L’actualité scientifique bordelaise nous donne l’occasion de nous tourner vers les chercheures en études théâtrales qui viennent d’organiser un colloque international « Repenser les lieux de spectacle de la première modernité ». Dans ce cadre et pour mieux appréhender la place dans la ville d’anciens théâtres, une conférence in situ et une visite guidée ont été proposées dans le quartier des Quinconces pour retrouver des traces de salles de spectacles datant des XVIIIe et XIXe siècles. Pour le lecteur de CaMBo, nous avons rencontré trois chercheures du laboratoire ARTES de l’Université Bordeaux Montaigne (voir encadré page suivante), Pauline Beaucé, Louise de Sédouy et Sandrine Dubouilh, respectivement spécialistes des XVIIIe, XIXe et XXe siècles, pour évoquer les méthodes par lesquelles elles abordent le lieu théâtral comme un objet de recherche, mais aussi les transformations et les permanences dans le temps long de la place des théâtres dans la ville.

Une histoire matérielle des lieux de spectacle

Si elles s’inscrivent dans la lignée de travaux sur la vie théâtrale menés dans les années 1980 par des historiens de la littérature, notamment Henri Lagrave ou Marc Regaldo, elles situent leurs recherches à la croisée de plusieurs champs scientifiques : architecture, histoire et arts du spectacle. Sandrine Dubouilh et Pauline Beaucé travaillent sur la dimension concrète de la fabrication artistique, contribuant ainsi à une histoire matérielle des lieux de spectacle. Plus que sur le répertoire joué aux différentes époques, elles portent leur attention sur la diversité des lieux accueillant ce qu’il est convenu aujourd’hui d’appeler le « spectacle vivant », lieux fixes ou ambulants, lieux éphémères ou permanents, bâtis en dur ou non, chapiteaux ou théâtres de verdure… Etudiant les scénographies, les différents usages et pratiques des salles, elles montrent qu’un même lieu pouvait accueillir une diversité de formes de spectacles (pièce de théâtre, opéra, danse, bal…). La modularité des lieux et la malléabilité des usages étaient d’ailleurs plus importantes dans les siècles passés, les salles actuelles étant davantage spécialisées, avec un spectre plus réduit de pratiques artistiques. La réalisation de maquettes ou les représentations en 3D à partir de documents d’archives (plans et documents iconographiques) font partie de leurs méthodes d’analyse et de visualisation des projets architecturaux, notamment quand le bâtiment n’existe plus ou s’il n’a jamais été construit.

Le théâtre de Roché prévu dans le quartier des Chartrons, mais jamais réalisé. À partir d’un unique plan, dessiné en 1793 par l’ingénieur-architecte Alexis-Honoré Roché, Louise de Sédouy a réalisé deux modélisations (3D et 2D). La maquette montre la salle de spectacle en position centrale, un foyer, un « grand caffé » et une quinzaine de boutiques ouvertes sur la rue. Le plan permet d’envisager un bâtiment majestueux, un type de « théâtre-temple » de plus de 70 mètres jusqu’en haut de la statue qui surmonterait la coupole. Plan du théâtre disponible en ligne sur le site de la Bibliothèque municipale de Bordeaux, base Séléné : https://selene.bordeaux.fr. © Louise de Sédouy.

Étudier des projets non édifiés

L’étude de projets qui n’ont jamais été réalisés permet de comprendre les raisons techniques, politiques ou financières pour lesquelles ils n’ont pas été conduits à leur terme ou comment un échec peut contribuer à la réussite d’un autre projet. Ainsi, Bordeaux n’a jamais réussi à se doter d’un wauxhall, un très grand espace de loisir et de promenades, comprenant plusieurs salles de bal, jeux, boutiques, cafés, espaces de restauration… Quand l’un de ces projets a été abandonné en 1769, les fonds rassemblés pour implanter un wauxhall sur les Quinconces ont en partie été remobilisés pour réaliser le Grand Théâtre, inauguré en 1780.

