Basque par sa mère mais vivant à Paris, Gilbert Emont a découvert Bordeaux en s’y arrêtant tous les ans sur la route des vacances lorsqu’il était enfant et adolescent, puis avec des amis de la région lorsqu’il était étudiant. Sa vie professionnelle va lui permettre de la découvrir sous d’autres angles. Au point de devenir un « vrai » Bordelais.

« Je commence à travailler en 1970, à Paris, au Centre d’études et de recherches sur l’aménagement urbain. Je fais plusieurs missions à Bordeaux, de deux jours mais qui s’étalent sur deux ou trois ans quand même. Je loge à l’hôtel. Plus tard j’irai systématiquement à l’hôtel Normandie. Mais à l’époque j’allais dans un petit hôtel près de la gare Saint-Jean, parce que je descends en train. Et là, en tant que professionnel, je découvre un autre Bordeaux. Notamment l’urbanisation incontrôlée à Gradignan, Canéjan, Léognan… À l’époque, il y avait deux types de réflexions sur le marché du logement : comment éviter le développement spontané vers le sud et l’ouest, qui dévore la pinède et la forêt ; et parallèlement, comment amener l’expansion au nord, en réussissant des opérations autour du Lac, sachant que ce n’est pas le lieu de destination favori des Bordelais. Et finalement ce sera raté, comme quoi c’est difficile de s’opposer aux tendances lourdes du marché…
Puis jusqu’en 1985, j’ai essentiellement travaillé à Nancy et à Tours. Mais on achète une vieille ferme à Hasparren en 1974, et je reviens tous les étés au Pays basque avec ma femme et mes enfants. Je savais très bien que je ne pouvais pas y être implanté pour le travail. Donc mon rêve c’était d’être à Bordeaux. Bordeaux était devenue la capitale de mon pays quelque part. Et en 1985, il y a une occasion qui se présente, je suis nommé directeur régional sud-ouest de la société immobilière de la Caisse des dépôts.
J’ai découvert alors qu’entre Nancy et Tours d’un côté, et Bordeaux de l’autre, la lecture de la ville et de la société n’est pas du tout la même. Il fallait que je me choisisse un domicile et ça s’est passé exactement comme ça : je rencontre un agent immobilier, qui me demande Qu’est-ce que vous faites comme métier ? ; alors il me dit : Eh bien, pour vous, c’est soit le Parc bordelais, soit le quartier Saint-Genès, soit entre Fondaudège et les Chartrons. Une ségrégation spatiale que je n’avais jamais vue ailleurs !
C’est ma femme qui a trouvé un appartement près des Quinconces, dans un bel immeuble de pierre. Mais il n’y avait pas de tout-à-l’égout ! Sur les trottoirs, on voyait l’écume des bains moussants qui débordait au travers des grilles métalliques ! Il y avait une fosse septique dans chaque immeuble, on mettait un tout petit jet d’eau dans les toilettes pour ne pas les noyer et un vidangeur passait tous les ans. C’était en 1985 ! Pas de tout-à-l’égout dans l’hémicycle des Quinconces !
À Bordeaux, j’ai aussi eu le sentiment de tomber sur une société cloisonnée. Il y avait la bourgeoisie… J’ai retrouvé l’église Notre-Dame ! On y allait certains dimanches parce que c’était l’église la plus proche, mais… on sentait les regards… on passait pour des intrus. Certes je ne sais pas ce qu’il faut attribuer à mes lectures de Mauriac ! Mais j’avais vraiment l’impression d’être dans un monde dont je ne faisais pas partie. Bordeaux n’intègre pas facilement les gens venus de l’extérieur. D’ailleurs, à quelques rares exceptions près, on ne s’y est pas fait d’amis.
Mais sinon on a la vie qu’on voulait : travailler à Bordeaux et passer le plus grand nombre possible de week-ends au Pays basque, en tout cas à la belle saison. On n’était pas les Bordelais du Bassin ou du Cap-Ferret, c’étaient d’autres lieux, mais on avait à peu près le même rythme !
