© Clara Barretto – a’urba

Luttant contre la pandémie liée au Covid-19, la population française a été contrainte de se confiner à partir de la mi-mars 2020 et a massivement expérimenté le télétravail. Sortir de son cadre de travail habituel (mais de manière choisie) est une pratique qui existe depuis longtemps :  il s’agit de la résidence. Elle est très fréquente dans le domaine de la création artistique puisque plus d’une centaine de résidences d’artistes se tiennent chaque année en France à l’initiative de collectivités publiques ou d’institutions privées. La diversité des sujets comme des méthodes employées mérite d’être décrite. Elle peut constituer une source d’inspiration pour les architectes et les urbanistes.

 

Un peu d’histoire…

Le terme de résidence artistique désigne l’octroi temporaire par une institution publique ou privée, d’un espace à un artiste (ou un groupe d’artistes) afin de favoriser la création et l’exposition d’une production artistique. Elle consiste à lui fournir des moyens techniques, administratifs et/ou financiers. Il peut s’agir d’un local, d’un logement ou d’autres moyens. La résidence d’artiste la plus célèbre est celle de la Villa Médicis à Rome. Créée en 1666, elle est ouverte à plusieurs disciplines (arts plastiques, architecture, musique, lettres, cinéma, photographie) mais aussi à la restauration des œuvres d’art et des monuments comme au travail des chercheurs spécialisés en histoire de l’art.

Quel est l’intérêt d’une résidence artistique ?

Toutes les résidences d’artistes ont pour point commun de répondre à un questionnement dans une unité de lieu et de temps (la résidence) mais elles se différencient en fonction du sens donné à ce lieu.

Le lieu de témoignage : le choix du lieu peut avoir une importance soit en étant inspirant, soit en témoignant d’une époque, d’une culture. La communauté de communes des Vals de Saintonge et la ville de Saint-Jean-d’Angély ont lancé des appels à candidatures pour une résidence d’artiste photographe en 2017. En contrepartie de conditions matérielles (notamment un logement), le créateur étudie, diagnostique, photographie le territoire et les personnes qui le composent. Dans un second temps, il échange avec les habitants et les enfants sur le regard que chacun porte sur son territoire. L’ambition porte alors sur le fait de partager une/des représentation(s) d’un territoire.

Le lieu comme unique ressource matérielle : la qualité première du lieu peut porter sur le seul fait d’offrir des conditions matérielles favorables à un artiste afin qu’il produise une œuvre de qualité. Cette œuvre donnera en retour une possible notoriété au lieu. Ce cas de figure se présente chez des artistes utilisant des ressources intimes telles que leur vie et leurs émotions (sans lien avec les spécificités d’un lieu) comme moteur principal de leur œuvre.

Le lieu comme espace de rencontre : il est dans ce cas le cadre physique au sein duquel se joue une rencontre, une confrontation de différents métiers ou compétences. Chaque année, le village historique de la Borne, près de Bourges, accueille un artiste et un artisan qui doivent produire ensemble une céramique en croisant leurs approches. D’un côté, celle d’un artisan qui recherche la perfection technique et la possibilité de reproduire une œuvre/un objet ; d’un autre, celle d’un artiste qui recherche la singularité et l’unicité d’une œuvre.

Le lieu de rencontre plus matériel : depuis trente ans, le site (dix-neuf hectares) de Recology à San Francisco accueille un programme d’artistes en résidence (AIR) qui sont invités à trouver dans une décharge publique la matière brute de leurs travaux. Promouvoir la récupération passe alors par une communication autour de productions artistiques à partir de déchets.

Le lieu de témoignage et de rencontre : depuis 2009, le projet Arctic Circle vise à analyser un phénomène, celui du changement climatique, et à en témoigner, en regroupant des compétences différentes, des scientifiques et des créateurs qui embarquent à bord d’un bateau à voile naviguant entre la Norvège et le Groenland. Le lieu est à la fois l’occasion d’une rencontre et un espace géographique qui a du sens.

