© SylvainTastet – a’urba

Ouf ! Ça s’est bien passé. Dans une société en proie à de vives tensions, le soulagement atteint presque au bonheur consacré. La visite[1] de Charles III et de la reine Camilla s’est déroulée au mieux, sur les plus beaux tapis de la République. Versailles, bien sûr (sic), mais aussi Bordeaux.

Était-ce un clin d’œil aux trois siècles de domination anglaise (1154 – 1453)[2] pour laquelle la noblesse, la haute-bourgeoisie et le clergé, mais beaucoup moins le peuple, avaient à l’époque manifesté leur attachement ? Une tutelle plus distante que celle du roi de France et l’essor du commerce du vin avec l’Angleterre s’étaient accommodés aux intérêts des premiers. Était-ce une réminiscence dans le for intérieur de Charles III de cette tradition sacramentelle à revendiquer la Guyenne et l’Aquitaine, ce que peut aviver la présence significative de résidents britanniques en Nouvelle-Aquitaine, plus spécialement les retraités du « Dordogneshire » ? Non, Charles III est venu à Bordeaux pour les mérites dont ferait preuve la métropole girondine dans cette croisade pour laquelle le prince de Galles avait, avant que d’être roi, employé son énergie : le combat en faveur de l’écologie, de la transition énergétique, de la lutte contre le réchauffement climatique et de la préservation de la biodiversité.

Tel fut le fil directeur de la royale visite. Une balade en tramway entre les Quinconces et la place de la Bourse pour honorer un moyen de transport emblématique d’une mobilité durable. La visite de la forêt expérimentale de Floirac où, sous l’égide d’INRAE[3] et de l’université de Bordeaux, s’observent la réponse des forêts aux changements climatiques, l’état de la biodiversité et d’éventuelles pistes de résilience. Cette forêt est aussi le cadre d’une médiation scientifique à destination des citoyens. Le roi s’y est révélé fort d’une science à la hauteur de la sincérité de son engagement. Une collaboration avec un « Living Lab » financé par la fondation royale pourrait germer de cette rencontre. Le roi s’est aussi montré thaumaturge, à l’occasion de son bref passage par la Cité du Vin. L’heure n’est plus à la disparition des fistules par le « toucher des écrouelles » mais à la multiplication des commandes grâce au « goûter du vin bio ». La cuvée Source du Château Saint-Ferdinand sur laquelle le roi a posé ses lèvres, geste agrémenté d’un majestueux « Hmmm, c’est bon », aurait sauvé sa jeune vigneronne de la faillite. Peu importe si le récit « so British » de ce miracle est un peu enjolivé, c’était déjà le cas concernant les écrouelles. La tournée s’est poursuivie à Martillac, dans un prestigieux vignoble expérimenté dans l’art des techniques de l’agriculture biologique. L’affaire s’est achevée par la dégustation d’un Smith Haut Lafitte 2005. Soit un programme bien loin de l’écologie punitive qui semble aujourd’hui se profiler : les déboires promis aux automobilistes ; la tarification au poids des ordures domestiques ; le tri poussé jusqu’à la maniaquerie ; les peaux de banane du compostage même si celles-ci sont recommandées pour le compost ; la fin des prodigalités de la fée électricité ; le bannissement du foie gras, une mesure déjà prise par Charles III pour ses résidences royales.

Là est le défi des politiques écologiques, leur associer des récompenses qui ne se réduisent pas aux seules exigences de la survie de l’espèce. L’évocation insistante du chaos et de l’urgence ne provoque que la sensation d’être manipulé. Les affres de la société industrielle avaient été compensées par la reconnaissance a priori de l’utilité sociale de chacun de ses membres. Sans absoudre la hiérarchie et ses injustices, la complémentarité entre les hommes, aménagée par la division du travail et son cortège de tâches simples, promettait le Progrès pour tous. Ce dernier se matérialisait via le développement des lois sociales et du service public, le tout enrobé par cette confiance dans les vertus de l’éducation morale qu’Émile Durkheim enseigna à Bordeaux. La société post-industrielle doit à la fois répondre aux dégâts du Progrès engendrés par la société industrielle et à la perte du contrôle politique du développement de son économie dans le cadre d’une mondialisation / financiarisation de moins en moins heureuse, sauf pour les plus nantis. Dans cette économie dont les avancées en matière d’organisation du travail génèrent des populations dont le rôle interroge, le problème devient ce qui nous rend interdépendants. Non la représentation de notre utilité réciproque, mais la prise de conscience de nous polluer mutuellement.

Au XIXe siècle, le dévoilement des inégalités sociales face à la maladie, en particulier lors des épisodes cholériques de 1832, 1849 et 1854, avait favorisé l’émergence d’une conscience de classe à portée conflictuelle. Aujourd’hui, ce sont nos inégalités face aux nécessaires contraintes pour réduire notre empreinte carbone qui nourrissent les affrontements entre « la fin du monde » et « la fin du mois ». La place Pey-Berland en fut, il n’y a pas si longtemps, le théâtre. Les sociologues d’INRAE s’interrogent sur cette question de justice environnementale qui met en lumière ces nouvelles iniquités. « Honni soit qui mal y pense[4] » mais plutôt que de s’enorgueillir que la visite du roi a valu à Bordeaux « un policier derrière chaque arbre[5] », cultivons l’espoir que les forêts expérimentales, outre de nous apprendre à limiter l’érosion des sols en prenant modèle sur le comportement des arbres, abritent de nouveaux Robin des bois. Ils voleraient aux pauvres une partie des efforts requis pour les donner à faire aux riches.


[1] | Du 20 au 22 septembre 2023.

[2] | Soit du couronnement d’Henri II Plantagenêt, époux d’Aliénor d’Aquitaine, à la bataille de Castillon qui mit fin à la guerre de Cent Ans.

[3] | Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement.

[4] | Devise de l’ordre de la Jarretière, ordre le plus important de la chevalerie britannique.

[5] | Sud Ouest, 20 septembre 2023.

 

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