville est clair : « Les ambassadeurs de jeu sont là pour donner envie de jouer et garantir la sécurité sur l’aire de jeu, et non pour accompagner les enfants. Les parents sont invités à se tenir à l’écart, à regarder leurs enfants jouer et observer le développement de leur imagination dans ces nouveaux espaces de jeux[2] ».
Ici, on invente, on teste, on éprouve, et surtout : on mesure le risque. Des études montrent, en effet, que ces aires de jeux ne sont pas plus dangereuses que les aires conventionnelles, dans la mesure où les enfants y apprennent… à être prudents !
Au Canada toujours, on ne compte plus les cours d’écoles et de jardins d’enfants offrant une topographie inédite sur base de pneus, rochers ou talus enherbés. À l’instar de Vancouver, où des études de l’université de Columbie-Britannique sur 16 crèches de la ville ont conduit à un guide pour l’aménagement des espaces extérieurs d’établissements pour enfants âgés de 2 à 5 ans. Sept objectifs ont été formalisés pour créer des espaces favorisant la motricité, le développement cognitif ou encore l’imagination des tout-petits, à un âge clé pour le développement de l’enfant.
En ces temps de réchauffement climatique, ces aménagements alternatifs – à dominante naturelle – ne sont pas sans effet sur les niveaux de température auxquels peuvent être confrontés les écoliers. La ville de Paris ne s’y est pas trompée, en réaménageant pour la rentrée 2018 les cours de trois écoles, dont l’école Charles-Hermite dans le 18e arrondissement. Au programme : mise en place d’un béton perméable aux eaux de pluie, installation d’une fontaine et extension des zones végétalisées, qui restent… inaccessibles aux enfants. Allez, encore un petit effort… !
[1] | Littéralement « Compétences de vie »
[2] | http://www.calgary.ca/CSPS/Parks/Pages/Locations/Mobile-Adventure-Playground.aspx