Bordeaux renforce depuis quelques années son identité culturelle en misant sur une nouvelle génération d’équipements, à l’instar du Rocher de Palmer, de l’Arena, de la Cité du vin ou de la future MECA. La création musicale, la culture du vin ou l’art contemporain sonnent comme une évidence dans une ville marquée par l’histoire et portée par une ambition cosmopolite. Quid de l’histoire maritime de Bordeaux ? Si l’image de la ville est intimement associée à son port, il n’existait pas jusqu’à présent de lieu consacré à cette époque, pourtant centrale et révélatrice des liens entre Bordeaux et le reste du monde. Norbert Fradin[1], un passionné éclairé de la mer, a l’ambition de réparer cet oubli avec son projet du musée de la Mer et de la Marine, lequel ouvrira ses portes à l’été 2018.

Des bassins à l’estuaire
Malgré le passé prestigieux du port historique de Bordeaux, il reste finalement peu de témoignages de cette réalité. L’espace domestiqué des quais rive gauche, bien que plébiscité par les citadins, est relativement discret quant au rapport réel entre la ville et son port. Le patrimoine de pierre omniprésent sur la ville a en effet pris le pas sur les liens subtils entre la cité marchande et son territoire maritime de rattachement. Certes, la découverte de l’estuaire est aujourd’hui proposée aux amateurs de croisières qui remontent le fleuve depuis l’embouchure de la Garonne. Mais il reste confidentiel pour la plupart des gens qui viennent découvrir Bordeaux. Le site des bassins à flot et les espaces portuaires aménagés n’ont quant à eux conservé que peu d’éléments hérités du passé. La quasi-disparition des grues de manutention et la sage reconversion des hangars du port autonome attestent d’une forme d’amnésie collective.
L’ambition de ce musée est donc de faire recouvrer à Bordeaux une partie de sa mémoire… Il est destiné à accueillir une collection constituée par son mécène : maquettes de bateaux, toiles illustrant la grande époque de la marine marchande, objets de la vie quotidienne à bord, meubles et outils témoins de l’univers de la voile… Le musée est également conçu pour recevoir des expositions temporaires et proposer des focales sur l’univers maritime. Les réserves seront accessibles aux visiteurs. Il fonctionnera comme un centre de ressources pédagogiques et de diffusion du savoir sur la navigation et la vie des océans. Les contenus didactiques concerneront tout autant l’aventure humaine et la navigation que l’histoire des routes maritimes et commerciales qui ont fait la fortune et la gloire de Bordeaux. Les écosystèmes seront également à l’honneur, avec une focale particulière sur l’environnement de l’estuaire de la Gironde.
Même si l’ampleur du projet paraît démesurée tant les sujets sont vastes, un fil conducteur apparaît : le repositionnement de la ville dans sa double dimension, à la fois maritime et fluviale, deux visages qui forgent l’essence même du port de Bordeaux. Nobert Fradin souhaite ouvrir une antenne au cœur de la citadelle de Blaye, en Gironde, pensée comme un conservatoire de l’estuaire. Cette proposition vise à embrasser dans son ensemble la problématique de la Garonne et à raccrocher Bordeaux à sa véritable géographie native. Le musée de la Mer et de la Marine trouvera également un prolongement hors les murs par la mobilisation d’une flotte de bateaux. Certains ont remporté des courses mythiques et ont incarné la personnalité de grands skippers, à l’image du monocoque Vendredi 13[2]. Ces navires, dont quelques-uns font l’objet d’une campagne de restauration sur le site des bassins à flot, sont voués à porter les étendards de la ville et pourront être utilisés pour des campagnes de recherches en mer.
