Un processus de projet à grands et petits pas

Un terreau fertile à raviver

Vue du ciel, la cité Claveau apparaît tel un vaste secteur de lotissements, avec de nombreux espaces verts, organisé selon une trame décalée par rapport aux autres bâtis du secteur. Sur le terrain, le quartier étonne. Succession de façades en parement de briques et de bardage bois teinté – à Bordeaux, ville de pierre ! Chapelet de petits ensembles composés de maisons individuelles et de petits collectifs de diverses époques reliés par des rues sinueuses. Ponctuellement, des placettes et de larges espaces ouverts, plus ou moins aménagés ; des trottoirs proprement bitumés, des sentiers enherbés, des jardinières fraîchement plantées et des délaissés gravillonnés. Ici règne une atmosphère « hors du temps » et derrière les hautes clôtures, on imagine des jardinets fleuris et des intérieurs réinvestis suite aux récentes rénovations des logements. Avec cette architecture singulière, ces espaces publics hétérogènes, cette végétation débordante, le promeneur aimant les villes pourrait se croire ailleurs ; s’il n’y avait en toile de fond le pont d’Aquitaine, on pourrait être dans un quartier résidentiel populaire à Dunkerque, en périphérie d’Anvers ou d’Amsterdam.

La cité Claveau à Bordeaux. © Clara Barretto.

Conçue et construite dans l’urgence dans les années 1950-1960, au nord de Bordeaux dans le quartier de Bacalan, avec des moyens modestes et à destination d’une population aux faibles revenus, la cité-jardin Claveau a, dès l’origine, peu à voir avec la vision idéale des garden-cities de son époque[1]. Entre le désir de donner corps à l’utopie urbaine et la réalité d’un lotissement ouvrier à la marge d’une grande agglomération, ses concepteurs ont dû arbitrer dans la limite des ressources allouées : au-delà de l’esthétique architecturale d’un habitat minimum, ce sont les astuces de composition du plan-masse, la distribution des espaces publics et privés, la présence d’équipements collectifs à destination de la communauté, la compacité de la cellule du logement et ses possibilités d’évolution qui méritent d’être retenues.

Pendant plus d’un demi-siècle, la cité-jardin a vécu sans grandes transformations. Certes, il y a eu quelques démolitions, constructions de nouveaux logements et petites rénovations, mais peu d’évolution de l’ensemble. Ses habitants ont vieilli, les espaces collectifs ont été désinvestis et se sont dégradés. Avec le temps, le quartier a cessé d’attirer les badauds, il a même suscité l’appréhension, on ne s’y rendait plus que pour sa piscine municipale…

Un projet ambitieux et durable

Possédant les caractéristiques et le terreau fertile d’un écoquartier, la cité-jardin Claveau est aujourd’hui en pleine refondation. Depuis 2016, un vaste projet urbain et humain est engagé, porté par le bailleur Aquitanis, la Ville de Bordeaux et Bordeaux Métropole. Cherchant à requalifier les lieux et réactiver l’esprit village d’antan, le projet est complexe puisqu’il suppose une coordination et la coopération de divers acteurs[2]. Il est aussi ambitieux car il pose l’habitant au cœur du processus de réhabilitation. Enfin, il est durable car fondé sur les pratiques des résidents, les usages essentiels des espaces, tout en impulsant des dynamiques nouvelles appelées à être renouvelées. Il s’agit de s’appuyer sur le « déjà-là[3]» : un morceau de ville-nature, des habitants attachés à leur lieu de vie, des espaces disponibles pour développer des initiatives. Le succès de la démarche repose sur un pari humain fondamental : les habitants doivent à la fois prendre part à la réhabilitation de leurs logements[4], s’impliquer dans la vie du quartier en proposant de nouveaux chantiers d’action participative, faire vivre les lieux en occupant et prenant soin des espaces publics. Installée au cœur du quartier, la Base Vie, lieu singulier de rencontre et de co-production, incarne cette ambition de prise en main responsable et de partage collectif du projet. Différents fondamentaux de la cité-jardin d’origine sont ainsi convoqués : la valorisation de la nature en ville notamment par l’implantation de l’agriculture urbaine[5], la mobilisation des compétences des habitants et la recherche de leur cohésion à travers des démarches participatives, un habitat réhabilité adapté aux besoins de chacun.

© Clara Barretto.

