Améliorer l’urbanisme des villes et la qualité de vie de leurs habitants est un principe impératif qui s’impose aux urbanistes. Mais traiter cette question en considérant la ville comme un patient souffrant de névroses et qui mérite donc une psychanalyse est bien moins habituel.
En 2008, Laurent Petit a créé une méthode pour psychanalyser les agglomérations et en identifier les maux pour mieux les dépasser. Dénommée doctement l’Agence nationale de psychanalyse urbaine (ANPU), son équipe a traité plus d’une cinquantaine de villes comme par exemple Hénin-Beaumont, Rennes, Angers, Aix-en-Provence, Marseille, Alger, Tours et Vierzon.
L’idée est à la fois sérieuse et décalée. Elle vise à produire un diagnostic urbain des lieux en mêlant la parole des habitants à celles des spécialistes, des historiens, des architectes, des économistes et des élus. Des propositions d’actions et de projets réels ou poétiques sont alors formulées, parfois réalisées.

Psychanalyser la ville : la méthode
Opération divan : en plus de multiples rendez-vous pris auprès des personnes ressources (experts locaux, services du patrimoine, de l’urbanisme, associations, chefs d’entreprises, artistes…), les habitants sont interviewés en plein air, confortablement installés dans des transats.
Questionnaire chinois : lors de ces entretiens, les habitants sont invités à s’exprimer sur leur ville comme s’il s’agissait d’une personne avec des goûts, des préférences et des névroses.
Diagnostic de l’imaginaire : l’équipe de psychanalystes urbains recueille les paroles puis les confronte, les articule avec d’autres sources d’informations obtenues au travers d’enquêtes ou de ses propres analyses. Il s’agit de rechercher des messages codés dans les noms même des territoires. La recherche porte parfois sur l’identification de parents « historiques » et « nourriciers ». Ainsi, lorsqu’une rivière est à l’origine de la ville, elle peut alors correspondre à la mère. Dans certains cas, les parents identifiés sont un rocher, une mer tropicale, un océan, un saint fondateur, un père nourricier (exemple : le blé), une mère nourricière (la vigne), un « grand » maire, une montagne, une colline, une butte, un marécage… Un personnage historique peut également être identifié s’il a changé le cours de l’histoire de la ville.
Par ailleurs, le « territoire » patient subit des événements qui peuvent le fragiliser tels que des inondations, des licenciements massifs, une guerre, une descente du club de foot en deuxième division. Identifier ces fragilités est censé permettre de proposer des moyens de les dépasser.
Point névro-stratégique urbain : dans un second temps, l’équipe des psychanalystes urbains s’attache à identifier certains lieux de référence auxquels peuvent être associées les névroses les plus caractéristiques du « territoire patient ». Concernant le Grand Paris, l’équipe de l’ANPU a par exemple considéré le périphérique comme un point névro-stratégique urbain, c’est-à-dire un lieu dans lequel la défiance de Paris envers sa banlieue s’exprime. Construit sur les anciens remparts, le périphérique resterait une sorte de rempart métropolitain servant à protéger Paris des villes proches, empêchant la construction du Grand Paris, en s’opposant au mariage de la capitale avec ses villes voisines.
Les soins prodigués
Entre les communes de Tours et de Saint-Pierre-des-Corps, il existe une coupure physique, l’autoroute A10. Afin de réduire cette séparation pénalisante dans la vie quotidienne des habitants, un monument de réconciliation – appelé « Traitement Radical Urbain » – a été réalisé. Ce monument prend la forme d’un pilier d’autoroute repeint de lignes rouges et blanches. Il marque symboliquement le point zéro. Inauguré en grande pompe par le maire de Tours et celui de Saint-Pierre-des-Corps, il représente la réconciliation entre les deux villes.
D’autres formes de traitement sont prodiguées comme le « Traitement Radical Cathartique ». Dans ce cas, la reconstitution d’un événement historique marquant et souvent traumatisant est proposée aux villes. Ces événements collectifs sont supposés permettre de dépasser puis de guérir les névroses par une mise en scène du traumatisme et par la proposition d’une sorte de résolution ludique de ce dernier. Par exemple, à Rennes, c’est la simulation de l’incendie de son ancien parlement qui a été mise en scène (lequel s’était déroulé dans la nuit du 4 au 5 février 1994 et avait profondément traumatisé la ville). À Marseille, c’est l’épidémie de peste qui a fait l’objet d’une reconstitution collective.
À tester ?
La question de la pertinence de cette méthode peut, bien sûr, être posée. Pourtant, elle a au moins deux mérites. Le premier est d’apporter une vision poétique et drôle d’un territoire et de construire une partie de la description d’une réalité qui peut utilement s’ajouter à celle qu’apportera un diagnostic sociologique, spatial, historique ou économique. Le deuxième mérite est de faire parler les habitants et les experts sur des sujets compliqués comme une rupture physique, un incendie, la transformation d’un quartier.

« À dire vrai, j’ai commencé ce projet très naïvement sans connaître ni le monde de l’urbanisme ni le monde de l’architecture. Même si très vite j’ai travaillé sur le terrain en étroite collaboration avec Charles Altorffer, architecte de formation, qui a pu m’initier aux us et coutumes du milieu, on était implicitement d’accord tous les deux pour bouleverser les codes des études urbaines. Tout ça s’est fait naturellement, tellement la dimension ludique de la psychanalyse urbaine nous a vite entraînés dans la construction d’outils innovants comme les opérations divan, la crypto-linguistique, la morphocartographie ou l’urbanisme enchanteur.
Il est intéressant de remarquer que le monde de l’urbanisme et de l’architecture s’est très vite intéressé à notre pratique en nous invitant régulièrement à des congrès ou des colloques, signe d’une belle ouverture d’esprit comme chez certains élus qui ont tenu à ce que l’on présente nos travaux devant un public plus élargi que celui confiné dans les théâtres. À Charleroi, Port-Saint-Louis, Genève ou Rennes par exemple, on a ainsi acquis une sorte de légitimation du monde civil, alors que sur l’autre versant, celui de la psychanalyse, nous n’avons jamais été invités dans un colloque ou dans un congrès, certains psychanalystes considérant notre travail comme choquant et dénué de tout fondement scientifique.
Après dix années de pratique, on retrouve çà et là des éléments de discours qui montrent que certains urbanistes et architectes s’inspirent plus ou moins directement de la psychanalyse urbaine pour présenter leurs travaux, ce qui est pour nous le meilleur hommage que l’on puisse rendre au travail accompli. Il nous reste maintenant à la fois à poursuivre notre travail à l’étranger afin de mener à bien le projet de psychanalyse urbaine du monde entier et aussi de profiter de la reconnaissance du monde civil pour envisager des projets plus proches des populations et qui pourront se concrétiser dans l’espace public. ».
Laurent Petit
Fondateur de l’Agence nationale de psychanalyse urbaine.
Pour aller plus loin
L.Petit, La Ville sur le divan, introduction à la psychanalyse urbaine du monde entier, édition La contre allée, 2013.