Focales auriculaires sur un territoire
Points d’ouïe, fin des années 1980, alors que je travaillais avec l’association ACIRENE autour d’un projet d’inventaire des paysages sonores remarquables du parc naturel régional du Haut-Jura, la notion de point d’ouïe a petit à petit vu le jour. Il s’agissait alors de points d’ouïe remarquables, identifiés et décrits, qui étaient l’équivalent du point de vue, avec généralement une notion d’écoute panoramique, embrassant un large paysage à la fois visuel et sonore, par exemple celui entendu du haut d’une combe. Par la suite, j’ai repris cette notion à mon compte, en élargissant sa définition pour l’adapter à mes propres projets[1]. Le point d’ouïe est ainsi pour moi l’endroit idéal pour écouter un paysage, où une source sonore spécifique, telle que la définiraient nos collègues anglo-saxons en parlant de sweet-spot. Le sweet-spot est, dans le monde audiophile, l’endroit parfait pour écouter une source stéréophonique, mais plus largement, un site sonore. C’est aussi ce que l’on pourrait comparer au kairos grec, c’est-à-dire l’instant idéal, le bon moment et par extension le bon endroit, là où il faut être.
Le point d’ouïe peut être assimilé, lors d’un parcours d’écoute, à une sorte « d’arrêt sur sons », à l’endroit où le promeneur écoutant va suspendre sa marche pour focaliser son écoute, soit parce qu’il s’immerge dans une acoustique remarquable, soit parce qu’il se passe un événement impromptu, intéressant à entendre et à faire entendre. Une série de points d’ouïe, ponctuant une balade sonore, va donner à cette dernière une cohérence, une articulation auriculaire. Ils animeront le parcours en le rythmant d’une alternance de mouvements et de pauses, écrivant ainsi un récit dynamique des espaces arpentés de l’oreille. Les points d’ouïe deviendront ainsi des constituants essentiels dans la construction d’un parcours d’écoute, voire d’un paysage sonore en perpétuelle gestation.
Comme je l’ai évoqué plus avant, le choix d’un ou d’une série de points d’ouïe découle d’un arpentage, dans le sens premier du terme, mesurer un espace, voire s’y mesurer en fonction de ses ressources et plans sonores. On ausculte des topologies resserrées, ouvertes, très diversifiées, par exemple des centres-villes historiques qui offrent une série de coupures tant urbanistiques qu’acoustiques, entre places et ruelles labyrinthiques, ouvertures et fermetures.
Le point d’ouïe est parfois issu de l’aventure d’un instant, gravé dans une mémoire de l’expérience vécue, souvent collective. Il peut être inscrit dans des guides ou cartes de promenades, parcours découvertes, parfois montré par une signalétique ad hoc, comme nous en avons mis en place dans le Haut-Jura ou encore dans la ville de Lausanne en Suisse, dans le cadre de projets artistiques, touristiques, culturels, patrimoniaux… Il peut également être, de façon plus singulière et décalée, inauguré, comme on inaugurerait un site, un bâtiment et, à ce titre, cartographié ou signalisé. Il s’agit, esthétiquement, d’installer l’écoute, de la mettre en scène, profitant de l’existant plutôt que de rajouter de nouveaux sons, risquant ainsi de participer à une surenchère ambiante.
Si cette notion de point d’ouïe peut paraître de prime abord évidente pour quelqu’un qui serait familier des approches liées au paysage sonore, au field recording[2], à la valorisation sensible de territoires, il convient néanmoins de l’expliquer et surtout de la faire vivre et expérimenter au plus grand nombre. Les PAS – Parcours Audio Sensibles que je mène tant en milieu urbain, périurbain, rural ou « naturel » sont un moyen, contextuel et relationnel, de faire exister des spots auriculaires aux oreilles de tous, expérience à l’appui. Un travail de médiation, via des colloques, conférences, workshops, groupes de travail, publications, interventions dans des structures d’enseignement, touchant aussi bien des domaines de l’artistique, du design, de l’aménagement, de la géographie, de la santé, du tourisme, de la gestion de projets culturels et artistiques, est essentiel pour que cette approche autour des points d’ouïe ne reste pas une notion purement abstraite et confidentielle.
[2] | https://www.poptronics.fr/Field-recording-un-art-ecolo