Et si nous fermions un instant les yeux en déambulant dans la ville ? Cette expérience peut aider à comprendre ce qui rend les espaces publics et nos villes plus praticables à pied, plus lisibles et agréables. Les expériences ressenties par un voyant qui ferme les yeux et un aveugle ou un malvoyant sont différentes, mais, dans les deux cas, elles révèlent que la ville s’analyse et s’apprécie comme une succession d’ambiances perçues et vécues, pas uniquement comme ce que nous voyons immédiatement.

Fermez les yeux !

Pour le promeneur urbain « voyant », la compréhension de l’espace passe en grande partie par la perception visuelle de son environnement bâti et aménagé. Mais, au cours de ses déambulations, il sera parfois surpris par une sensation, une fragrance ou un bruit qui fera surgir une émotion ou un souvenir, agréable ou dérangeant, qui modifiera sa perception, sa propre carte mentale de l’espace. La lisibilité et l’appropriation des lieux ne dépendent pas uniquement de ce que l’on voit d’emblée en termes de formes et de matériaux, mais aussi de ce que l’on a vécu, des activités humaines pratiquées et de la charge sensible d’un lieu, de son ambiance. Comprendre une ville, ce n’est pas juste la regarder, c’est aussi faire appel à sa mémoire et à ses sens pour en percevoir les différentes atmosphères.
Pour notre promeneur « voyant », la vue agit comme un filtre psychique qui atténue les informations obtenues par les autres sens. Les yeux fermés, on a tendance à retenir un bruit ou une odeur que l’on associera à une image préexistante et donc reconnaissable sans la voir. On entend et on « hume » les lieux de manière intermittente ou pointilliste. D’une certaine manière, chez un voyant, même les yeux fermés, la vue semble s’imposer en permanence aux autres sens, même si la mémoire a son mot à dire.

L’expérience est différente chez les aveugles et les déficients visuels. En plus des sensations sonores, les variations et les repères olfactifs, thermiques et les diverses textures des lieux traversés sont enregistrés. Les repères ne sont pas associés à des images visuelles, mais à des mots et à des changements de direction pratiqués avec son corps. Pour se repérer, chaque nouveau trajet doit être préalablement mémorisé avec l’aide d’un guide voyant. La mémorisation intègre, dans un premier temps, la dénomination des lieux et leur association à des repères stables comme une odeur (une boulangerie), un son (une fontaine). À ces repères sont associés, dans un second temps, les mouvements du corps comme un arrêt, un détour, une ligne droite à pratiquer, un changement d’orientation du trajet. La mémoire de l’expérience du parcours est la condition première d’un cheminement autonome de l’aveugle ou du malvoyant en ville.

Comment faciliter la ville  pour les non-voyants ?

Que l’on soit voyant, malvoyant ou aveugle, toute ville sera connue et appréciée en faisant appel à notre mémoire intime, à notre expérience de cette ville. Cette mémoire porte sur l’ambiance générale ou la succession d’ambiances de ses quartiers, de l’ombre du quartier du Panier au soleil de la Canebière à Marseille, de l’air iodé de Brest, du léger vent qui accompagne les changements des marées à Bordeaux à la forte odeur des pins sur les périphéries boisées.

L’une des grandes différences entre les voyants et les non-voyants porte sans doute sur le sens premier à partir duquel s’organisent les autres sens, et donc la mémoire. Pour les voyants, c’est la vue ; pour les non-voyants, c’est autant le son que le mouvement du corps.

Dès lors, pour faciliter la vie des non-voyants, mais aussi de toutes les personnes à mobilité réduite, la praticabilité des cheminements est une nécessité. Les itinéraires doivent être autant que possible d’une géométrie simple, séquencés de manière claire par les passages piétons sur la voirie. Les tracés rectilignes, les rues à angle droit sont à favoriser, et sur les vastes espaces publics des tracés en U ou en L facilitent les traversées. Le balisage au sol (bordures de trottoirs, dallages), s’il est facilement lisible, est un allié supplémentaire.

Indépendamment du tracé des parcours, l’accessibilité est fortement dépendante du confort et de la texture des matériaux choisis. Réverbérants ou absorbants, ils peuvent aider à l’écholocalisation ou au signalement d’un événement ou d’un obstacle sur un parcours. Les signaux sonores extérieurs complètent le repérage, l’absence de bruit pouvant être ressentie comme une difficulté majeure et une source d’inquiétude.

Quels enseignements  pour les aménageurs ?

Le paysage sonore d’un lieu résulte de son acoustique et des différents « calques sonores », ou superposition des bruits de la nature et des activités humaines diverses. L’acoustique est directement liée à la configuration et à la morphologie urbaine : largeur des voies, élévation des constructions, revêtements, etc. La sonorité ou la musicalité de l’espace urbain se travaille à partir des choix de formes et de matériaux, et les urbanistes et aménageurs peuvent dorénavant recourir à des outils de modélisation qui permettent d’ « entendre » la ville qu’ils conçoivent.

Cette dimension, longtemps laissée aux chercheurs, intéresse de plus en plus de métiers : acousticiens, architectes, artistes qui, à travers différentes pratiques, travaillent sur l’empreinte sonore de nos quartiers.

De façon plus subtile, la géographie des odeurs marque durablement les individus et participe également à la reconnaissance des lieux. Chaque ville a ses propres marqueurs olfactifs, agréables, déplaisants ou carrément repoussants, mais qui impactent fortement sa perception. Dans les pays occidentaux, les principes hygiénistes ont conduit à éliminer les odeurs, à avoir une vision aseptisée de nos quartiers. Depuis quelques années, des expériences et travaux menés parallèlement par des chercheurs, sociologues, artistes, comme Sissel Tolaas[1], artiste chimiste norvégienne, montrent l’intérêt et le plaisir de redécouvrir les senteurs de nos villes et de nos campagnes, d’autant que la palette des composants est quasi sans limite.

Finalement, pratiquer la ville en aveugle peut motiver les urbanistes à établir un nouvel imaginaire urbain, basé non plus uniquement sur les qualités spatiales et visuelles, mais également en faisant appel à chacun de nos sens ; et à notre bon sens…


[1] |  Diplômée en chimie, en mathématiques, en linguistique et en arts visuels, Sissel Tolaas répertorie les odeurs du quotidien et réalise des cartographies olfactives de nombreuses villes à travers le monde.


Pour aller plus loin

  •  R. Thomas, « Cheminer l’espace en aveugle : corps stigmatisé, corps compétent », Alinéa, janvier 1999, n° 9, p. 9-24.
  •  R. Thomas, « La mobilité urbaine des personnes aveugles et malvoyantes – état des lieux, questionnements et perspectives de recherche », Institut pour la ville en mouvement, document de synthèse, mai 2001.
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