
Édith Maruéjouls est géographe et sociologue, et fondatrice du bureau d’études L’ARObE, spécialisé dans l’aménagement égalitaire des espaces et la lutte contre les stéréotypes de genre. Créé en 2014, ce cabinet intervient auprès des maîtres d’ouvrage et maîtres d’œuvre pour effectuer des diagnostics sur les problèmes d’inégalités dans l’accès et l’usage des espaces, mais aussi accompagner les concepteurs et gestionnaires dans la réalisation d’espaces plus égalitaires. Pour CaMBo, elle revient sur l’origine de cette démarche et un certain nombre d’applications pratiques, dans les cours d’école ou à l’échelle des espaces publics d’un quartier par exemple. Pour Édith Maruéjouls, la conception et la pratique d’un espace n’est jamais neutre. Elle est toujours pour partie informée par des stéréotypes de genre. D’où l’importance d’une sensibilisation des acteurs de la ville aux questions de genre et d’égalité.
« Aménager un espace, ça n’est jamais neutre »
Vous êtes à la tête d’un bureau d’études, L’ARObE. Quelles sont ses activités ?
L’Atelier Recherche Observatoire Égalité est un bureau d’études que j’ai créé en 2014, dans la foulée de ma thèse de géographie sociale consacrée à la gouvernance publique de l’égalité. Dans le cadre de ma thèse, j’avais déjà eu l’occasion de travailler sur les espaces scolaires, de réfléchir et d’intervenir sur les questions d’égalité, notamment entre filles et garçons dans ces espaces. Je me suis intéressée alors à la manière dont se forment des micro-sociétés à l’échelle des cours d’école, au sein desquelles les usages se différencient en fonction du genre et de l’âge ; comment l’aménagement participe-t-il à favoriser certains usages et certains groupes au détriment d’autres ?
De plus en plus de collectivités territoriales – communes, départements notamment – s’intéressent à ces questions, parce qu’elles sont responsables de la réalisation et de l’entretien des bâtiments et équipements scolaires. Et petit à petit, on va déborder cette question des espaces scolaires pour s’intéresser aussi à la manière dont l’aménagement des espaces publics peut prendre en compte la question de l’égalité.
Chez L’ARObE, on travaille beaucoup en immersion. On fait énormément de terrain, beaucoup d’observation et on pose un diagnostic. À partir de là, on va expérimenter des solutions et évaluer si elles fonctionnent ou pas. Sur cette base, on va pouvoir tirer de la matière pour accompagner les architectes, pour former des techniciens, etc. On est beaucoup au contact et en aide des professionnels de la conception et de la gestion des espaces. C’est du « corps à corps » professionnel.
Dans votre travail sur les cours d’école et les espaces publics, quel est le type de problème d’égalité que vous avez pu observer ?
Quand on vient nous chercher, ce n’est pas pour que produisions un projet architectural ou paysager mais pour un diagnostic sur les usages des espaces. Il y a généralement deux angles. Le premier concerne le partage de l’espace. Qui occupe l’espace et comment ? Est-ce qu’il y a une problématique égalitaire ? Le second est celui de la mixité. Les espaces permettent-ils qu’une relation entre filles et garçons se développe ou contribuent-ils plutôt à la ségrégation ?
À partir de là on va écrire une histoire, des scénarios d’expérimentation que l’on partage avec nos commanditaires, avec les usagers de l’espace, les élèves, les enseignant.e.s, les gens du périscolaire, les dames de service, mais aussi toutes les professions qui interviennent sur l’espace scolaire, comme les services techniques. Ensuite, on met en place les scénarios d’aménagement et on les fait vivre pendant une semaine. On regarde ce qui se passe et sur cette base, on écrit quelque chose de plus durable.
Au début, on travaillait pour des grandes collectivités mais elles ont développé leur propre ingénierie sur la question. Du coup, on travaille de plus en plus pour les communes dans le rural, là où il y a moins d’argent et d’expertise.
