Thomas Cellier est arrivé à Bordeaux en 2002, à l’âge de 29 ans, pour ouvrir un des tout premiers café-jeux de France. Il a ensuite conçu et commercialisé un ingénieux système de porte-parapluie pour cycles et, depuis 2015, il vend et répare des vélos au pied de la Grosse Cloche, en haut de la rue Saint-James.

© Nathanaël Fournier – a’urba

« J’ai grandi en région parisienne, à côté de Versailles puis à Mantes-la-Jolie. Après le bac, j’ai passé un diplôme d’ingénieur en biologie industrielle à Cergy-Pontoise. Puis j’ai bossé pendant trois ans dans une boîte de traitement des eaux. Mais ça ne me plaisait pas. J’ai démissionné. J’étais surtout attiré par l’Afrique et par le vélo.

Mon oncle était curé au Togo. Tous les trois ou quatre ans, il revenait en France passer deux mois. Du coup, quand j’étais jeune, il me parlait de l’Afrique et pour moi, c’était un peu un mythe. J’ai toujours voulu y aller. Donc, pendant mes études, avec des potes, j’ai fait un stage de deux mois au Cameroun. Ensuite, j’ai passé des vacances au Bénin, que j’ai traversé à vélo. Et en 2010, on est parti vivre au Togo un peu plus d’un an, avec mes deux filles et leur mère.

Je dis ̏la mère de mes filles̋ parce qu’on est séparé aujourd’hui. Mon attrait pour le vélo, ça vient surtout d’elle. Ses parents ont réalisé plein de longs voyages à bicyclette. Du coup, en CM1, elle avait déjà fait Paris-Rome comme ça ! Mon premier voyage à vélo, c’était pour la séduire ! On a fait Paris-Perpignan pendant un mois. Et pendant une quinzaine d’années, j’ai passé toutes mes vacances en pédalant.

En 2002, j’ai eu l’idée de créer un café-jeux. Aujourd’hui il y en a partout, mais à ce moment-là, il n’y en avait qu’un seul en France. J’avais un super copain de l’école d’ingénieur. Il était partant sur le projet. Et lui était bordelais. Donc je suis venu ici. En plus, moi et ma femme de l’époque, on voulait avoir des enfants. Et avoir des enfants à Paris… On a ouvert le café-jeux dans la rue Saint-James en septembre 2002. Quand on a commencé, il n’y avait qu’une trentaine de références de jeux. Je me souviens : au début, je traduisais des jeux allemands en français ! Et c’est moi qui ai introduit le Mölkky en France. Les 100 premiers exemplaires vendus en français, c’était rue Saint-James !

J’ai vendu le café-jeux en 2010 pour partir au Togo. Quand je suis rentré, j’ai bossé sur l’idée d’un porte-parapluie à installer sur le guidon. Deux ou trois ans avant, j’avais traversé le Japon à vélo. J’avais vu un porte-ombrelle pour protéger les Japonaises du soleil ! Avec un autre commerçant de la rue Saint-James, on y a travaillé pendant 6 mois. Pour la conception technique, pour déposer le modèle, pour le faire fabriquer. On a lancé la commercialisation en avril 2012. Pendant 3 ans, j’étais à fond là-dessus. Il était revendu par Decathlon, par Nature & Découvertes et par 150 boutiques de vélo en France.

Pour mes activités commerciales, j’ai toujours voulu rester rue Saint-James. En 2015, j’ai ouvert mon magasin de cycle, en face de l’église Saint-Éloi. C’est l’occasion qui fait le larron. Le local venait de se libérer. Juste avant, c’était une librairie extrémiste. Le type qui tenait la librairie avait quand même été condamné pour vente de livres révisionnistes… Et dans la cave, il y avait des affiches de Le Pen partout. C’était le repère de jeunes intégristes qui voulaient prendre le pouvoir par la force… Pujadas avait fait un documentaire à l’époque. Ça s’appelle À l’extrême-droite du père. C’est toujours sur internet. Toute la première partie du film, ça se passe dans la cave de mon local… Ils ont fermé parce qu’heureusement, ils ne les vendaient pas leurs bouquins. Ils ne payaient plus leur loyer. J’étais assez fier d’avoir reconquis du territoire !

