Monique a 85 ans. Elle habite une coquette petite maison de la cité Claveau à Bacalan. Dans le quartier depuis toujours, elle est très investie dans la vie associative de Bacalan et auprès de l’église Saint-Rémi-de-la-vigne.

« Je suis née à Bacalan, en 1939, à la crèche Buscaillet où mes parents travaillaient. Papa était concierge et maman surveillante de crèche. J’ai donc grandi dans une crèche. J’étais sans doute destinée à y travailler ! Je suis allée à l’école Achard puis dans un collège privé à Bordeaux et après je suis rentrée à l’école du docteur Cadenaule, rue Montméjean à La Bastide, pour préparer mon diplôme d’auxiliaire puéricultrice… et j’ai commencé à travailler à 18 ans à la crèche des Douves. C’est là que j’ai fait toute ma carrière même si je me suis arrêtée pendant 13 ans pour m’occuper de mes trois enfants.
Avec mon mari, on s’est rencontrés à 17 ans, on fréquentait tous les deux l’église de Bacalan. Lui il était aux jeunesses ouvrières chrétiennes et moi aux jeunesses étudiantes chrétiennes. Le curé pensait qu’il ne nous marierait jamais mais finalement on s’est mariés en 1960. J’ai toujours été très près de l’église. Ça m’occupe beaucoup aujourd’hui. Le jeudi matin et le samedi, je suis à l’église. Je fais les préparations d’enterrement, je reçois les familles. C’est moi qui fais le fleurissement de l’église. J’ai fait une formation au centre Beaulieu pour fleurir en liturgie. J’adore les fleurs. Les fleurs ça parle, ça exprime quelque chose. Les bouquets ronds, ça les étouffe. On ne leur laisse pas la joie de s’exprimer comme elles veulent. Moi, si je mets une fleur dans un vase et qu’elle ne veut pas être de ce côté, je ne vais pas insister. Je la laisse se mettre comme elle veut.
Je vais depuis toujours dans cette église, j’y ai été baptisée, j’ai fait mes communions, ma confirmation, ma messe de fiançailles, je m’y suis mariée et mes enfants ont été baptisés là. Le père Francis Ayliès est un homme exceptionnel. Il y a de plus en plus de monde depuis qu’il est là. Si vous voyiez le monde qu’il y a le samedi, c’est pas possible ! Les gens viennent de loin pour assister à sa messe. C’est lui qui a trouvé les mécènes pour restaurer l’église Saint-Rémi. C’est magnifique. À un moment, ils voulaient la détruire, ils voulaient en faire un parking ! On a réussi à la garder grâce à Francis.
Mon fils aîné est né à Bacalan en 1962 mais ensuite j’ai suivi mon mari. Pour son travail, on est parti dans le Médoc, à côté de Saint-Laurent, puis dans le Libournais, à Coutras. Son métier en réalité, c’était électricien. Au départ, il travaillait pour le port autonome. Mais à ce moment-là, il était dans les assurances. Et quand on est revenu à Bacalan, il a retravaillé comme électricien dans une grande entreprise, Garczynski et Traploir. Il en a fait des choses !
Cette maison ici, c’était celle de mes parents. Elle était neuve quand ils ont emménagé. On était en 57 à peu près. C’était une maison témoin. Nous, on s’y est s’installé après Coutras, à la fin des années 60, parce que mes parents étaient malades et il fallait que je m’en occupe. Maman était de la rue Fondaudège et Papa était d’Eysines. Papa a été adjoint au maire Chaban. Mon grand-père maternel, lui, était jardinier, il travaillait pour la mairie de Bordeaux, il s’occupait du Jardin public. À l’entrée il y a un grand panier en fer. C’est mon grand-père qui l’a fait, ils l’ont toujours gardé. Quand mes parents sont décédés, Aquitanis nous a proposé de reprendre le bail de la maison.
