L’accès à l’eau dans l’espace public
En 2018, Sadik Khan, maire de Londres, lançait la campagne « Refill London » visant à développer des fontaines d’eau potable accessibles dans l’espace public ou privé, afin de limiter l’usage du plastique[1]. Pourquoi ? Les Londoniens achèteraient en moyenne trois bouteilles d’eau par semaine, équivalant à 156 bouteilles par an et par personne. Outre cette démarche de nos voisins britanniques cherchant à réduire les déchets et éviter la pollution de l’océan, l’accès à l’eau recouvre d’autres enjeux. À la fois besoin vital et ressource limitée, l’eau implique d’organiser son partage, sa gestion, sa gouvernance et son usage, ce qui conduit les territoires à des stratégies d’envergure.
Pour quelles raisons l’accès à l’eau dans l’espace public est-il si important ? Le sujet, historiquement traité dans les pays du Sud du fait d’un manque d’infrastructures, se pose aujourd’hui dans les pays occidentaux. Et comme Londres, des collectivités locales s’en saisissent, convaincues par la nécessité d’offrir une réponse adaptée à leur territoire. Si l’accès à l’eau semble plus aisé dans les grandes métropoles européennes que dans les pays du Sud, il n’en découle pas moins plusieurs questions urbaines d’ordre sanitaire, d’égalité d’accès pour tous, de dignité humaine et d’hospitalité de l’espace public, indispensables pour faire société.

Un état des lieux a été réalisé par l’a-urba sur les fontaines à boire[2] en collaboration avec Bordeaux Métropole, puis une enquête sur l’accès social à l’eau[3], commanditée par le Lyre, Centre d’Innovation Suez, a été menée par des étudiants en master Intelligence et Architecture des territoires (ensapBx) et Stratégie et Gouvernance métropolitaine (Sciences Po Bordeaux).
L’état des lieux, dont l’objectif est d’accompagner la métropole dans la définition d’une politique publique d’installation et de gestion des points d’eau et fontaines, dresse une cartographie des sites et rappelle le contexte du réchauffement climatique et des besoins grandissants de se rafraîchir et de se désaltérer. Il dévoile plusieurs chantiers principalement dans les domaines de la gouvernance et de la gestion : adapter les modèles de fontaines aux publics (dont l’entretien sera simplifié pour les agents), converger vers une culture commune entre services techniques communaux et métropolitains, établir une stratégie à long terme et mieux prendre en compte les besoins des usagers.
L’enquête révèle quant à elle le point de vue des usagers dans l’espace public[4] et propose des solutions pour y répondre. En premier lieu, où trouver fontaines, toilettes, douches ou brumisateurs ? Les personnes rencontrées à Bordeaux, habitant la métropole pour la plupart, ont une connaissance limitée de cette géographie des « points » d’eau. Elles identifient en moyenne trois toilettes publiques ou fontaines et considèrent, pour les deux tiers d’entre elles, que ces équipements ne sont pas assez nombreux. Elles gardent le plus souvent en mémoire les toilettes ou fontaines qui se trouvent quotidiennement sur leur trajet : les modes et les motifs de déplacement ont probablement un impact sur ces « cartes mentales » de l’offre d’accès à l’eau et à l’hygiène. En cause, l’absence de signalétique et la discrétion du design des équipements, dans leurs couleurs ou leurs formes. Si l’enquête montre que les gens sont prêts à marcher 5 à 10 min pour trouver un accès à l’eau, il n’existe pas de panneaux dédiés à proximité immédiate ou dans un rayon de 400 mètres.
Les emplacements des équipements semblent toutefois mieux connus des publics qui vivent dans la rue, sans domicile fixe ou migrants. Leur connaissance est précise, voire « experte », sachant jusqu’à l’heure la plus propice pour utiliser telles toilettes ou telle fontaine, en fonction des heures de nettoyage et des moments d’affluence. Ils regrettent la disparition des derniers bains-douches publics des Quinconces, qui étaient pour eux des lieux synonymes non seulement d’accès à l’hygiène, mais aussi de chaleur, de confort, de sécurité, d’intimité. Dépendre des structures sociales pour réclamer une douche est ressenti comme portant atteinte à leur dignité, à leur indépendance et à leur droit à se laver. Ils rappellent aussi que la plupart des fontaines ne sont pas accessibles en hiver.