Sur ces espaces scolaires, quels sont les dysfonctionnements ou les problèmes d’égalité que vous constatez le plus souvent ?
Les principaux dysfonctionnements tournent autour du partage inégal de l’espace. On constate souvent qu’un pourcentage assez élevé d’enfants n’a pas d’espace d’expression dans la cour. S’est progressivement instaurée dans la petite société de la cour d’école une hiérarchie implicite entre activités : celles dont on pense qu’elles ont naturellement vocation à prendre l’espace et celles que l’on néglige ou auxquelles on ne pense même pas. Cela dit beaucoup de choses sur nos façons – parfois problématiques – de faire société.
Le cas le plus classique, c’est celui de la place très importante qu’on accorde aux activités dites « dynamiques », qui sont en fait réduites aux activités sportives qui elles-mêmes se résument au foot. Pendant longtemps, l’omniprésence du foot n’a pas été questionnée. À l’inverse, les espaces dédiés aux activités calmes (lecture, discussion, jeux de société, etc.) sont souvent quasi inexistants. Insidieusement, c’est l’idée même que des enfants puissent se construire en dehors de l’activité sportive qui est refoulée. Courir et taper dans un ballon c’est certes important mais il faut laisser de la place aux enfants qui veulent s’occuper et s’exprimer autrement.
Ensuite, il y a la hiérarchie qui s’opère entre filles et garçons. Les filles, parce qu’elles sont moins invitées et incitées à jouer au foot, occupent moins l’espace de la cour. Cette hiérarchie s’impose au sein même du groupe des garçons. Sur l’espace central dédié au foot, il n’y a pas que les filles qui sont absentes, mais aussi l’enfant en surpoids, l’enfant qui souffre de troubles du spectre autistique, celui qui a des besoins spécifiques, ou encore le garçon sans attrait pour ce sport. La conception des espaces crée ou valide ces hiérarchies. On instaure par ce biais de la domination, du pouvoir sur l’espace, des droits différenciés à l’espace. On favorise aussi une mise en scène de la force, celle des garçons, enfin la force de certains garçons ! On survalorise ce que savent faire certains d’entre eux.
Bref, aménager l’espace, que ce soit une cour ou un espace public, ce n’est jamais neutre. C’est toujours une opération qui consiste à mettre en valeur, en scène, certaines pratiques. Notre travail consiste à sensibiliser à d’autres manières de faire société, en faisant une place à une plus grande variété de pratiques et d’identités.
Quand vous travaillez sur les espaces publics à l’échelle de quartier, quels sont les diagnostics que vous êtes le plus souvent amenés à faire ?
C’est encore la question de l’égalité qui nous guide. Comment peut-on faire de l’aménagement égalitaire ? Nous travaillons sur des grandes notions comme la perméabilité entre le « dedans » et le « dehors ». Parce que souvent, la place des petites filles dès l’école, et plus tard des femmes, c’est le « dedans », les espaces privés. Donc nous étudions tout ce qui empêche les femmes d’être dehors, dans les espaces publics. Cela nous amène à travailler sur de la toute petite couture. Ça peut être des parvis communs, à l’école maternelle et à l’école élémentaire. On se met à l’écoute des besoins des mères de famille, des sujets qu’elles portent sur la question des inégalités, de la précarité, des solidarités, des violences, etc. Ici aussi, on réalise un diagnostic. On fait des balades avec les professionnels, avec le milieu associatif, en réfléchissant ensemble sur la manière dont on peut imaginer des espaces véritablement mixtes.
Dans quelles circonstances vous sollicite-t-on ? Et qui vous sollicite ?
