© Sylvain Tastet- a’urba

C’est un effet pervers du GPS mis à disposition des automobilistes. Guidés par leur écran, afin de couper court à un embouteillage, ils n’hésitent plus à s’aventurer dans le parcellaire urbain. Pour les habitants des communes bordant la rocade, ce délestage sauvage présente deux inconvénients. D’abord, il ruine la prime au local du coin, cette satisfaction narcissique de pouvoir ruser avec la circulation que récompense une fine connaissance des lieux. Surtout, il importe un trafic dans des voies inappropriées à son transit. Les risques d’accidents, celui de renverser des enfants, angoissent pères, mères et maires. Lors d’une réunion de proximité en présence des édiles, un citoyen béglais a dévoilé sa méthode pour protéger les siens. Il indique régulièrement, sur l’application WASE, la présence d’un accident devant chez lui. Puis, une demi-heure après, il s’adresse un message de remerciements pour l’information. Subvertir ce qui vous agresse reste la plus brillante des résistances.

D’une façon moins virtuelle, les idées de détournement et d’accident sont au cœur du mouvement des Gilets jaunes. Son génie fut d’abord de détourner une contrainte technocratique en principale ressource du ralliement à une contestation généralisée. Même les motards, très réticents à endosser cette parure, en sont venus à l’exhiber en tête des manifestations. Le gilet jaune avait été imposé pour assurer la visibilité des victimes d’une panne ou d’un accident. Les Gilets jaunes le transformèrent en marqueur des blessures mal pansées d’une société, blessures infectées par un dérapage fiscal censé favoriser la lutte contre le changement climatique.

Toutefois, le plus grand détournement concerne la symbolique de la couleur jaune. Le premier à brandir son gilet jaune fut un internaute routier. Sa vidéo dotait d’un code couleur le soutien à la manifestation du 17 novembre contre l’augmentation des taxes sur le carburant.[1] Imaginait-il colorer ce cri d’espoir du peuple d’une teinte qui, en Occident, depuis le Moyen-Âge, symbolisait, du chevalier félon au mari cocu, « les attributs de l’infamie »[2] ? Il donnait cependant raison à la prédiction de Michel Pastoureau, historien des préjugés associés aux couleurs, selon laquelle le jaune, au XXIe siècle, avait « un bel avenir devant lui. »[3] Les contempteurs du blocage de l’économie causé par ce mouvement, feignant d’y voir un facteur d’accélération de l’inversion en cours de la mondialisation au profit de la puissance chinoise, ne manqueront sans doute pas de signaler que ces gilets portent la couleur de la Chine, là où le jaune fut longtemps associé à l’empereur, et toujours « au pouvoir, à la richesse, à la sagesse »[4].

Seuls les stigmatisés sont légitimes à revendiquer l’opprobre jetée sur eux en motif de fierté. Seuls les jeunes des banlieues peuvent, dans un esprit d’autodérision, se traiter de racailles. Les identifications savantes du mouvement des Gilets jaunes ont ainsi été disqualifiées pour le mépris qu’elles véhiculeraient. Ni jacquerie, ni poujadisme, ni révolte soixante-huitarde ; le mouvement tire sans doute davantage du côté des sans-culottes, mais dans la perception actuelle d’être à poil vers la fin du mois plutôt que porteur de ce pantalon qui distinguait le peuple des aristocrates en culottes. De plus, les Gilets jaunes risquent de diviser les politiques sur la considération à leur accorder, comme la conduite à tenir envers les sans-culottes avait poussé Montagnards et Girondins à s’entretuer.

Quant à l’accident, la mort trouvée au rond-point en fait hélas plus qu’un simple élément rhétorique du mouvement. On ne peut toutefois occulter sa valeur de paradigme. L’accident serait ce dont on n’est pas responsable dès lors qu’on ne l’aurait pas démocratiquement souhaité, même si l’on a œuvré avec plus ou moins de lucidité aux conditions de sa réalisation. Les Bordelais se souviennent de l’état dans lequel des manifestations empreintes de pacifisme ont laissé leur centre-ville les samedis de décembre. Mais n’est-ce pas la caractéristique des politiques, face aux questions écologiques, de se résigner à l’accident qui obligera au changement des conduites ? Détourner ou accidenter, tel est peut-être le critère de répartition entre les bons et les mauvais Gilets jaunes ?


[1] | « Nous sommes le peuple et nous ne nous tairons plus », Marianne, n° 1134, décembre 2018, p. 7-13.

[2] | M. Pastoureau, D. Simonnet, Le petit livre des couleurs, éditions du Panama, 2005, p. 75.

[3] | Ibid., p. 89.

[4] | Ibid., p. 79.

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