« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »
Cette citation extraite du Traité élémentaire de chimie d’Antoine Lavoisier aurait pu être la devise du Smicval Market, le supermarché inversé des déchets du Libournais, à Vayres. Empruntant à cette allégation jusqu’à son empreinte révolutionnaire[1], le Smicval Market se veut l’étendard d’une ambition : transformer la société consumériste actuelle en société sans gaspillage. Et pour cela, un subterfuge : le camouflage ! Devant ce bâtiment déguisé en supermarché somme toute banal, composé de caddies, rayons et étiquetages, réutilisant les codes de la grande distribution, on n’y voit que du feu. Et pourtant… Le Smicval Market, qui a ouvert ses portes le 10 avril 2017, est très loin du supermarché classique. Situé à proximité de la voie rapide reliant Libourne et Bordeaux, ce projet s’étend sur une surface de 5 000 m² et joue un rôle inédit sur le territoire libournais.

Petite leçon d’économie circulaire appliquée
« Donnez – prenez – recyclez ». Sur le rythme ternaire d’une devise injonctive, ces trois mots vous accueillent à la porte de l’ancienne déchetterie du Smicval, Syndicat mixte de collecte et de valorisation du libournais Haute-Gironde. Ici, le mode d’emploi du progrès est explicite : donner plutôt que vendre, prendre plutôt qu’acheter, recycler plutôt que jeter. Ce libre-service alimenté par 800 tonnes d’objets et de déchets par an, déposés par des usagers puis récupérés par d’autres, rompt avec le modèle traditionnel de l’économie linéaire (extraire, fabriquer, consommer, jeter) et s’inscrit dans le mot d’ordre (pas si) actuel de l’économie circulaire. Dès 1976 émergeaient sous la plume de Walter Stahel et Geneviève Reday, architectes et économistes, les principes d’une économie en circuit fermé, fructueuse en matière de prévention des déchets, de création d’emplois, de croissance et d’économie des ressources[2].
Limiter le gaspillage et permettre une durée de vie plus longue des produits sont les moteurs de l’économie circulaire… et du Smicval, qui prend à contre-sens sa mission originelle. À la déchetterie de Vayres, il en est fini des déchets. Au sol, des fils d’Ariane multicolores nous conduisent vers ce qui sont désormais des ressources. Violet pour les meubles, rose pour le jardin… Au bout de ces lignes sont rangés dans la « Maison des objets » ou le « Préau des matériaux », des cafetières, un lit de bébé, un reste de carrelage ou de parquet, arborant des étiquettes relatant non pas l’avantage concurrentiel des produits, mais leur histoire. Prêts à l’adoption, plutôt qu’à l’achat. Symboliquement, à la fin de cet itinéraire, figure la zone de dépôt au sol où sont enfouis les déchets qui n’ont pas pu être réemployés ou recyclés.

Un an plus tard, le pari est réussi : on constate une baisse de 57 % des déchets enfouis sur un bassin de 15 000 habitants, dont 95 % sont originaires des communes situées à moins de 5 kilomètres du Market. Les onze autres déchetteries du Smicval n’observent quant à elles que 25 % de diminution. 23 000 euros sur le transport et 46 000 euros sur le traitement des déchets ont été économisés, permettant de compenser le surcoût d’investissement initial et de payer un nouvel agent sur le site. Économie des ressources, prévention des déchets, création d’emplois : Stahel et Reday avaient vu juste.
Une démarche innovante et inspirante
Tout ceci, pour le Smicval Market, ce n’est pas rien, mais ce n’est pas tout ! Comme souvent pour les politiques publiques, le point de départ résultait d’un problème à résoudre[3]. Ici, un site obsolète et dangereux, mais surtout l’urgence d’une réduction de la pollution des sols par l’enfouissement des déchets. L’appel d’offre « Territoire zéro déchet, zéro gaspillage » de l’Ademe en 2015, décroché par le Smicval, en plus d’un bonus de 10 % pour le projet « Market », était un second argument. Depuis, chaque semaine, de nombreuses collectivités, parmi lesquelles Bordeaux Métropole, viennent le visiter, lorsqu’elles ne l’ont pas découvert lors de la Semaine de l’innovation publique de 2018. En un an, cet équipement expérimental pionnier en France fait parler de lui.
Son originalité tient d’abord à la structure qui le porte. S’il n’est pas rare de croiser des recycleries jouant le rôle de marchés du réemploi comme Emmaüs ou l’association Récup’r de Bordeaux, celles-ci proposent leurs articles en revente. Seul un établissement public de coopération intercommunale, alimenté par les redevances de ses 20 000 habitants, pouvait assurer gratuitement le stockage et l’échange des produits. Et ce, tout en relevant le défi qu’il s’était fixé de changer durablement les habitudes de consommation des citoyens-usagers-acteurs de ce service public, directement impliqués dans son fonctionnement.
Le supermarché inversé contribue également à renouveler la place accordée à cette forme d’équipement. Souvent austères, les déchetteries sont des lieux de passage, mises à l’écart du reste de la ville, fréquentées par contrainte. Au Smicval Market au contraire, les familles se promènent et repartent les bras chargés. Lentement, elles s’approprient cet équipement pourtant excentré du cœur de la ville. À l’occasion d’une future ouverture prévue en plein centre de Libourne, le Smicval continuera de rapprocher la déchetterie de la ville, tout en expérimentant « l’upcycling » (création d’objets à partir de matériaux recyclés), en partenariat avec des associations. En prévision d’un autre Smicval Market qui s’implanterait à Saint-Aubin-de-Blaye à l’horizon 2021-2022, une concertation est en cours auprès des usagers. Quel sera donc « le supermarché inversé nouvelle génération » ?
Si Bordeaux Métropole devait répondre, il lui faudrait s’allier aux nombreuses démarches d’économie sociale et solidaire présentes sur son territoire (contrainte que ne connait pas le Smicval) sans quoi elle leur ferait concurrence. Elle devrait aussi pallier une des limites de cette démarche expérimentale : la fréquentation abusive de certains usagers, qui utilisent le Smicval Market pour alimenter leurs vide-greniers.
Innovez – Recyclez – Transformez : c’est au tour de Bordeaux Métropole de transformer l’essai sur son territoire !
[1] | Cet ouvrage a été écrit en 1789, date de la Révolution française.
[2] | W.Stahel, G. Reday, The Potential for Substituting Manpower for Energy, 1976.
[3] |D’après Le fondement théorique du point de départ « problème » des politiques publiques.
© Smicval Market.