L’ensemble des publics estime que les points d’eau sont trop éloignés les uns des autres. Les deux tiers des personnes rencontrées trouvent aussi que les équipements sont inadaptés à leurs besoins, en raison de leur manque de propreté (odeurs, déchets), de leur manque d’ergonomie et de leur non-fonctionnement (apparent ou effectif). Conséquences : seule une personne sur neuf utiliserait « souvent » les toilettes publiques et les usagers privilégient l’achat de bouteilles d’eau en plastique à l’usage de fontaines.
Il existe donc bien des besoins spécifiques selon les types de publics, auxquels tentent de répondre la ville de Bordeaux et les associations locales. La question des toilettes publiques apparaît comme un enjeu de la place des genres dans la ville. Il y aurait deux fois plus d’urinoirs que de cabines mixtes ; qui plus est, les femmes expriment un sentiment d’insécurité à les utiliser, préférant se retenir ou se rendre dans un bar ou un restaurant. Les difficultés sont aujourd’hui accentuées par la crise sanitaire pour les personnes les plus démunies.
La mise en place d’actions reste complexe. Selon les élus et associations rencontrées, le classement de la ville à l’UNESCO compliquerait les interventions dans l’espace public. La multiplicité des services concernés par la distribution de l’eau entre villes et métropole engendre des délais incompressibles pour tout projet. Certains sont néanmoins déjà sur les rails à Bordeaux : maintenir le fonctionnement de certaines fontaines en hiver, retirer les urinoirs pour hommes, réhabiliter une offre de douches publiques, mettre en place des laveries solidaires, mutualiser et optimiser l’offre d’équipements existants.
Finalement selon cette enquête, une des principales difficultés pour permettre un accès à l’eau pour tous réside dans l’universalité même des projets, qui doivent s’adresser à l’ensemble des individus dans toute leur diversité – femmes, hommes, enfants, personnes âgées, publics précaires, sportifs, riverains ou touristes – et que chacun doit pouvoir s’approprier. Des solutions proposées ailleurs ? À San Francisco ou sur le canal Saint-Martin à Paris, les toilettes ont été peintes de manière bien visible. À Brême, grâce à une application, des restaurateurs ou gérants de bars informent le public qu’il peut utiliser leurs toilettes gratuitement. Ils reçoivent pour cela une allocation de la part de la ville. La municipalité de Bristol développe quant à elle un programme assez similaire, doté d’une charte pour permettre notamment l’accès aux enfants. Au Québec, les fontaines Bornéo ont été branchées sur les bornes à incendie, économisant le coût d’un nouveau branchement. Autant de solutions qui pourraient être discutées localement… Histoire de se rafraîchir les idées ?
[1] | https://www.london.gov.uk/press-releases/mayoral/free-tap-water-scheme-launched-to-help-cut-waste
[2] | a’urba, Les points d’eau dans l’espace public urbain : état des lieux et éléments de stratégie, 2020.
[3] | Projet collectif, l’accès social à l’eau en ville, Sciences Po Bordeaux, ensapBx, Forum urbain. Commanditaire : Manon Vivière-Bevan, Le LyRE, Centre d’Innovation Suez, Étudiants : Batard Gaëlle, Demay Chloé, Fehr Maximilien, Helus Matthis, Jacob Olivier, Labrousse Justine, Lacabe Juliette, Pasquon Claire, Raffoux Louise, Rapeau Françoise-Anne, Trey Quentin, Vezina Marie-Pierre. Tutrice : Emmanuelle Goïty, a’urba, 2020.
[4] | Enquête basée sur plusieurs sources de données dont microtrottoirs, questionnaire en ligne : 98 personnes interrogées (dont 58 sur le terrain). Place de la Victoire, place des Grands-Hommes, quartier du Grand Parc ; et spécifiquement pour les publics précaires : rue Sainte-Catherine, cours Victor-Hugo, cours de la Marne. 11 acteurs de terrain interrogés (élus, associations), deux visites de squats.