De l’invisibilité à la reconquête ?

Sous-face du pont Saint-Émilion à Cenon. © Hélène Dumora – a’urba

Il existe un espace public aménagé, pratiqué, glorifié, beau et propret. Il y a aussi un espace public plus caché, oublié, très peu fréquenté, voire pas fréquentable, car laissé pour compte, « moche » et « sale ». On parle ici des espaces de délaissés, compris dans le domaine public, mais où il ne se passe pas grand-chose. Des espaces qu’on ne pratique pas, qu’on regarde à peine, qu’on évite même : bouts de terrains enfrichés, parkings abandonnés, carrefours routiers, sous-faces de ponts, surlargeurs et autres recoins en dents creuses, tunnels ou passerelles abandonnés, bords de routes ou de voies ferrées. Aussi appelé interstice ou entre-deux, cet espace résiduel en marge de l’espace public se distingue de la friche, souvent par sa taille, mais surtout par sa domanialité, son usage et sa destinée. Si la friche incarne l’état transitoire d’une parcelle viabilisée qui a connu une forme d’occupation et d’usage aujourd’hui disparus, le délaissé n’a jamais était pensé ou aménagé. Il correspond à un site dont on ne sait que faire, du fait de contraintes morphologiques et topographiques, d’accessibilité réduite, de nuisances sonores, de pollution éventuelle, de risques inondation ou technologiques. En un mot, c’est la « partie » qui reste après un aménagement. Ces délaissés sont à la fois partout (chacun en connaît au moins un au détour de son quartier) et pour ainsi dire nulle part (pas de nom, pas de vocation, pas de traitement).

Le délaissé, un espace vide ?

Roger Bacon expliquait au XIIIe siècle que la nature a horreur du vide, les révolutions scientifiques successives l’ont contredit, montrant que la matière ne s’écrase pas sur elle-même. Le vide a donc sa place dans l’équilibre du monde. Ces lois de la physique s’appliquent-elles à l’esprit des villes, notamment aux espaces délaissés qui a priori n’auraient pas de sens, car pas « entretenus » ? Deux dynamiques animent le concept du vide : la taxinomie (définir, classer) et la maîtrise, voire la domination (appréhender l’inconnu, donner une consistance, créer, remplir).

Les espaces abandonnés attisent la curiosité ou entraînent un rejet. La conceptualisation d’un endroit hors-espace, d’un « en dehors des radars », revient fréquemment en sciences humaines et en théorie de l’aménagement. Or, si la physique accepte le vide, les humains posent le poids de leurs connaissances et de leurs expériences sur tout ce qui existe.

Les délaissés seraient fréquemment apparentés à des espaces auxquels on n’adosse pas de fonction précise, un vide anthropologique. Leur forme, ensauvagée, n’appartient pas aux canons de beauté. Naissent divers sentiments, entre acceptation et appropriation sociales, ignorance, incompréhension voire gêne ou intolérance. C’est un lieu non maîtrisé à double titre, parce qu’il est souvent peu entretenu et parce qu’on ne sait pas qui en est responsable. Un article[1] rappelle les propos de Camille de Toledo sur le syndrome de la page blanche que l’on chercherait à remplir, dont il fait une métaphore des espaces délaissés. Jean-Christophe Bailly suggère quant à lui[2] quelques solutions face à cette volonté de tout maîtriser, dont ces espaces qui témoignent d’une époque : en faire des « espaces provisoires à durée indéterminée », « postes d’observation de cette venue du temps ». Et pourtant, ils peuvent être des lieux de vie et d’activité. La végétation peut s’y développer. L’espace du vivant ne se réduit pas à celui des humains, témoignant d’une vision anthropocentrée du territoire. Des pratiques plus ou moins officieuses s’y jouent aussi (simples cheminements, terrains de jeux, barbecues sauvages, murs de graff, espaces de rencontre, etc.) : le délaissé ne l’est pas pour tous !

Le délaissé, un espace à aménager ?

