Plusieurs parutions récentes, une nouvelle Histoire de Bordeaux produite en 2019 par onze auteurs et dirigée par Michel Figeac, une histoire des quatre ports négriers du Sud-Ouest présentée en 2020 dans Mémoire noire, Urbicides un ouvrage réunissant en 2021 les contributions de 28 auteurs… nous invitent à nous tourner vers les chercheurs du Centre d’études des mondes moderne et contemporain (CEMMC) de l’Université Bordeaux Montaigne. Pour le lecteur de CaMBo, nous avons rencontré les historiens Caroline Le Mao et Philippe Chassaigne, qui, au sein du laboratoire, sont responsables de l’axe de recherche « Modèles urbains, modèles d’urbanité ». Parmi les travaux conduits, l’étude des villes portuaires est, de longue date, une des spécialités de l’École d’histoire urbaine bordelaise. De manière plus récente, les historiens du CEMMC contribuent au développement de nouveaux thèmes, comme les urbicides, les peurs urbaines ou l’urbaphobie.

Une histoire des villes portuaires dans la longue durée
S’inscrivant dans la tradition du Centre d’histoire des espaces atlantiques que dirigeait Paul Butel, spécialiste du commerce bordelais au XVIIIe siècle, puis au sein du CEMMC sous la direction de Michel Figeac, un certain nombre de travaux de recherche d’historiens bordelais ont porté et portent encore sur les villes portuaires, dans une approche du temps long. Ces recherches sur les liens qu’entretiennent les villes avec leur port depuis le XVIe siècle, contribuent à construire, au-delà des singularités et des monographies, un modèle de ville portuaire de l’Atlantique. Point de transit en position d’interface avec son arrière-pays, la ville portuaire a un rôle de redistribution vers des espaces plus lointains, comme Bordeaux vers l’Europe du Nord à l’époque moderne. Du point de vue de l’urbanité, la ville portuaire prend appui sur une communauté urbaine particulière, dans laquelle les négociants jouent un rôle important ; elle est aussi un lieu de brassage des populations et des sociétés, ce qui lui confère une identité cosmopolite. D’un point de vue spatial, au fil du temps, les espaces urbains et portuaires tendent à se différencier et à se dissocier au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle.
Un projet de recherche récent a creusé l’histoire des quatre ports négriers du Sud-Ouest atlantique pour montrer leur contribution au commerce triangulaire ou en duplice (projet NAOM portant sur « La Nouvelle-Aquitaine et les outre-mers » dirigé par Caroline Le Mao). La Rochelle a été le premier de ces ports à se lancer dans la traite négrière ; Bordeaux a dominé ce trafic dans le dernier quart du XVIIIe siècle ; Rochefort a armé quelques navires et soutenu la traite espagnole ; Bayonne enfin a eu un rôle beaucoup plus restreint. Au total, ces quatre ports ont convoyé plus de 308 000 captifs entre les XVIe et XIXe siècles et ont transporté vers l’Europe nombre de denrées tropicales. Les chercheurs ont montré comment, parmi les dix ports français autorisés à pratiquer ce trafic, chacun de ces ports était un point d’ancrage particulier dans l’espace régional, pris dans un système colonial global. Ces quatre ports aux profils et aux trajectoires différenciés ont contribué à la structuration d’un système portuaire, permettant un enrichissement direct ou indirect de l’espace régional.
Si l’histoire des villes portuaires est un pan traditionnel des recherches menées à Bordeaux, d’autres travaux sont conduits depuis quelques années par les historiens du CEMMC sur de nouveaux concepts, pour contribuer au renouvellement des champs étudiés en histoire urbaine et contribuer davantage à des débats d’actualité.
Urbicides, peurs urbaines et urbaphobie
En organisant tous les deux ans un colloque international à Bordeaux, dans la tradition du CESURB-Histoire, laboratoire CNRS des années 1990, les historiens du CEMMC veulent permettre aux chercheurs de différentes disciplines de se rencontrer pour fédérer une communauté en études urbaines. Ainsi, un ensemble de trois colloques a été prévu à Bordeaux : en 2018 sur les urbicides, en 2020 sur les peurs urbaines et en 2022 sur l’urbaphobie. Les publications qui en découlent vont donner lieu à un triptyque, dont le premier volet est paru il y a quelques mois.
