
Avant d’être la ville des hot-dogs avalés à chaque coin de rue, New York City a longtemps été la capitale d’un mets aujourd’hui raffiné : l’huître. Et plus précisément, la Crassostrea virginica, l’huître native de la côte est américaine.
Les premiers habitants de l’île de Manhattan, les Lenapes, trouvaient déjà dans les eaux saumâtres de la baie de l’Hudson ce mollusque en abondance. Source de protéines accessible, l’huître faisait partie intégrante de leur alimentation.
Lorsque les Européens arrivent au XVIIe siècle, ils découvrent des récifs d’huîtres s’étendant sur des centaines de kilomètres carrés, autour de la pointe sud de l’île de Manhattan. Très vite, cette ressource devient un pilier de l’économie (et de la gastronomie) locale.
Au XIXe siècle, alors que la ville est en pleine expansion, la consommation explose. On avale des huîtres par centaines de milliers de tonnes chaque année. New York devient le centre mondial de production et de consommation du mollusque.
Mais cette abondance ne va pas durer : à force d’être surexploitée et à mesure que la ville grandit, la pression sur le milieu devient trop forte. Les rejets de la ville et des usines s’intensifient, la pollution s’installe durablement, les bancs d’huîtres déclinent rapidement. En 1927, la dernière ferme ostréicole new-yorkaise ferme définitivement ses portes et ses bassins.
La production se déplace alors vers des eaux plus préservées : au nord, du Maine à Terre-Neuve, et au sud, dans la baie de Chesapeake, non loin de Washington et Baltimore.
Tempête Sandy, octobre 2012
En cette fin d’automne, les vents poussent des vagues monstrueuses qui submergent les côtes de New York. À Coney Island, l’eau envahit les rues. Dans le sud de Manhattan, l’océan s’engouffre dans les quartiers les plus bas. Les égouts débordent, le métro est inondé, près de deux millions de personnes sont privées d’électricité. La ville se souvient violemment de sa géographie : une mégapole construite au ras de l’eau.
Avec le changement climatique, la vulnérabilité s’accentue, n’en déplaise au locataire actuel de la Maison Blanche. Les étés deviennent plus chauds et plus humides, les tempêtes plus intenses, les queues d’ouragans qui remontent la côte est, plus violentes… Les phénomènes extrêmes sont plus fréquents. Les vagues et les surcotes attaquent inexorablement les littoraux, traversent les dunes, les digues et détruisent les infrastructures souterraines.
L’ouragan Sandy a marqué un tournant : cette tempête agit comme un signal d’alerte. Elle inaugure une nouvelle ère de risques : inondations soudaines (flash floods), vents destructeurs, montée des eaux.
C’est dans ce contexte qu’émerge une idée. Et si la solution venait du passé ?
En 2014, deux chercheurs de la New York Harbor School[1], Murray Fisher et Pete Malinowski, lancent le Billion Oyster Project[2] (BOP). L’idée est de restaurer un milliard d’huîtres dans la baie de l’Hudson d’ici 2035. Cet ambitieux projet, dont le coût est estimé à environ 1,5 millions de dollars, est financé notamment par la Hudson River Park Foundation et le New York State Department of Environmental Conservation.
Il ne s’agit en aucune manière de relancer une production alimentaire, les huîtres réintroduites ne sont pas destinées à être consommées. Elles ont pour rôle de reconstruire un écosystème riche et protecteur dans un milieu pollué et menaçant.
Les huîtres, une solution fondée sur la nature
Le choix de l’huître n’est pas anodin. Ces organismes sont de véritables perles pour les écosystèmes. En filtrant l’eau pour se nourrir, un seul de ces mollusques peut traiter jusqu’à 190 litres d’eau par jour, en capturant des particules, des polluants et des excès de nutriments (azote, phosphore, etc.). À grande échelle, ce processus peut contribuer à améliorer significativement la qualité de l’eau.
Mais leur rôle ne s’arrête pas là. Les huîtres, en s’agglutinant les unes aux autres forment des récifs, des blocs vivants qui, à leur tour, vont abriter de nombreuses espèces marines. Ces massifs naturels participent alors à la réduction de la perte de biodiversité dans la baie.
De plus, ces récifs ostréicoles vont permettre de stabiliser les sédiments (boues, sables) – autrefois déplacés par les courants – créant ainsi de véritables barrières qui vont jouer un rôle de brise-lames en atténuant la puissance des vagues qui ne s’abattront plus avec leur force destructrice sur le littoral et la ville.
Dans un contexte de montée des eaux et d’intensification des événements climatiques extrêmes, les huîtres apparaissent ainsi comme une alternative aux infrastructures classiques. Elles illustrent le principe des solutions fondées sur la nature : s’appuyer sur les mécanismes du vivant pour répondre aux défis contemporains.
Plutôt que de lutter contre des forces naturelles qui s’emballent, il s’agit ici de travailler avec le vivant en restaurant des fonctions écologiques qui existaient déjà, mais que l’urbanisation a fait disparaître.
Faire participer le plus grand nombre pour changer les pratiques
Depuis son lancement, il y a près de 12 ans, les résultats sont significatifs : des millions de coquilles ont été récupérées, nettoyées et remises à l’eau pour servir de pouponnières aux huîtres à l’état d’embryon, les naissains. Ainsi, ce sont près de 130 à 150 millions d’huîtres qui ont déjà été réintroduits, formant plusieurs hectares de nouveaux récifs. Et tout cela demande beaucoup de mains, petites et grandes : des milliers d’élèves, d’enseignants, de scientifiques et de bénévoles sont impliqués. Plus d’une centaine d’écoles participent à des programmes éducatifs qui mêlent sciences, écologie et action de réimplantation, bottes aux pieds et mains dans l’eau.
Cette affaire new-yorkaise résonne particulièrement entre le bassin d’Arcachon et Marennes-Oléron, deux territoires aussi proches que concurrents dans l’ostréiculture, même si ici, les huîtres se dégustent et n’ont pas, a priori, de fonctions protectrices et épuratrices. Pourrait-on s’en inspirer pour protéger les côtes girondines et charentaises des vagues destructrices ? La puissance des tempêtes va aller en s’intensifiant et l’adaptation n’est plus une option… Alors, si Bordeaux Métropole a décidé de planter un million d’arbres pour renforcer la résilience climatique de son territoire, pourquoi le littoral n’assumerait-il pas une autre stratégie, celle du milliard d’huîtres ?
[1] | https://www.newyorkharborschool.org
[2] | Projet 1 milliard d’huîtres.