À grands et petits pas

C’est un processus de fabrique de la ville qui s’opère sur le long terme et suppose un investissement constant de ses acteurs. Le temps long de la transformation urbaine nécessite des actions ponctuelles pour donner à voir rapidement des évolutions et préserver les énergies de ses parties prenantes. La première phase visant la rénovation participative des logements étant achevée, c’est sur la programmation et la recomposition des espaces publics que le projet est désormais attendu. Mais là où un grand projet urbain s’appuie généralement sur un plan guide maîtrisé, celui de la cité-jardin Claveau propose une approche innovante dans sa démarche : susciter l’envie et l’implication des habitants, multiplier les expérimentations, s’adapter aux réalités locales et à l’évolution des modes d’habiter. C’est un plan guide en perpétuelle évolution, dont les lignes bougent en fonction des possibilités techniques et des investissements humains. La vie du projet et sa pérennité se résument ainsi : recours à de grandes actions pour l’opération d’ensemble (au long cours et à grands pas) et petites interventions ciblées (à court terme et à petits pas).

De la vision à la réalité du projet, un équilibre fragile

On sait que des difficultés persistent au quotidien dans le quartier : incivilités, problèmes de sécurité dans l’espace public et conflits de voisinage. À l’heure de sa transition, la cité-jardin Claveau connaît des difficultés au niveau du portage collectif de ce processus d’innovation urbaine. Il est aisé de revendiquer la mobilisation de tous, la cohésion indispensable des habitants, gages de réussite du projet. La réalité du montage opérationnel est plus complexe ; le contexte institutionnel, le manque de portage politique, les imbrications dans l’organisation spatiale et juridique, la superposition de gestionnaires, l’environnement social dégradé du quartier freinent et perturbent les initiatives. La requalification des espaces publics est le reflet de ces dissonances : d’un côté, des partis pris de conception visant une esthétique fonctionnelle et une économie de ressources, de l’autre des contraintes de mise en œuvre technique et des pratiques ancrées difficiles à renouveler. S’il y a des volontés et des ambitions partagées, certains choix de conception, par des professionnels éloignés du terrain, sont décalés par rapport aux réalités du site.

© Clara Barretto.

Une plus grande bienveillance, une plus grande vigilance

Faire projet autrement suppose un savoir-faire dont certains disposent plus que d’autres : il s’agit de partager un processus participatif de pilotage, d’intégrer la dimension financière, de prendre en compte à la fois les pratiques des usagers et les contraintes des gestionnaires, de renouveler des systématismes techniques, de tenir les ambitions tout au long du projet.

Si l’horizon a paru un temps se troubler, le renouvellement des instances décisionnaires semble offrir une nouvelle impulsion au projet. Difficile de dire si la vision d’origine aboutira, si le pari vertueux d’associer le projet social au projet urbain sera suffisant pour faire revivre la cité-jardin Claveau et soutenir son nouvel essor. L’intérêt de cette opération réside dans son mouvement de transformation progressive, dans la volonté de susciter les envies individuelles des habitants et de les emporter dans une dynamique collective, de fédérer les acteurs institutionnels et les expertises, et de les engager à adopter de nouvelles pratiques. Le projet de transition de la cité-jardin Claveau réveille en chaque professionnel sa sensibilité et l’interpelle sur les valeurs fondamentales à porter pour demain.


[1] |  Théorisée par Ebenezer Howard et offrant une critique de la société industrielle, la cité-jardin proposait un modèle équilibré d’un urbanisme à visée sociale offrant un habitat familial sain dans un cadre paysager, réinterprétant les codes d’une vie rurale en zone urbaine.

[2] | Maîtres d’ouvrage (Aquitanis, Ville de Bordeaux, Bordeaux Métropole), équipes de maîtrise d’œuvre architecturale (Construire – Nicole Concordet), urbaine et paysagère (GRAU, 2c2v, L’atelier raisonné, Ingérop, Trouillot & Hermel paysagistes), associations (Compagnons bâtisseurs, PLATAU).

[3] | Qualités essentielles et potentiels des lieux.

[4] | La rénovation des habitations, conçue et pilotée par le bureau de maîtrise d’œuvre Nicole Concordet, a été réalisée par les habitants accompagnés de l’expertise des Compagnons bâtisseurs d’Aquitaine implantés sur site.

[5] | Mise en place de pépinière et jardins partagés plantés et entretenus par les habitants. Animation par le collectif PLATAU, ancien blockhaus réinvesti pour la culture de champignons et la production de vin (Chais de la Lune).

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