Pour accompagner les usagers de drogues dans le cadre d’une politique de réduction des risques, Bordeaux avait été retenue en 2016 pour expérimenter, avec Paris et Strasbourg, une salle de consommation à moindre risque (SCMR), mais avait finalement renoncé à participer à cette expérimentation médico-sociale. Dans ces salles, où l’usager de drogue est accompagné et informé par des travailleurs sociaux, du personnel médical est disponible et peut intervenir notamment en cas d’overdose. Le bilan récemment fait par l’Inserm de cette expérimentation nationale conduite entre 2016 et 2021 montre les effets positifs de ces salles sur la santé des usagers et sur la qualité de l’espace public. En attendant l’ouverture d’une SCMR, la consommation de drogue dans l’espace public, notamment par les personnes les plus précaires, reste un sujet sensible dans le contexte d’une forte croissance des consommations de crack depuis la crise sanitaire à Bordeaux. Cette question, qui relève de l’intervention sociale, de la santé publique et de la sécurité dans l’espace public, peut aussi être abordée par les pratiques liées à la drogue et les expériences vécues dans la ville. Pour le lecteur de CaMBo, nous avons rencontré, dans le laboratoire Passages, Mélina Germes, chargée de recherche en géographie sociale au CNRS, Roxane Scavo, sociologue et consultante sur les questions de drogue, et Cécilia Comelli, chercheuse associée en géographie, pour évoquer avec elles les travaux de recherche conduits par les équipes du programme DRUSEC.

Collage des émotions liées à la drogue à Bordeaux.

Se rapprocher des usagères et usagers de drogues

Ce programme franco-allemand est né de la rencontre de deux équipes de recherche inscrites dans le champ de la sociologie allemande et de la géographie critique française. Les équipes abordent avec les mêmes méthodes la question de la consommation de drogues dans l’espace public, même si le contexte varie entre la France et l’Allemagne fédérale où les Länder conduisent des politiques différentes. Concernant la pénalisation des stupéfiants ou la tolérance vis-à-vis des usagers, la variabilité spatiale et temporelle est très forte. Ainsi, alors que la Bavière demeure dans l’interdiction et la répression, Francfort depuis 30 ans ou Berlin depuis 15 ans ont une politique d’acceptation de l’usage des drogues, avec des salles de consommation ouvertes en semaine à Berlin, et même la nuit ou le week-end à Francfort. Les sociologues de Francfort ont l’habitude de conduire des démarches de recherche-action avec les acteurs sociaux ou médicaux en charge de ces sujets. À Bordeaux, les chercheuses se sont rapprochées des usagères et usagers de drogues via deux types de structures : les centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) qui sont axés sur le soin et la prise en charge des addictions et peuvent délivrer des produits de substitution ; les centres d’aide et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (CAARUD), qui permettent un accueil à bas seuil : accès aux sanitaires et aux douches, possibilité de prendre un café, de rencontrer des travailleurs sociaux ou d’effectuer un dépistage (VIH, hépatites). Ces centres sont tous discrètement implantés dans la ville et les CAARUD sont généralement fréquentés par des usagers de drogues en situation très précaire. C’est notamment grâce au CAARUD de La Case, qui existe depuis 2012 dans l’hypercentre bordelais (quartier Saint-Paul / Saint-Éloi), que les chercheuses ont pu rencontrer des usagers de drogues.

Cartographie des émotions

Pour le programme DRUSEC, des entretiens et des cartes mentales individuelles ont été réalisés par des usagers et usagères de drogues qui fréquentent La Case à Bordeaux et Druckausgleich à Berlin pour raconter leurs lieux de vie quotidiens, leurs pratiques et appropriations de l’espace, leurs besoins et envies. Ils ont dessiné librement sur une feuille blanche, mais avec un code couleur commun, les émotions liées aux lieux habités et fréquentés, positives (tranquillité, plaisir, bonheur) ou négatives (souci, dégoût, rage). Chacune de ces cartes mentales étant singulière et très personnelle, elles ne peuvent être diffusées pour des raisons de confidentialité et de sécurité des personnes enquêtées.

Les chercheuses ont ensuite conduit une analyse transversale de ces cartes et entretiens à travers une dizaine de thèmes. Elles ont retenu des citations textuelles et visuelles pour produire un collage interprétatif pour chaque ville étudiée. Sur ces collages des émotions, les principaux lieux cités dans les entretiens servent de repères spatiaux, chaque ville ayant des repères différents : rues et places à Bordeaux, stations et lignes de métro à Berlin. Relativement à l’hypercentre bordelais où se situent les lieux d’accueil, les lieux de consommation de drogue sont au sud, alors que les lieux de manche dans les quartiers les plus aisés au nord de l’hypercentre ; la prison ou la famille sont en position plus périphérique. Par rapport aux villes allemandes étudiées où des SCMR ont déjà été mises en place, l’attente à Bordeaux est très forte d’un lieu de consommation de drogues à moindre risque (en blanc sur la carte émotionnelle).

L’espace vécu, une notion plus opérante que l’espace public

Selon ces chercheuses bordelaises, appréhender les consommations de drogues dans l’espace public en interrogeant la ville vécue de la drogue permet de dépasser l’effet restrictif et enfermant de la manière dominante d’aborder le sujet qui met l’accent sur l’ordre public ou les autres usagers de l’espace public. Cette approche spatiale centrée sur l’usager de drogues offre la possibilité de dresser une cartographie des émotions et de montrer la façon dont ils se sentent traités comme indésirables dans l’espace public. Elle permet aussi d’identifier de manière plus fine les lieux de consommation ou les rapports à la famille, à la police ou à la prison. Cette approche est également l’occasion de mettre l’accent sur le fait que les usagères de drogues sont encore largement méconnues. Pour finir le programme DRUSEC, des ateliers participatifs vont être mis en œuvre à Bordeaux avant l’été 2022. En mettant au cœur des échanges entre usagers de drogues l’expression de leurs besoins et de leurs envies, d’idées pratiques ou de rêves, les chercheuses souhaitent approfondir la notion de ville idéale. _


Pour aller plus loin

DRUSEC
Programme de recherche portant sur les drogues, la sécurité
et les politiques urbaines (ANR franco-allemande, 2017-2022), sous la responsabilité de Mélina Germes, UMR Passages.
Sites d’études : Berlin, Bordeaux, Francfort, La Rochelle, Munich, Nuremberg. 

Télécharger le PDF