Résidences d’urbanistes  vs résidences d’artistes :  des points communs

Dans le domaine du projet urbain et de l’architecture, le travail en résidence est une nouvelle méthode utilisée pour faire projet. Trois exemples permettent de comprendre les similitudes et les différences avec les résidences d’artistes.

La commune de Loupiac en Gironde a invité les 23 et 24 mars 2019 trois équipes d’architectes à passer deux jours au cœur du village et à formuler des propositions, des esquisses architecturales sous forme de dessins et de maquettes. Il s’agissait d’expliquer comment il est possible de réaménager et de réanimer le centre-bourg et de répondre à une diversité de fonctions comme dormir, manger, se rencontrer, se promener, jouer…

Autre exemple, les Dorchester Projects constituent un projet immobilier et culturel inédit piloté par l’artiste Theaster Gates. Dès 2009, celui-ci choisit de se mettre en résidence dans l’une des maisons d’un quartier en ruine situé au sud de Chicago. Il invite les voisins à rénover les maisons et à les transformer soit en bibliothèque, soit en lieu d’archivage, soit en cuisine collective. La résidence est dans ce cas le point de départ d’un processus global de renouvellement d’un morceau de ville.

Enfin, l’ensemble du travail de Patrick Bouchain, urbaniste et architecte (Grand Prix de l’urbanisme en 2019), s’approche également des principes d’une résidence. Reconnu dans ses projets de réaménagement de lieux industriels ou culturels, il s’installe par exemple avec son équipe dans le pavillon français de la biennale d’architecture de Venise. Il établit des cantines dans la plupart des chantiers dont il a la responsabilité, cantines qui sont ouvertes au public et deviennent des lieux d’échanges sur le projet. Parfois, elles sont pérennisées dans le cadre du réaménagement engagé. À chacun de ses projets, il propose avant tout un cadre de travail collectif associant les artisans du chantier, les habitants et les concepteurs (comme le Lieu Unique de Nantes réhabilité en 2000) plutôt que de concevoir et dessiner seul le réaménagement du bâtiment concerné.

La proximité humaine  et géographique au cœur  de la résidence d’urbanistes

Ces quelques exemples ont en commun le niveau important d’intégration des habitants au processus soit en tant que témoins de pratiques existantes ou comme citoyens à même de donner un avis sur l’engagement de politiques publiques. Le systématisme de la relation à l’habitant distingue les résidences d’urbanistes de la plupart des résidences d’artistes. La proximité des habitants rend plus visible le dispositif de projet ce qui permet de les mobiliser plus facilement et de dialoguer avec eux en confiance (« à la maison »). Pour une résidence d’urbanistes, le choix du lieu n’est jamais neutre. Il constitue l’espace sur lequel le sujet, la question est à traiter. Il est le point de départ de la démarche et donc toujours inspirant en termes d’identité et d’atmosphère, de « génie des lieux[1] ». La singularité des propositions et des productions n’est pas prioritairement recherchée dans le cas des résidences d’urbanistes. Le lieu est mobilisé dans l’intégralité de ses qualités, c’est-à-dire en tant que ressource matérielle (un local pour travailler…) mais aussi en tant qu’espace de rencontres, de témoignages et d’inspiration. La proximité du sujet et des acteurs, habitants et artisans du projet, constitue également une ressource pratique et de créativité.

Au-delà des différences d’intentions, créer en toute liberté pour les artistes, modifier et aménager des espaces et des pratiques pour les urbanistes, ces deux formes de résidence mériteraient d’être articulées en termes de compétences mobilisées et de méthodes employées. Cela permettrait de transformer et de sublimer des espaces de vie, des équipements, des logements et des quartiers en associant les différents acteurs de la ville.


[1] | Dans la Rome antique, le genius loci désigne l’esprit protecteur des lieux. Il s’agit d’un être surnaturel qui habite un lieu ou un être. Aujourd’hui ce terme désigne plutôt l’esprit des lieux.

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