Urbicides, destructions et renaissances urbaines du XVIe siècle à nos jours est un ouvrage collectif dirigé par Philippe Chassaigne, Christophe Lastécouères et Caroline Le Mao, réunissant les textes de 28 auteurs sur les violences faites à la ville. « Urbicide » est un terme apparu dans les années 1960, associé de manière traditionnelle à la destruction d’une ville en temps de guerre. Mais en le comparant aux notions d’abandon ou d’anéantissement, en interrogeant la préméditation ou en identifiant les effets collatéraux d’autres processus (explosion d’une centrale nucléaire), ces chercheurs montrent que pour construire ce concept d’urbicide, plusieurs critères sont à prendre en compte : il peut s’agir de destructions brutales ou d’une mort lente (comme pour le « suicide urbain » de Detroit depuis 1929), de destructions matérielles (bâtiments ou quartiers, plus souvent que ville entière), mais aussi d’une volonté de détruire l’urbanité ou le vivre-ensemble, comme pour la bibliothèque de Sarajevo. Concernant les opérations de rénovation urbaine, Philippe Chassaigne cite L’Assassinat de Paris de Louis Chevallier pour évoquer le chantier des Halles. À travers l’exemple de la transformation radicale du quartier de Mériadeck au moment où a été installée la dalle, il questionne les façons dont le projet « Bordeaux 2000 » prévu par Jacques Chaban-Delmas et la dénaturation du quartier qui en a découlé a été perçue par les Bordelais. Suite aux destructions, plusieurs types de renaissance urbaine sont possibles pour les villes mutilées : après les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, des choix urbanistiques opposés conduisent Varsovie à être reconstruite à l’identique, quand pour Minsk a été adopté un modèle stalinien.
Le deuxième volet du triptyque qui porte sur les peurs urbaines s’inscrit dans une approche émotionnelle de la ville. Avec l’image d’une dévoreuse d’hommes, la ville a toujours fait peur pour différentes raisons. Aux peurs de cataclysme ou aux légendes urbaines, aux facteurs d’insécurité ou aux émeutes urbaines, s’ajoutent l’insalubrité ou les pollutions, car il existe aussi pour les villes des peurs environnementales. Le thème a suscité un grand intérêt : plus de 120 propositions de communication ont été envoyées. Les actes du colloque qui s’est tenu à Bordeaux en septembre 2020 paraîtront en 2022. Le troisième volet, enfin, portera sur l’urbaphobie, avec un colloque annoncé pour 2022, qui conduira à interroger les imaginaires anti-urbains et, en négatif, l’urbaphilie.
Ville rêvée, ville imaginée et ville vécue
Pour les prochaines années (2022-2026), les historiens du CEMMC ont choisi de travailler encore davantage les utopies, les représentations ou les imaginaires urbains. Hormis les travaux sur l’urbaphobie, leurs recherches vont se poursuivre sur deux autres axes : d’une part, une approche de l’histoire urbaine par l’objet, comme le publiphone, l’affiche, le street art ou les énergies renouvelables déjà étudiés dans le séminaire Habiller la ville et ainsi contribuer à une histoire matérielle ; d’autre part, dans une approche des liens existant entre ville et éducation, la place de l’université dans la ville, que ce soit sur un plan matériel ou du point de vue des représentations. Plus largement, ils souhaitent apporter une dimension historique à des questions actuelles. _
Pour aller plus loi,
- Centre d’études des mondes moderne et contemporain (CEMMC)
- Habiller la ville carnet de recherche sur les objets urbains du XVIe siècle à nos jours.
- Le projet régional de recherche NAOM, « La Nouvelle-Aquitaine et les outre-mers ».
- Les urbicides dans La Fabrique de l’Histoire sur France Culture « Que détruit-on quand on détruit une ville ? »