Concernant les cirques, l’exploitation des documents d’archives de tous les projets, réalisés ou non, révèle que le Bordeaux de la fin du XVIIIe siècle et du XIXe siècle est aussi une ville du cirque en dur. Ces recherches sur les plans montrent aussi que le savoir-faire architectural contribue au rayonnement de la ville outre-Atlantique : au début du XIXe siècle, à la Nouvelle Orléans, Jean Hyacinthe Laclotte dépose un projet de construction d’un théâtre qui ressemble au Grand Théâtre de Bordeaux. Il s’agit d’un Bordelais émigré en Louisiane, alors province française. Il est issu d’une grande famille d’architectes ayant dominé la corporation des maîtres maçons bordelais de la seconde moitié du XVIIIe siècle, les frères Laclotte, qui ont construit à Bordeaux les hôtels Labottière, de Lalande, Bonnafé…

Une approche par le quartier

Ces chercheures montrent comment le lieu de spectacle s’inscrit dans le tissu urbain, situé sur une place ou une voie circulante, à proximité d’un fleuve ou d’un parc urbain ; il accompagne le développement de la ville, la création de nouveaux quartiers. À Bordeaux, les salles se concentrent principalement à l’intérieur des cours, mais quelques-unes se situent aussi au niveau des barrières. Les lieux de spectacle sont en très grande majorité implantés sur la rive gauche. Seulement quatre cafés-concerts sont localisés à la Bastide, notamment le théâtre de l’Alcazar qui a ouvert en 1861 sur la place du Pont (actuelle place Stalingrad). Cent ans plus tard le théâtre est devenu le cinéma Eden, puis le dancing Le Rétro. Délaissé, ce lieu culturel a finalement été transformé en grands appartements il y a une dizaine d’années.

Dans la ville constituée, les grandes salles de spectacle qui se succèdent au fil du temps demeurent agencées dans un même tissu urbain en raison de l’importance de leur emprise foncière. Dans l’étude conduite autour de la Rue Castelnau-d’Auros, les chercheures montrent comment, au long du XIXe siècle, le cirque cède la place au théâtre privé, le Théâtre des Arts, un lieu pouvant accueillir plusieurs milliers de spectateurs, pour céder ensuite la place au cinéma au cours du XXe siècle. Les plans révèlent aussi une singularité des projets de théâtres privés à Bordeaux, souvent associés à des immeubles de rapport, avec des appartements à louer. À cette micro-échelle, au regard des principes de salubrité et d’hygiène, les plans montrent comment les théâtres ont progressivement été isolés des autres bâtisses pour éviter que des incendies partis de la salle ne détruisent tout un quartier…

La rue Castelnau-d’Auros, une petite rue vouée aux spectacles depuis 1835. À l’angle des rues Judaïque et Castelnau d’Auros, le pan coupé est la seule trace visible de l’ancien Cirque Olympique, qui avait de grandes écuries et des galeries sur deux niveaux (1835-1866). À partir de 1867, la partie centrale de la rue Castelnau d’Auros a été occupée par plusieurs salles de spectacle, dont sont conservés un porche, des colonnes et des éléments décoratifs muraux. Le Théâtre Louit a été remplacé après le grand incendie de 1889 par le Théâtre des Arts (1890). Dans ces murs, l’Appolo-Théâtre (1907) est devenu le cinéma Appolo en 1932, puis le cinéma Ariel (6 salles en 1974), puis le multiplexe UGC dont l’entrée rue Georges-Bonnac correspond à la partie la plus récente (1997).

Une base de données des salles de spectacle

Pour sa thèse, Louise de Sédouy est en train de construire une base de données des lieux de spectacle situés à Bordeaux du XVIIIe siècle au XXe siècle. Actuellement riche d’environ 380 entrées, cette base permet de référencer et documenter les salles de théâtre non-institutionnelles, les bâtiments existants, ceux qui ont changé d’affectation ou ceux qui ont été détruits (notamment par l’incendie) ou encore les projets non édifiés. Elle approfondit aussi la notion d’oubli à travers le cas du théâtre des Folies bordelaises, situé rue Sainte-Catherine, à proximité du Grand Théâtre : au XIXe siècle il accueillait des spectacles diversifiés de cafés concerts, revues, opérettes et autres fééries. Malgré son succès relaté dans la presse de l’époque, cet établissement, considéré comme mineur car plus populaire, tend à tomber dans l’oubli.