Ce sont essentiellement les collectivités territoriales, dans le cadre de leur politique d’entretien du bâti scolaire ou de la rénovation urbaine, spécifiquement sur la question de l’approche égalitaire de l’espace. Ce qui amène les commanditaires, c’est aussi la démarche de diagnostic immersif. Nous sommes également sollicités en amont des appels d’offre, afin d’introduire dans les cahiers des charges une sensibilité à la question de l’égalité. Par exemple, sur la construction des 14 nouveaux collèges en Gironde, on a participé à introduire une clause égalité dans l’appel d’offre en direction des équipes de maîtrise d’œuvre. Autrement dit, une exigence à l’égard des concepteurs, des architectes pour qu’il y ait une réponse sur cette question-là. Ensuite, on intervient sur les esquisses pour dire : « là ça a été compris, là non, là il faut retravailler la proposition ».
Les réticences viennent de personnes, nombreuses encore, pour lesquelles cette question de l’égalité n’en est pas une. Des gens qui pensent qu’un espace public ouvert est forcément égalitaire. Face à cela, il ne faut pas y aller de manière frontale. Chez L’ARObE, on préfère partir de l’objectivation des situations d’inégalités par les données. Mais on assume aussi un point de vue situé ! Mettre à jour des situations d’inégalités de genre dans les pratiques de l’espace, cela permet de poser des questions d’aménagement d’une autre manière, de faire émerger de nouvelles problématiques qui peuvent enrichir les projets.
Il y a un exemple que j’aime bien. Celui des blocs sanitaires. Pour les concepteurs, les architectes, les constructeurs, c’est souvent le cadet de leur souci. Or, nous avons démontré, preuves à l’appui, qu’enlever les urinoirs pouvait réintroduire de la mixité, que créer des blocs par niveau de classe pouvait tranquilliser les élèves. On propose des aménagements et ensuite on évalue leurs apports. Mais il y a des résistances. Je me rappelle un directeur de service dans les Hauts-de-Seine qui m’a dit en gros : « Moi vivant, il est hors de question, Madame, que l’on supprime les urinoirs ! » Il faut être patient et pragmatique pour faire comprendre qu’il n’y a pas de décision d’aménagement neutre en termes d’égalité.
Y a-t-il de nouveaux champs d’intervention qui vous semblent émerger ou que vous voudriez un peu plus investiguer ?
Il y a d’abord une question d’héritage, de transmission. Finalement, ces questions d’égalité, elles ne sont pas neuves. Il existe une approche féministe en architecture, dans toutes les sciences sociales depuis les années 1970, au minimum. Il y a des architectes allemandes qui ont fait des choses hyper-intéressantes. Comment se fait-il que cette préoccupation ait connu une telle éclipse et qu’on la redécouvre aujourd’hui seulement ?
Et puis il y la question de la formation de base. Comment pourrait-on faire en sorte que dans les formations initiales, la question de l’égalité de genre ait une place aussi importante que la question sociale, que celle du capitalisme ou encore de l’écologie ? Il y a encore un déni de ce point de vue. Comme si les inégalités sociales qui touchent les femmes étaient encore une question secondaire. L’approche féministe ouvre sur de grandes questions sociales, mais posées différemment. Si vous passez à côté des femmes sur un espace, vous passez à côté de la pauvreté.
Bref, pour moi, ce sont les deux grands champs sur lesquels nous devons progresser : le champ universitaire du savoir et la question de l’héritage.
Les milieux de professionnels de l’urbanisme et de l’architecture vous semblent-ils réceptifs à ces enjeux ? Y a-t-il encore des résistances ?
Ces milieux professionnels sont un peu comme tous les autres. Il y existe des rapports de pouvoir, des personnes ou des groupes influents qui peuvent faire barrage à l’affirmation de ces enjeux d’égalité. Mais il y a des collectifs d’architectes qui se mettent en place sur ces questions, qui assument aussi une approche par le genre. Nous travaillons en ce moment en collaboration avec un bureau d’architectes sur un appel à projets à Noisy-le-Sec, où la puissance publique exige la présence d’un bureau d’études techniques spécialisé sur les questions de genre. Les professionnels de l’urbanisme et de l’architecture sont obligés de s’y mettre ! La commande publique a un rôle essentiel d’incitation. Ce sont pour nous des collaborations qui sont très intéressantes ! Donc, oui, ça bouge ! Cela étant, on aimerait toujours que ça bouge plus et plus vite.
