Mériadeck hier… Bacalan, Bastide, Belcier, aujourd’hui… Saint-Michel, demain ? Symbole de la modernité des années 1950-1960, « arc de développement durable » ou « [Re]Centres » des années 2000, de grands projets urbains transmutent ou font disparaître ces anciens quartiers « populaires ». Cette notion mérite d’être interrogée : historiquement, les travaux de recherche sur le populaire représentaient un champ important de la sociologie, mais aujourd’hui, la différenciation des espaces ou des catégories est moins nette, et une approche par classes sociales n’est plus autant pertinente. Pourtant, le terme semble revenir à la mode, comme le suggèrent Agnès Villechaise ou Thierry Oblet, enseignants-chercheurs de la Faculté de sociologie de l’Université de Bordeaux et du Centre Emile Durkheim, qui ont étudié ensemble les habitants des grands ensembles. Nous avons rencontré Agnès Villechaise pour qu’elle nous éclaire sur les définitions classiques de la sociologie du populaire et les formes nouvelles que pourraient recouvrir le terme. Elle nous dévoile aussi la piste de recherche qu’elle est en train d’explorer.

Quand le « populaire » s’opposait au « bourgeois »

Jusqu’aux années 1980, les sociologues ont principalement associé le populaire au monde ouvrier, en raison de son importance numérique mais aussi symbolique. Ces recherches pouvaient être ancrées dans le monde du travail, dans les quartiers où se concentraient les classes populaires, où arrivaient les populations étrangères… Le populaire se caractérisait alors par une identité faite de solidarités et de valeurs collectives, mais aussi de luttes sociales ou de combat politique. Ses valeurs, perçues comme positives, se construisaient aussi en opposition à des valeurs bourgeoises perçues négativement, comme plus individualistes (le bourgeois, cupide et égoïste). Avec le déclin de la classe ouvrière, cette lecture marxiste s’est effacée progressivement et le terme populaire est tombé en désuétude, supplanté par celui d’exclusion.

De nouveaux thèmes :  les quartiers et l’exclusion

Avec la naissance de la Politique de la Ville, les sociologues engagent de nouvelles recherches sur les populations qui habitent les quartiers prioritaires. Avec la Rénovation Urbaine des années 2000, les enquêtes portent sur la démolition des grands ensembles et ses effets sur les individus et les groupes sociaux. Pour Thierry Oblet et Agnès Villechaise, les entretiens avec les habitants servent de support à l’évaluation des dispositifs. Par leurs enquêtes de terrain, ils questionnent par exemple, l’objectif de mixité sociale, présenté comme vertueux mais qui, dans sa mise en œuvre, ne change pas forcément les conditions de vie des habitants. Ils documentent aussi, par des séries d’entretiens, les notions d’exclusion ou de relégation. L’analyse des entretiens réalisés avec les habitants des quartiers confirme le déclin des clés de lecture centrées sur les différenciations de classes sociales, mais se révèle bien plus pertinente par une approche en termes de tranches d’âge et de références culturelles distinctives, utilement décrites par la notion d’ethnicité notamment. En effet, les jeunes expriment des traits identitaires particuliers et cette tendance émergente se renforce encore depuis les années 2000.

Formes émergentes

Ces éléments conduisent Agnès Villechaise à approfondir l’étude de la construction identitaire de la jeunesse issue de l’immigration maghrébine. Elle mène des entretiens longs avec des jeunes (18-35 ans), à qui elle demande de s’auto-définir librement. Elle conduit aussi des focus groupes avec des travailleurs sociaux. L’un des traits majeurs qui en ressort concerne l’importance des éléments liés à la religion pour caractériser leur identité. La piété des jeunes est un objet de recherche délicat à aborder. Agnès Villechaise tient à conserver une posture scientifique objective dans un contexte en tension lié aux attentats islamistes. En cherchant parmi les jeunes ceux qui déclarent que « la religion a une importance dans leur vie et dans leur identité », la sociologue retrouve finalement des éléments d’analyse sur ce qui caractérise aujourd’hui la définition de soi, les valeurs, les références et les représentations des habitants des quartiers populaires de la métropole bordelaise.

Les jeunes, la religion  et le populaire

Pour mettre à jour l’évolution des ingrédients identitaires, Agnès Villechaise s’appuie sur le discours des jeunes (verbatims). Elle en propose une lecture qui montre l’importance du répertoire politique : pour eux, la religiosité est aussi un levier d’action. Le répertoire communautaire ou religieux est devenu un lieu d’où ils parlent pour revendiquer, parfois avec provocation. Elle ne cache pas la violence de certains propos, même dans le contexte bordelais de tradition œcuménique où prédomine un Islam libéral, d’ailleurs vertement critiqué par certains jeunes en recherche d’une affirmation plus contestataire. Quand les valeurs religieuses portent une lecture critique sur les plans économique, social, politique, culturel, la revendication communautaire et identitaire de cette jeunesse devient une critique des modalités d’intégration par l’État, des institutions, voire d’un modèle occidental « blanc » rejeté pour son hégémonie et/ou son manque de sens. Elle pose comme hypothèse que le répertoire religieux, de ce point de vue, s’inscrit dans un des registres critiques saisis aujourd’hui par la jeunesse, parmi d’autres mouvements alternatifs (zadistes, vegan…). Elle considère aussi la piété des jeunes comme un possible moment biographique dans le cycle de vie, dont une grande caractéristique reste la malléabilité, la capacité à se transformer encore. Enfin elle montre le caractère composite des références identitaires mobilisées : la critique de la société via le religieux n’exclut pas la mobilisation de certains de ses principes, valeurs et modèles de réussite proposés : les identités sont mosaïques.

Agnès Villechaise appelle donc à ne pas figer l’analyse, à ne pas extrapoler ni dramatiser les nouvelles expériences de la religiosité chez les jeunes. Le monde populaire se transforme ; ces transformations nous bousculent, tordent nos cadres d’analyse. Mais leur analyse sereine reste la clé pour mener l’action publique et construire notre espace commun.


Méthode qualitative et empirique


Entretiens longs
Entretiens individuels durant au moins 1 h 30 et jusqu’à 3 h,  parfois renouvelés plusieurs fois auprès de la même personne  dans la recherche d’un véritable récit de vie. Le sociologue retranscrit  la parole enregistrée, pour pouvoir l’analyser et citer des extraits  de ces discours (verbatims).


Focus groupe
Discussion d’un groupe d’une dizaine ou vingtaine de personnes,  homogène sur un ou plusieurs critères (classe d’âge, genre, profession, lieu de vie…). Après avoir lancé le sujet par quelques questions  pour focaliser l’entretien, le sociologue relève les arguments  et idées produites dans les interactions et la dynamique du groupe.

Ppour aller plis loin

  • F. Dubet, D. Lapeyronnie,  Les quartiers d’exil, Seuil, 1992.
  • M. Kokoreff, D. Lapeyronnie,  Refaire la cité, Seuil, 2013.
  • F. Truong, Loyautés radicalesLa Découverte, 2017.
  • A Villechaise-Dupont, Amère banlieue, les gens des grands ensembles, Grasset-Le Monde, 2000.
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