En 2002, les voitures circulaient encore dans la rue Saint-James. C’est devenu piétonnier un an après. Et c’était le début, c’était tranquille ! Le café ouvrait le dimanche. Et à cette époque, le dimanche, on était peinard. On installait des tapis sur la chaussée et on pouvait jouer au Mölkky. On y organisait même des barbecues, je me souviens. Et les gens fêtaient leurs anniversaires dans la rue. C’était un autre Bordeaux. C’était sympa : les gens et les touristes qui viennent aujourd’hui faire la queue pour prendre un brunch, on ne connaissait pas ! Depuis, les commerces de la rue ont beaucoup tourné… Je fais partie des derniers survivants, avec Ali, le restaurant africain, et Nagi, le petit bar en bas de la rue. Mais sinon il y a beaucoup de boutiques de fringues… Aujourd’hui, c’est une rue qui ne me fait plus rêver. Ça a perdu de son charme, je trouve.

Quand je suis arrivé à Bordeaux, pour moi c’était la meilleure ville de France. Au début, j’étais là : ̏Mais c’est mortel ici !̋ Déjà, je crois que c’était la ville où il y avait le plus d’associations. Faut dire que c’était spécialement pas cher. Du coup, il y avait plein d’assos qui pouvaient trouver des locaux. Moi, en 2002, le pas de porte pour mon café-jeux, c’était seulement 2 000 euros. Donc il y avait beaucoup de cafés associatifs. Aux Capus, des bars comme La lune dans le caniveau ou l’Usine restaient ouverts toute la nuit. Ça mélangeait tous les âges, c’était génial. On disait « la belle endormie ». Mais, ma première année à Bordeaux, je crois que je ne me suis jamais couché avant 6 heures du mat’ ! Il se passait plein de trucs. L’Utopia venait d’ouvrir. Il y avait Noir Désir, mais aussi une vraie scène rock. C’était pas des grosses affiches, mais plein de petits groupes, des artistes locaux. Y avait une vie culturelle qui se passait dans les sous-sols, avec des concerts dans les caves. Aujourd’hui, Allez les filles ! organise encore des concerts à La maison à réaction. Mais c’est une des dernières caves actives. À l’époque, ça ne s’arrêtait jamais. Il y avait une énergie incroyable. Et franchement, Bordeaux n’avait rien à envier à Rennes ou à Toulouse.

C’est en 2011, quand je suis revenu du Togo, que j’ai trouvé que Bordeaux avait changé. Là je me suis dit : ̏C’est en train de partir en sucette, cette histoire̋. Je trouve que Juppé… Le point de départ était pas mal, faire des rues piétonnes, un tramway… Mais c’est allé trop loin. Déjà, avec l’interdiction d’ouvrir les bars après deux heures. Aujourd’hui, c’est devenu une ville musée, où on nettoie tout. On s’ennuie. Oui, peut-être qu’avant c’était crado, mais il y avait un côté rock’n’roll qui était hyper agréable.

Mais, le pire, c’est quand on se rend compte qu’on ne peut plus se loger. Voilà, le virage, je le situe là. À un moment, il y a eu plein d’articles, avec des sondages sur la ville la plus attractive de France. Y en avait que pour Bordeaux. Et là tout le monde disait ̏J’arrive, j’arrive, j’arrive̋. Le dicton c’est : ̏Pour vivre heureux, vivons cachés̋. Mais Juppé, lui, il voulait que ça soit visible. Bordeaux était un peu un tremplin pour la présidentielle. Voilà, à force, tu ne peux pas te loger dans cette ville. Tu ne peux plus acheter. Même être locataire… Maintenant c’est tellement cher que si t’as un logement, soit tu ne bouges pas soit tu quittes Bordeaux. La plupart de mes potes sont partis à Langoiran, à Langon ou à La Réole… Ils ont leur réseau ici donc ils ne sont pas allés très loin. Mais je vois de plus en plus d’amis qui s’installent en Charente, parce que c’est beaucoup moins cher.

Pareil, l’idée de faire une agglomération millionnaire… C’est incroyable comme ça pousse les quartiers. Mais cette ville, elle n’a pas été conçue pour autant de personnes. Tous ceux qui habitent Ginko ou Brazza, ils vont aussi au centre-ville. Donc il y a trop de monde… Oui, il y a peut-être une pénurie de logements et j’ai pas forcément la solution… Mais, avant, Saint-Mich’ ou les Capus c’était cool. Maintenant j’y vais plus : si tu veux te poser en terrasse, il faut avoir faim à 9 heures du matin, sinon c’est blindé. T’arrives à midi et demi, il n’y a plus aucune place en terrasse ! »

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