Mais attention ! On n’est pas à l’abri des retours en arrière, d’un abandon ou d’un oubli de ces questions d’égalité, du fait de la concurrence d’autres urgences, comme l’urgence climatique. Par exemple, sur la question des cours d’école, le mouvement massif de végétalisation des espaces a aussi étouffé le travail qu’on avait fait sur la question égalitaire. Végétaliser, ce n’est pas forcément faire de l’égalité, si on ne prend en compte que la dimension écologique. L’inverse est vrai. Imaginer des aménagements favorables à l’égalité sans prendre en compte les enjeux climatiques, c’est tout aussi problématique.
Vous reconnaissez-vous dans la notion d’urbanisme féministe ? Qu’est-ce que le féminisme peut apporter à l’urbanisme ?
J’ai l’habitude de dire que je suis une féministe scientifique, mais mon cœur de métier, c’est la sociologie et la géographie. Le féminisme ou la question du genre, ce ne sont pas des disciplines, ce sont des paradigmes de travail, des prismes de perception et d’enquête. C’est une manière de partir de l’hypothèse que, peut-être, la manière dont la société est structurée, organisée, autour de distinction de genre, produit des espaces qui contribuent à reproduire des dominations. À partir de ce postulat, on va poser des hypothèses et essayer de voir et de concevoir les espaces d’une autre manière.
Il y a aussi cette idée que les situations de domination peuvent se travailler en agissant sur l’espace, en voyant de quelles manières celui-ci peut créer de nouveaux types de relations, plus égalitaires. Je pense que l’absence de relation filles-garçons et femmes-hommes dans les espaces contribue aux violences sexistes. Il faut donc travailler, réhabiliter, protéger cette relation. Donc oui, je n’ai pas du tout de problème à me reconnaître féministe.
Que répondriez-vous à des gens qui vous diraient que cette démarche consiste à avoir une approche particulariste, presque anti-universaliste, de la conception des espaces ?
Je leur dirais d’abord que contrairement à ce que peuvent laisser penser les conceptions universalistes abstraites, il n’y a pas de neutralité. Même avec les meilleures intentions du monde, les meilleurs cadres juridiques, il n’y a pas de situation sociale sans domination, d’intervention sur l’espace qui ne génère pas de biais.
Le cas des city stades est intéressant de ce point de vue. Un city stade, ça peut être très bien, ça peut répondre à plein de questions mais ce n’est pas neutre en termes d’intervention sur l’espace public et sur les équilibres ou déséquilibres que cela crée. Cela n’est pas nécessairement un espace inclusif. Il faut donc se poser la question des alternatives ou des compléments à ce type d’équipement.
Ce qui est important, comme disait Jeanne Dufay, c’est de dépasser la posture du déni. Cette idée selon laquelle, parce qu’en tant qu’usager, expert ou concepteur, je suis porteur d’idéaux universalistes et inclusifs, je suis immunisé contre les biais de classe, de genre, de race. Tout le monde a un « regard porté », chargé de biais. On peut s’entendre là-dessus et reconnaître ce que l’on peut gagner collectivement en travaillant sur ces questions. Bien entendu, on ne sera pas toujours d’accord mais c’est déjà bien de savoir ce sur quoi on n’est pas d’accord. De voir comment la question de l’égalité de genre rentre en contradiction parfois avec la question écologique. Reprenons la question des urinoirs dans les collèges. Certains, comme nous, considèrent que la suppression des urinoirs, c’est réintroduire de la mixité dans les blocs sanitaires, mais aussi protéger l’intimité des garçons, voire les protéger contre les violences qui leur sont faites. Mais un collègue plus sensible à des questions écologiques et qui travaille à des systèmes de recyclage des urines considérera que la fin de l’urinoir, c’est anti-écologique. Il faut que l’on puisse avoir ces débats, même s’ils sont complexes et difficiles à trancher.