Harutyun et son épouse Nariné ont une petite quarantaine d’années. Originaires d’Arménie, ils habitent Bordeaux depuis 2020. Une métropole hospitalière ?

Nariné : « On est né en Arménie et nous vivions à Vanadzor, la troisième ville du pays. Mais il y a eu des élections… C’est devenu très difficile, nous n’étions plus en sécurité. C’est pour ça qu’il y a cinq ans, on a fermé cette porte, on n’avait pas le choix… Nous avons tout laissé là-bas, notre maison, nos situations professionnelles… Harut était artiste en sculpture sur bois et enseignait cet art à des enfants. Moi j’étais professeur d’arménien. On a tout abandonné pour recommencer à zéro. Le voyage a été long et on a pris des risques. Mais finalement, un jour de juillet 2017, nous avons été déposés devant la préfecture de Tarbes. Le chauffeur du camion nous a dit qu’il fallait commencer par une petite ville.
La préfecture nous a orientés vers le Secours populaire. Il faisait presque 40 °C, on portait les enfants sur les épaules. On avait déjà nos trois enfants. La petite avait un an. Dans le camion, elle avait déclaré une forte fièvre. Quand on est arrivé, elle a été hospitalisée pendant presque deux semaines.
On a été aidé par Pyrénées Terre d’accueil. L’assistante sociale a vraiment été comme une sœur pour nous. Au total on est resté presque un an et demi à Tarbes. Dont quasiment un an de démarches pour obtenir le statut de réfugié politique. Pendant cette période, comme nous n’avions pas le droit d’avoir une garderie pour la petite, je m’occupais des enfants. Et j’ai aussi suivi des cours de français sur Internet. Puis on a vécu dans un centre provisoire d’hébergement, en attendant un logement social. »
Harutyun : « Pour que nos enfants puissent faire de bonnes études, nous voulions aller dans une grande ville. Aujourd’hui le plus grand a 17 ans. À Tarbes, il n’y a pas d’université. Et il n’y avait pas non plus beaucoup de choix de formations pour Nariné. On avait pensé à Toulouse. Mais la procédure s’était faite avec la préfecture de région Occitanie. Tous ces papiers… Ce n’était pas forcément de bons souvenirs… On avait pensé à Lyon aussi. Parce que, là-bas, il y a une école arménienne et que Nariné aurait bien voulu y travailler. Mais c’était loin. Je préférais Bordeaux. D’abord parce que j’adore l’architecture bordelaise, j’adore les sculptures sur les vieux immeubles. C’est une ville magnifique ! Unique ! En plus, c’est le meilleur vin du monde ! Et puis, économiquement, c’est dynamique aussi. Pour travailler, c’est bien.
Mais quand on a dit qu’on voulait habiter Bordeaux, tout le monde nous répondait « Attention, les relations avec les Bordelais c’est compliqué ! » (rires).
Et : « C’est impossible, vous ne trouverez jamais de logement là-bas ! » On avait fait des demandes de logements sociaux par Internet. Effectivement il fallait attendre deux ou trois ans et nous n’avions pas ce temps, on devait libérer ce logement temporaire.