Quand le théâtre se démarque du divertissement

Sandrine Dubouilh montre comment, à la fin du XIXe siècle, la seconde modernité touche aussi les arts de la scène : une séparation de plus en plus forte est faite entre les disciplines. La salle de théâtre change de forme pour que l’attention du spectateur se concentre vers le plateau, se différenciant en cela des salles du music-hall où le public peut circuler et consommer des boissons. Dans la seconde moitié du XXe siècle, une politique publique se construit en faveur du théâtre, contribuant à une décentralisation culturelle et à l’émergence de la notion d’équipement public culturel. En 1947 sont créés les centres dramatiques. A Bordeaux, le Centre régional d’art dramatique de Guyenne qui date des années 1950 doit attendre plus de trente ans pour devenir un centre dramatique national avec la création du théâtre du Port de la Lune en 1986. Le vieux théâtre de l’Alhambra aurait pu être rénové pour l’héberger, mais le choix se porte sur un nouveau lieu, un ancien hangar transformé en théâtre par les architectes Christine Peyo, Emmanuel Lajus et Olivier Brochet. Situé Place Renaudel, cet équipement comprend désormais trois salles pour le Théâtre national de Bordeaux Aquitaine (TNBA).

La permanence des quartiers de spectacle dans la ville

Par une étude sur plusieurs siècles des lieux de spectacle dans la ville, ces chercheures en études théâtrales montrent que les grands lieux emblématiques cachent toujours une diversité de petites salles privées qui contribuent à la permanence des quartiers de spectacle dans la ville. Longtemps Bordeaux a présenté la particularité de proposer, plus que d’autres villes, des programmes hybrides combinant théâtre, marionnettes, pantomime… Ce caractère hybride des salles a progressivement été remplacé par une spécialisation du spectacle et un théâtre magnifiant des œuvres d’art. Si les bâtiments, soumis aux vicissitudes du temps, peuvent être transformés ou disparaître, les projets d’hier, réalisés ou non, peuvent aussi nourrir les imaginaires et les projets de demain.


Pour aller plus loin

ARTES, laboratoire des Arts de l’université Bordeaux Montaigne (UBM), dont l’orientation scientifique porte sur la fabrication de l’art en général et des différents arts en particulier.

Pauline Beaucé, maîtresse de conférences UBM, Sandrine Dubouilh, architecte DPLG et scénographe, professeure UBM et Louise Le Chartier de Sédouy, doctorante UBM, conduisent leurs recherches en histoire architecturale du théâtre au sein d’ARTES.

P. Beaucé, S. Dubouilh, C. Triolaire, Les espaces du spectacle vivant dans la ville. Permanences, mutations, hybridité (XVIIIe-XXIe siècles), Presses universitaires Blaise Pascal, 2021.

 S. Dubouilh, P. Beaucé, « Du cirque au cinéma : jalons pour une histoire des lieux de spectacles rue Castelnau d’Auros à Bordeaux (1835-1898) », Fix, Florence. Théâtre et ville, Éditions Universitaires de Dijon, 2018, pp. 141-152.

H. Lagrave, C. Mazouer et M. Regaldo, La vie théâtrale à Bordeaux, des origines à nos jours, Éditions du CNRS, 1985.

L. de Sédouy, Une autre fabrique du spectacle en province : lieux oubliés et pratiques marginales. Le cas de Bordeaux (XVIIIe-XXe siècles), doctorat en cours, université Bordeaux Montaigne, Ma thèse en 180 secondes.

Visite guidée de F. Labat, (Re)découvrir les salles de spectacles oubliées de Bordeaux XVIIIe-XXe siècles.

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