Après la naissance de ma fille en 1968, j’ai recommencé à travailler. J’ai dû repasser le concours parce que je m’étais arrêtée pendant 13 ans. Par un heureux hasard, il y avait une place à la crèche des Douves. J’y suis donc retournée. J’y allais avec le bus n° 1 qui allait jusqu’à la gare en passant par les quais. Il me laissait à Sainte-Croix. C’était pratique. J’y suis parfois allée à pied quand il y avait des grèves ou de la neige. Ça faisait une trotte, je mettais une bonne heure mais je suis une bonne marcheuse. Aujourd’hui encore, j’adore me balader sur les quais, je vais jusqu’au centre-ville, j’aime bien le quartier Saint-Pierre. Je vais partout. J’aime beaucoup les berges de Garonne vers la rue Joseph-Brunet, je vais m’y promener.
Bacalan a énormément changé. C’était le quartier ouvrier, la rue Achard on l’appelait la « rue bleue » à cause des ouvriers en bleu de travail. Et il n’y a plus du tout de commerces. Ici on avait boucherie, épicerie, fleuriste, coiffeuse, médecins, pharmaciens, quincaillerie et même un marchand de chaussures ! Le laitier, le boulanger qui passaient… Mes parents laissaient l’argent pour la boulangère sur le rebord de la fenêtre. C’est des bons souvenirs. Y avait le marchand de poissons qui passait en chantant ̏le carrelet, l’alose̋. Les grandes surfaces ont fait mourir nos petits commerces. Alors il faut l’accepter mais maintenant on est anonymes. Je vais au supermarché à Bordeaux-Lac avec le bus. Quand vous allez faire vos courses en grande surface, on ne vous connaît pas alors qu’avant il y avait un esprit de famille, y avait des fêtes, le carnaval, on se déguisait, les gens dans les rues préparaient des crêpes, des beignets… C’est dommage que tout ça soit parti, j’aimais bien. Ici les Bassins à flot, tout le monde les appelle ̏le coin des bobos̋, les gens du quartier n’y vont pas. Les halles de Bacalan, c’est très cher. Pourtant, moi j’ai appris à nager dans les bassins à flot ! On n’avait pas le choix à l’époque pour apprendre à nager. Je n’aime pas trop ce nouveau quartier, je n’aimerais pas y habiter. Comme Ginko, ça ne me plaît pas. Si je devais habiter un autre quartier, ce serait un quartier vivant, un peu comme ici. Il faut que je puisse me sentir un peu utile, je veux aider mais être discrète, je ne veux pas qu’on parle de moi.
Le vendredi matin, il y a un marché place Buscaillet. Comme je suis à l’association Gargantua juste à côté, j’y fais mon marché. On a fêté les 30 ans de l’association en juin. Moi j’y suis depuis 20 ans… Le temps passe ! J’y suis toute la journée le mardi et le vendredi. Avant le covid, on cuisinait des repas et on les servait sur place. Y avait un lien, on recevait une trentaine de personnes trois fois par semaine. Il y avait des familles. Les gens venaient du quartier, des Aubiers aussi. On prenait le temps, il y avait de l’entraide. Depuis le covid, on ne peut plus faire de repas, donc on fait des colis d’aliments qu’on distribue l’après-midi. Et il y a trop de monde maintenant, on ne peut plus recevoir les gens, il y a toujours des nouveaux. L’autre jour, on a fait 80 colis. Il y a la ramasse des produits le matin et après on trie. C’est du boulot et c’est très compliqué de faire des colis pour tout le monde. Maintenant il faut que les gens aient une lettre de l’assistante sociale pour pouvoir recevoir un colis. On donne aussi des vêtements ; si y en a qui ont besoin de parler, ils viennent me voir… je suis dans le social moi.
Donc je fais beaucoup de choses. Mais je me réserve quand même des fois une journée de la semaine pour mes enfants ! On est une famille très unie et aujourd’hui encore, je ne fais rien sans demander l’avis de mes enfants.
J’ai de très bons contacts avec mes voisins. Beaucoup sont nouveaux. Je vais vers eux. Je les accueille dans le quartier en quelque sorte. Certains ont mes clés parce qu’ils savent que je suis toute seule. L’autre jour ma petite voisine m’a laissé des crêpes sur ma fenêtre. Mon autre petit voisin me fait des pizzas parfois. Le contact humain entre les gens c’est important. C’est vrai que je connais tout le monde. Le père Francis me dit souvent qu’il ne faut pas marcher avec moi dans la rue car on m’interpelle toutes les deux minutes ! »