On a eu de la chance. À Tarbes, j’avais fait beaucoup de bénévolat. J’avais besoin de travailler, de me sentir utile. Par exemple, un jour, j’avais proposé de m’occuper de la porte d’entrée d’une association, qui se fermait mal depuis plusieurs mois. La dame m’a dit « D’accord ! » donc je l’ai réparée. Et j’ai appris ensuite qu’elle était la présidente de l’association. Or, elle avait une amie à Bordeaux, propriétaire d’un studio de 20 m2. Et cette amie a accepté de nous héberger pour quelques mois. C’était au rez-de-chaussée d’une rue près de la Victoire. Avec une adresse à Bordeaux, j’ai pu trouver rapidement du travail ici et ça nous a aidés pour la demande de logement social. »
Nariné : « On était prioritaires. Donc nous avons reçu les offres de plusieurs bailleurs. Nous avions dit oui pour une maison de Gironde Habitat à Pessac. On a croisé les doigts mais ils ont sélectionné une autre famille. Un autre bailleur nous signalait un appartement à Cenon, dans un bâtiment neuf… Et Aquitanis nous a proposé un appartement dans le quartier Tauzin à Bordeaux, tout près de Pessac. Comme nous ne connaissions pas du tout l’agglomération, on a fait notre choix un peu par hasard. Quand on a visité l’appartement à Tauzin, nous ne savions pas que c’était un bon quartier… Mais ce jour-là on a croisé un locataire, qui était très accueillant. Donc on l’a choisi. Et finalement je suis très contente. La résidence est propre, calme. Et le voisinage est très bien. Avant-hier, il y avait la fête du quartier. Nous y sommes allés avec nos enfants. Il y avait un spectacle avec un jongleur de feu et des musiciens. En plus, ça nous a permis de retrouver les parents d’amis de nos enfants. »

Harutyun : « Quand on est arrivé à Bordeaux, j’ai travaillé pour BIC, Bordeaux inter-challenge, une association qui met des salariés à disposition d’autres associations. C’est un peu comme une agence d’intérim si on veut. Je travaillais en tant que menuisier. Ensuite j’ai eu des CDD directement auprès d’associations qui faisaient appel à BIC. Ça a duré deux ans. Et aujourd’hui je travaille en CDI pour une association qui gère des centres d’hébergement destinés à des étrangers. Je participe à la rénovation intérieure des locaux. Ce n’est pas mon métier idéal mais déjà j’ai la chance d’avoir un travail. En parallèle, je fais de la restauration de mobilier ancien. Un jour, une dame a fait appel à moi. Je pouvais m’occuper de son meuble. Le problème, c’était que je n’avais pas d’atelier. Elle m’a dit : « Ce n’est pas grave, si vous voulez, vous pouvez le restaurer chez nous. » Et comme je voulais travailler le dimanche, elle m’a même prêté une clé pour que je puisse venir quand elle n’était pas là ! Elle m’a vraiment apporté beaucoup d’aide. Comme elle écrit bien, elle m’a accompagné pour la création de mon site internet. Elle a aussi fait des démarches pour que je puisse enfin trouver un atelier. Du coup, aujourd’hui, je travaille dans un petit espace aux Aubiers, que je loue à Aquitanis. »
Nariné : « Au début on a cherché à traduire nos diplômes et à ce qu’ils soient reconnus en France. Mais j’ai vite compris qu’ici, avec la barrière de la langue, ce serait difficile. Donc une fois arrivée à Bordeaux, j’ai suivi des cours à l’Université Bordeaux Montaigne. De français langue étrangère et de bibliothécaire. J’ai obtenu ma licence professionnelle en 2021. En parallèle, j’ai effectué un stage d’un an à la médiathèque de Gradignan. Ensuite, j’ai commencé à chercher du travail, j’ai passé beaucoup d’entretiens mais mon français n’est pas toujours parfait et, pour moi, c’est difficile d’être recrutée.
Depuis janvier 2022, j’essaye d’enseigner la langue et la civilisation arméniennes. À Bordeaux, il y a une grande diaspora mais les enfants ne connaissent pas leur langue maternelle. Au début, j’avais cinq ou six élèves et je donnais des cours chez moi. Pour proposer mes services, j’ai fait une page Facebook, j’ai contacté l’association des Arméniens de Bordeaux, j’ai écrit presque mille lettres, pendant deux mois, toute la journée ! Parce que ici personne ne nous connaissait, il n’y avait pas de confiance.
Aujourd’hui j’ai 60 élèves ! Ils viennent de toute la métropole : de Bordeaux, de Pessac, de Mérignac… Le samedi et le dimanche, je loue une salle de conférence qui fait office de salle de classe ! C’est aussi aux Aubiers, juste à côté de l’atelier de mon mari. Mais du coup, les parents ne se sentent pas de laisser leurs enfants venir là par leurs propres moyens. Donc Harut les accueille, il leur prépare le café et, pendant le cours, ils discutent tous ensemble en arménien !
Mon rêve, c’est d’abord de trouver un emploi dans une bibliothèque, j’adore ce métier. Et en plus, dans 10 ans peut-être, ce serait d’avoir 150 élèves ! Aujourd’hui il y a des écoles privées arméniennes à Paris, à Lyon, à Valence et à Marseille, qui accueillent aussi des élèves français d’ailleurs. Alors pourquoi pas à Bordeaux ?! Il y a sûrement un potentiel ! »
Harutyun : « Moi, dans 10 ans, j’espère pouvoir me consacrer à la restauration de meubles et d’œuvres en pierre. Je sais sculpter le granit et la pierre bordelaise. En fait c’est plus facile que de travailler le bois ! Et j’aimerais aussi avoir du temps pour créer des œuvres d’art de sculpture sur bois. »