Donner un nouveau sens au quartier des bassins à flot

Le programme du musée de la Mer et de la Marine est éminemment symbolique pour la ville. Il trouve une tonalité particulière sur le site des bassins à flot, anciens chantiers de construction et de maintenance navale que l’on tente de préserver. Situé à proximité des formes de radoub[3], le musée revendique un lien fort avec l’âme des bassins à flot. Sur cette friche industrielle reconvertie en quartier d’habitation, l’implantation récente de la Cité du vin a permis d’élargir la fréquentation du lieu à de nouvelles franges de la population. Ce second musée, à quelques encablures des écluses et du réseau de tramway, devrait renforcer la dimension culturelle du quartier. À terme, on peut imaginer que de nouvelles synergies puissent éclore entre ces deux équipements.
Le site choisi pour ce musée est situé à mi-chemin entre le fleuve et la base sous-marine. L’architecture monumentale du musée est en partie inspirée par le bunker situé à proximité. Son socle de béton blanc rappelle la plastique et la pesanteur des constructions défensives réalisées sur la côte atlantique, durant l’Occupation. L’architecte Olivier Brochet[4], chargé de la conception du projet, insiste sur l’importance du socle comme élément identitaire de l’édifice qui justifie la nature même du bâtiment. Son écriture brutaliste évoque un rocher ou une coque émergée. L’utilisation du béton brut à la géométrie maîtrisée est également mise en avant pour qualifier les ambiances intérieures du musée. La structure porteuse sera volontairement rendue visible depuis les salles d’exposition, comme un hommage à la tradition de la charpente navale.
La particularité du projet réside également dans la conception de ses espaces extérieurs. À l’opposé de la Cité du vin, qui est pensée comme un espace introverti et ressenti depuis l’intérieur, le musée de la Mer et de la Marine est conçu comme un espace public ouvert sur son environnement. Son toit abritera un jardin planté, accessible depuis la rue par une rampe d’accès, sorte de chemin de ronde. Ce parcours sera déployé autour d’une émergence centrale qui servira d’observatoire[5] et permettra d’admirer le site des bassins à flot, avec des vues insolites sur le plan d’eau. La tour sera illuminée comme un phare perceptible depuis la place Picard, dans l’axe du cours Balguerie-Stuttenberg. La référence à l’architecture de la ziggourat est manifeste. Le parement en moucharabieh qui habillera la tour rappelle l’évocation de l’Orient et des grands voyages. Des mâts en Kevlar, illuminés à leur sommet par des dispositifs de lampions, seront une référence supplémentaire au monde de la navigation. Restaurant et solarium viendront compléter les espaces de détente et de contemplation. La plaque portuaire[6] devrait être aménagée dans l’esprit d’un grand parvis prolongeant les quais rive gauche. Ainsi, le musée de la Mer et de la Marine s’inscrit dans le parcours périphérique de découverte des bassins qui prolongera bientôt la promenade des quais. L’ambition est que ce bâtiment devienne un repère en relation avec la ville historique et qu’il contribue à l’insertion du quartier dans le paysage urbain.
Les chiffres clés
Conception :agence d’architecture BLP, Bordeaux.
Maîtrise d’ouvrage :groupe FRADIN Promotion Immobilière.
Principaux éléments de programme :
6 000 m² d’expositions, amphithéâtre de 350 places, café et restaurant, médiathèque, salle d’expositions temporaires.
Coût :
entre 20 et 30 millions d’euros.
[1] | Passionné de voile et d’histoire, le promoteur bordelais porte le projet du musée de la Mer et de la Marine.
[2] | Voilier trois-mâts construit en 1972 pour la course à la voile en solitaire, courue entre Plymouth (Royaume-Uni) et Newport (États-Unis) par le skipper Jean-Yves Terlain.
[3] | Cale sèche dont l’utilisation permet d’assurer l’entretien des bateaux.
[4] | Agence d’architecture BLP Brochet Lajus Pueyo à Bordeaux, installée dans le hangar G2, bassin à flot n° 1.
[5] | D’une hauteur d’environ 30 mètres, ce point culminant devrait atteindre les plus hauts immeubles du quartier.
[6] | Continuum des espaces publics autour des bassins.