Professionnellement je bouge beaucoup, parce que Bordeaux c’est le siège, mais je vais à Nantes, à Tours, à Toulouse… Donc je suis souvent en déplacement. Sauf à un moment avec l’ambition de Chaban de réaménager la rive droite. Bordeaux risquait de tomber sous le seuil des 200 000 habitants. Il voulait retrouver une expansion et La Bastide offrait un vaste foncier disponible. C’était une innovation folle : Bordeaux va franchir sa rivière ! Il y avait le grand projet de Ricardo Bofill à l’époque. Il y a eu des oppositions fortes, mais surtout personne n’y croyait parce que personne ne voulait habiter rive droite ! Quand on disait à ma directrice commerciale qu’on allait y faire des opérations, elle répondait : Je ne savais pas qu’il y avait une rive droite à la Garonne. C’était sa manière de montrer qu’elle faisait partie de la gentry et qu’elle n’irait jamais vendre des logements là-bas. Ce n’était pas imaginable à l’époque.
Fin 1991, je dois repartir travailler à Paris. À regret, parce que je ne me suis jamais senti parisien. J’aurais aimé être nommé le plus tard possible à Bordeaux pour y rester jusqu’à la fin de ma carrière… Je quitte Bordeaux avec beaucoup de regrets… Même si je n’avais pas pénétré la société bordelaise, il y a quand même une société du Sud-Ouest, il y a le Pays basque où j’étais implanté, et puis cette ville qui est fascinante par son histoire. C’est quand même la deuxième ville de France à la Révolution. Et tout l’univers des pins, la touffeur de l’été, les odeurs, les orages… C’est aussi le monde de mon grand-père, qui était du sud des Landes, à 20 km de Bayonne. Donc quand je quitte Bordeaux, je quitte quand même un chez moi.
Heureusement jusqu’en 2009 j’ai continué à présider une société d’HLM implantée dans le Sud-Ouest et qui avait un pôle à Bordeaux. C’était un pur bonheur d’y revenir à peu près une fois par mois, pour des visites de terrain ou pour des réunions avec des maires ou des représentants des locataires. Et ça c’est peut-être le métier qui m’a le plus ancré à Bordeaux.
C’est sûr qu’en soixante-dix ans, j’ai vu une ville qui a complétement changé. Entre la découverte du Bordeaux noir avec ses trams et ses Capucins quand j’étais enfant, la ville où j’ai travaillé dans les années quatre-vingt et la ville d’aujourd’hui, il n’y a rien de commun. Ce sont trois époques qui n’ont rien à voir. Bordeaux est probablement une des villes qui s’est le plus métamorphosée. En tout cas c’est celle pour laquelle j’ai une vraie coupe dans le temps. Et ça m’apprend qu’une ville peut changer de nature du tout au tout… Je me souviens des gens qui me disaient il n’y a pas de rive droite, ou on ne pourra pas développer le nord de Bordeaux. Bref, le conservatisme ça n’a pas de sens ! Les quais tels que je les ai connus au début, et les quais qui existent aujourd’hui, le vieux Bordeaux avec ses milliers de logements vacants, et le Bordeaux d’aujourd’hui avec le tram… Il y a bien sûr quelques quartiers qui ont peu évolué… mais sinon c’est absolument fantastique ! Et aujourd’hui c’est une métropole, qui a une tout autre dimension, qui a presque envahi son espace. Donc j’ai un plaisir fou à revenir à Bordeaux. Et de voir des trucs que je n’imaginais pas.
On ne peut pas investir tous les espaces. Je ne suis pas parisien ; Nancy a été une parenthèse ; Tours j’y ai appris un métier… Le seul territoire que j’ai véritablement investi, c’est Bordeaux. Depuis le début. Et le Pays basque évidemment. Mais c’est autre chose, ce sont mes racines, c’est le loisir… S’il y a une ville que j’ai suivie en détail c’est quand même Bordeaux. Tout en n’y habitant vraiment que pendant 7 ans, j’ai vécu 60 ans de Bordeaux ! Avec à chaque fois des flashs. Je vois par exemple les travaux de Mériadeck, les pelleteuses, les bâtiments éventrés… Les quartiers d’échoppes qu’on rencontre aujourd’hui, ce sont les mêmes. Je les vois éventrés. Je vois le Lac : les premières opérations des Aubiers… J’ai tout ça en continu. Y compris les dernières opérations, aux Bassins à flot et à Belcier… la MÉCA que je vois quand j’arrive en TGV. Est-ce qu’un Bordelais héritier de la production viticole s’intéresse à ça ? Je n’en suis pas sûr ! Évidemment un Bordelais ne me reconnaîtra pas parmi les siens. Mais c’est quoi un Bordelais ? En tout cas, parmi les choses qui structurent ma vie, d’un point de vue chronologique et géographique, pour moi Bordeaux c’est un centre. »