
Le problème, pour apprécier une plaisanterie, tient souvent à l’identité de son auteur. L’ignorance du contexte est l’un des principaux biais interprétatifs, surtout lorsqu’il s’agit d’humour. Ainsi des quelques autocollants ayant pour slogan « Parisien rentre chez toi ». Ils sont apparus de manière fugace, l’automne dernier, sur du mobilier urbain. Leur devise était illustrée par le dessin d’une rame de la Ligne à Grande Vitesse. Ils ont surtout été remarqués grâce à leurs photos parues dans Sud-Ouest. L’affaire a fait grand « buzz » auprès des médias nationaux, télévisions, radios et journaux compris ; un engouement sans doute boosté par la colère d’Alain Juppé et sa menace de poursuivre en justice les fossoyeurs sans vergogne de l’hospitalité bordelaise.
Dérapage d’une farce de potaches, crispation identitaire ou expression d’un malaise dans la métropolisation : comment interpréter la virulence de cette campagne contre les Parisiens ? Les concepteurs des affichettes n’ont pas été retrouvés, mais la curiosité des médias, intrigués par cette effervescence peu habituelle à l’idée qu’ils se font de la vie bordelaise, a pu être satisfaite grâce à la disponibilité du Front de Libération Bordeluche face au parisianisme. Un front formé de deux trentenaires, un avocat et un urbaniste, créateurs d’une page Facebook suivie par 7 500 personnes où ils se plaisent à ironiser sur l’attractivité dont jouirait aujourd’hui la métropole girondine. Non, ils ne sont pas les auteurs de ces affiches mais reconnaissent qu’elles sont jolies et leur ont apporté une grande notoriété. Non, ils n’ont rien à voir avec les agissements de quelques casseurs contre des commerces censés symboliser la « gentrification » du quartier Saint-Michel. Notons que ces destructions, loin de « niquer les riches », œuvrent surtout aux intérêts des marchands de biens prêts à prendre la relève des commerçants et des petits propriétaires découragés par ces dégradations auxquelles ils ne peuvent résister. Oui, ils relaient sur leur site, en jouant la carte de l’humour, un mécontentement bordelais nourri par les inquiétudes en matière d’emplois, d’immobiliers et de circulation.
Quel qu’en soit le caractère éphémère, cette résistance bordeluche illustre la volonté de se définir en dehors de l’ombre portée d’une capitale parisienne que la LGV a rapprochée d’une heure. Car tel fut le déclic du Front et de son envie de créer des « histoires parisiennes » comme il existe des « histoires belges » : l’agacement causé par la tour Eiffel en reflet de la place de la Bourse dans le photomontage qui servit en 2017 de carte de vœux à la mairie de Bordeaux. Mais peut-on imaginer d’autres représentations de notre univers métropolitain ? Par exemple proposer de voir se refléter dans le miroir d’eau bordelais la tour mauresque de Langon, la porte du Port de Libourne ou la ville d’hiver d’Arcachon ? Ne faut-il pas plutôt s’acclimater à l’idée qu’il n’existe qu’une seule métropole, la France, dont le TGV est le RER[1]. Ainsi l’interrogation souvent mise en exergue du choc des cultures qui existerait entre Paris et Bordeaux, « T’es chocolatine ou pain au chocolat ? », n’est peut-être que le symptôme d’une question plus profonde : Bordeaux, comme les autres métropoles régionales françaises, peut-elle aspirer à un autre titre que celui de métropole en chocolat ? Cela n’aurait rien de péjoratif pour qui aime cet excellent antidépresseur à base de cacao. Mais ce sera d’autant plus le cas si l’on rêve de métropoles comme l’on rêve de médailles, par vanité. Alors, l’humour bordelais est-il borderline ? Pas plus qu’une métropolisation dont on ne saisit plus très bien les lignes et les frontières.[2]
[1] | P. Veltz, Repenser l’économie par le territoire, éditions de l’Aube, 2013.
[2] | Pour ses vœux 2018, la mairie a préféré prendre de la hauteur et offrir en carte de vœux la magnifique photo de Bordeaux la nuit réalisée de sa station spatiale par le spationaute Thomas Pesquet, et déjà connue des lecteurs de CaMBo (photo de couverture du précédent numéro).