Dans la quête de rentabilité de l’espace urbain, dans la recherche d’un bien de plus en plus rare – l’espace –, les délaissés urbains intéressent de plus en plus. Un peu comme les différents stades de l’apprivoisement dans le monde animal (observation / approche / interaction / contact), un délaissé s’observe, se parcourt puis éventuellement s’approprie et se transforme.

Que ce soit simplement pour se pencher sur leurs évolutions ou pour y intervenir, l’observation et la connaissance de ces espaces s’améliorent. Et des tentatives d’inventaires voient le jour. L’atelier de la « forêt des délaissés », l’association Champs libres - Biodiversité, l’appel à manifestation d’intérêt AIRE de Bordeaux Métropole ou encore le Laboratoire d’Initiatives Foncières et Territoriales Innovantes (LIFTI) sont autant de démarches qui permettent selon des échelles et des méthodologies très variées de recenser une partie des délaissés urbains (promenades, mobilisations habitantes, photo-interprétations, cartes en ligne interactives, etc.).

Si l’on tend à vouloir réduire la quantité d’espaces « inutiles », il est toutefois difficile – et pas nécessairement souhaitable – d’avoir une stratégie systématique sur ces délaissés. Certains peuvent avoir une charge (dans le sens d’une somme de valeurs contingentes avec des services écologiques, sociaux ou symboliques rendus) positive ou négative. Le regard porté sur ce délaissé dépend aussi de sa situation, s’il est en marge (bords d’infrastructures, lisières de zones d’activités, etc.) ou au cœur d’un ensemble urbain. Ainsi, la nécessité d’initier volontairement la transformation d’un délaissé par la collectivité ne peut démarrer que par une analyse de la perception des riverains, des besoins des usagers de l’espace public attenant, des attentes des propriétaires des alentours.

« Activer » un délaissé prendra alors nécessairement des formes bien différentes, avec des interventions parfois souples et légères, parfois plus structurantes. De la mise en réseau de ces espaces pour en changer le regard telles que les balades périurbaines de Bruit du Frigo dans la métropole bordelaise[3], à la transformation d’une sous-face d’autoroute londonienne désaffecté à Hackney Wick en un lieu artistique doublé d’un nouvel espace public, les exemples sont pléthoriques. Ces métamorphoses s’orientent vers des vocations programmatiques très diverses : renaturation des villes, logistique urbaine, nouvelles aménités (services, commerces, petits équipements), événementiel (animations culturelles ou sportives, marchés), implications habitantes. Ces espaces libres sont ainsi essentiels à l’accompagnement des mutations fonctionnelles, environnementales et sociétales de la ville, d’où l’importance de ne pas tout programmer, tout transformer, tout « remplir ». Laissons encore de la place aux délaissés urbains, pour les usages informels d’aujourd’hui et les grandes inconnues de demain !

Dans son ouvrage de science-fiction Les Furtifs[4], Alain Damasio met en avant l’importance des lieux non maîtrisés à travers des îlots de liberté hors télésurveillance au sein ou aux marges des villes, ces dernières ayant été vendues à des grands groupes financiers. Ces îlots assurent non seulement un espace de liberté en forme de cabotage, hors des contrôles sociaux habituels, mais aussi une forme de démocratie. L’espace délaissé apparaît comme le miroir de nos représentations collectives de l’espace et de nos actions, entre volonté de classer, de hiérarchiser, de maîtriser, de transformer et celle de conserver un lieu de respiration, de mémoire, qui autorise l’utopie et les possibles. À l’image d’un jeu de taquin, le délaissé peut être pris en étau entre les espaces maîtrisés et se déplacer dans la ville au fil du temps… bien que l’espace de jeu s’agrandisse, avec la métropolisation. Tout comme la case vide reste primordiale pour actionner la mobilité des différentes pièces, le délaissé demeure essentiel à la régénération urbaine.


[1] | Ce que les friches urbaines disent de nous

[2] | La forme d’une ville

[3] | Y. Detraz, Zone sweet zone, la marche comme projet urbain, Wildprojet, coll. Tête nue, 2020.

[4] | A. Damasio, Les Furtifs, La volte, 2019.

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