Le processus de gentrification de quartiers populaires par l’installation d’habitants plus aisés est aujourd’hui bien connu. Par l’augmentation des prix de l’immobilier du fait de cet embourgeoisement progressif, il conduit à un départ des habitants d’origine qui se voient souvent contraints de s’éloigner des centres pour accéder à un logement qui leur soit accessible financièrement. La transformation de l’offre commerciale est également un des signes des mutations à l’œuvre. On l’observe dans de nombreuses villes nord-américaines ou européennes. Le quartier parisien du Marais est l’exemple français le plus fréquemment cité et certaines évolutions du quartier Saint-Michel de Bordeaux évoquent ce phénomène.

Le terme est assez récent. Il a été créé dans les années 1960 par une sociologue britannique d’origine allemande, Ruth Glass (1912-1990), qui a étudié les transformations des quartiers de Londres[1]. Ces évolutions étaient perçues de manière plutôt positive par les décideurs, qualifiées de « renaissance » ou de « renouveau ». Observant les phénomènes d’éviction qu’ils engendraient, Ruth Glass crée le néologisme de gentrification, à partir du mot gentry. Celui-ci désigne à l’origine une classe sociale britannique, de « gens bien nés », située entre la noblesse et l’élite villageoise des petits propriétaires terriens. Le terme ayant pris une connotation un peu ironique voire méprisante, qui pourrait avoir pour équivalent français « ceux de la haute », cette tonalité légèrement péjorative convenait mieux au phénomène que la chercheuse pouvait analyser dans les quartiers londoniens.

Le terme s’est rapidement répandu sous sa forme originelle ou très légèrement adaptée selon les langues : si on parle de gentrification en anglais ou en français, elle deviendra gentrificación en espagnol, gentrificazione en italien, gentrificatie en néerlendais ou bien encore gentrifizierung en allemand. Seuls les Canadiens francophones résistent en parlant d’embourgeoisement. Pourtant le concept n’est véritablement entré comme objet d’étude dans la recherche urbaine française que dans les années 2000, peut-être du fait de son caractère moins massif qu’en Angleterre ou aux États-Unis.

Les chercheurs nord-américains ont identifié trois étapes dans le processus de gentrification, avec ses prémices qui voient l’arrivée d’artistes, d’étudiants, d’activistes qui accèdent dans le quartier pour des raisons financières et en acceptent la mixité de population. L’arrivée de populations de classes moyennes libérales (dans le sens social du terme), attirées par le dynamisme créé lors de la première phase constitue une étape de transition avant l’embourgeoisement total du quartier.

Or ces trois étapes nous rapprochent du bobo, bourgeois-bohême, identifié notamment comme moteur de la gentrification. Le bourgeois-bohême a une origine très française. Il apparaît notamment dans Bel-Ami[2], le roman de Maupassant, puis de manière connotée négativement par l’extrême-droite au tournant du XXe siècle. Il revient dans les années 1970 avec l’avènement des Frustrés de la dessinatrice Claire Brétécher.
Les bobos n’ont pas connu à l’étranger l’heure de gloire du terme gentrification mais ont cependant un peu essaimé dans le monde anglo-saxon lorsqu’un journaliste conservateur américain, David Brooks, publie en 2000 un livre intitulé Bobos in Paradise : the new upper class and how they got there[3]. Heureusement, il semblerait que l’affreux terme journalistique « boboïsation » soit resté confiné au sein de nos frontières.


[1] | MacGibbon & Kee, London: Aspects of Change, 1964.

[2] | V. Havard, Bel-Ami, 1885.

[3] | Simon & Schuter, Bobos in Paradise: The New Upper Class and How They Got There, 2000.

 

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