Dans la chronique mouvementée qui caractérise les relations entre Bordeaux et son fleuve, le projet Bofill ne laisse pas d’étonner aujourd’hui encore, par ses extravagances et ses partis pris. Il reste de fait assimilé à une utopie marquée par un style pompier hors d’âge, un urbanisme qualifié d’emblématique qui paraît aujourd’hui très éloigné de nos défis contemporains. Pourtant lorsque ce projet est présenté au public en cette année 1987, il incarne la première réponse de la municipalité de Bordeaux à la question du rééquilibrage de la ville autour de ses deux rives, après le drame qu’a représenté la fermeture du port à la fin des années 1970. De surcroît, le maire Jacques Chaban-Delmas veut montrer, en confiant sa conception à l’architecte catalan Ricardo Bofill, très en vogue à l’époque pour ses grandes réalisations en France et à l’international, que cette initiative est aussi à la mesure de l’ambition affichée pour engager Bordeaux dans le prochain siècle.

Bien qu’encensé à l’extérieur mais décrédibilisé localement, le projet Bofill ne verra cependant jamais le jour. Il symbolise encore aujourd’hui l’échec des marqueurs de l’euro-métropole vantée par le maire et dont il devait être le phare avec le métro VAL et la cité mondiale du vin, autres projets emblématiques qui seront eux aussi abandonnés.

Vue générale du projet Bofill. © Ricardo Bofill.

Des friches au pastiche

À l’origine, l’enjeu s’avère de taille puisqu’il s’agit de se réapproprier les berges du fleuve et de construire un nouveau quartier sur la rive droite après des années d’hésitation et d’abandon d’un secteur – La Bastide – autrefois industrieux et populaire. Dans ce cadre, le projet ne sort pas de rien, il s’inscrit dans la suite des premières réflexions urbaines menées en ces années 1980 sur le sort des deux rives par un organisme intitulé le Cercle de la Rivière qui aboutit à la création en 1987 par la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) d’une structure ad hoc chargée de porter ce projet d’envergure : la société ARDEUR[1].

Rapidement, le recours à un architecte de réputation internationale permet au projet d’être mis sur le devant de la scène au-delà de Bordeaux. De nombreux articles de presse lui sont consacrés ainsi qu’à son concepteur catalan, tenant d’une architecture post-moderniste, néo-classique et monumentale que l’on retrouve dans ses réalisations les plus connues à Montpellier et à Noisy-le-Grand (notamment avec le complexe Abraxas qui servira de décor aux films Brazil et Hunger Games). On devine également par ce choix le double avantage que peut en tirer la municipalité : disposer d’une grande signature comme garantie pour attirer les investisseurs privés et se démarquer vis-à-vis de professionnels locaux que l’on considère comme étant trop prisonniers d’une image locale passéiste pour imaginer le futur de la ville.

Le projet affiche résolument sa dimension culturelle en voulant faire de la Bastide « un quartier de l’intelligence et de l’esprit », digne d’une métropole ouverte à l’Europe et au Monde. Ainsi figurent au programme de grands équipements tels un auditorium et un musée des Beaux-Arts, en lieu et place de l’ancienne gare d’Orléans, accompagnés d’un important programme de construction et d’opérations diverses (entre autres, un pôle commercial et des logements dont certains sociaux), le tout en partie financé par la CDC et la SCIC[2] et ses nombreuses filiales. De même, l’accent est mis à la fois sur les axes de circulation et le franchissement de la Garonne, tunnel ou pont pivotant, à hauteur des Quinconces et sur la complémentarité morphologique des deux rives en pastichant le bel ordonnancement de la façade Gabriel, sans oublier la création de canaux pour assurer la symbiose avec le fleuve[3].
Les premières impressions face aux esquisses parues dans la presse sont équivoques. D’un côté sont évoqués, entre autres amabilités, son style pompeux, son aspect « Domaine des dieux » sa référence au peplum, confondant « Bordeaux avec Rhodes ». De l’autre, le projet séduit par son ambition qui fait « bouger » Bordeaux, une grande ville de province qualifiée d’endormie. Quant aux rares habitants rescapés de la Bastide, l’impact du message pour montrer qu’on les considère comme ceux de la rive gauche en proposant une qualité du bâti et une offre culturelle prestigieuse s’avère limité.

Une rive droite en écho monumental à la rive gauche. © Ricardo Bofill.

Les raisons d’un fiasco

Par la suite, rien ne sera réalisé alors que la presse annonce régulièrement des ouvertures de chantier. Deux critiques fondamentales vont saper définitivement le projet : la première concerne la procédure elle-même qui renvoie à un mode de gouvernement local spécifique de ces années-là et dont la rénovation du quartier Mériadeck sur la rive gauche des années 1960 et 1970 reste encore aujourd’hui l’archétype. À savoir un système de décision sans concertation ni négociation aucune, basé sur un trio d’acteurs maire/architecte/développeur que l’on retrouve tel quel dans le témoignage laissé par Jacques Valade, président du Cercle de la Rivière et premier adjoint au maire de Bordeaux.

« Quand Ricardo Bofill est venu apporter au maire Chaban-Delmas un projet pour la rive droite, il lui a dit : « Mon Général, à la Bastide il n’y a plus personne[4]« . « Quoi, Ricardo, plus personne à la Bastide et c’est toi qui m’apprends cela ! Mais où sont-ils partis ? Que va-t-on faire ? », répond Chaban. « Mais mon Général j’ai un projet », dit Bofill. « Tu as un projet ! Ah, heureusement que tu es là. Mais qui va financer ? » « J’ai dans l’antichambre deux types qui vont s’en occuper », dit encore Bofill. « Tu les fais rentrer. » C’est ainsi que le projet Bofill fut adopté dans l’enthousiasme, conclut ce témoin privilégié de la scène[5]. » Un projet proposé clés en main par la Caisse des Dépôts et Consignations, architecte compris.

La deuxième critique est adressée à la faisabilité du projet. Les architectes conseils de la ville ainsi qu’un géographe de renom sont sollicités par l’agence d’urbanisme dont la mission consiste à vérifier l’adéquation du projet Bofill avec l’aménagement de la Bastide. Leurs conclusions remettent en cause la méthode en estimant : «  qu’il n’est pas normal que la CDC dirige les opérations d’urbanisme à la Bastide à la place de la Ville de Bordeaux, que l’aménagement de la rive droite est la plus grosse affaire depuis le XVIIIe siècle. Que pour réaliser une œuvre valable il faut un plan d’urbanisme général et non une étude de secteur ».

De son côté, arc en rêve, très hostile au projet, va exercer un redoutable contre-pouvoir en organisant opportunément en 1989 un grand concours d’idées sur les deux rives, mobilisant sept autres grandes signatures internationales. Ce qui a pour effet de semer le trouble et de provoquer les hésitations de la Ville et ainsi l’abandon progressif du projet.

À cela s’ajoutent deux facteurs contextuels : le scepticisme des Bordelais qui voient là un décor de théâtre très éloigné de l’esprit du lieu et de la culture locale du quartier, populaire et ouvrière, et le retournement de conjoncture économique lors de la grave crise de 1990-1991.

40 ans après : que reste-t-il du projet Bofill ?

Bofill ne construira donc pas pour Bordeaux. Dix ans avant, il avait déjà échoué au concours du forum des Halles à Paris, le maire de l’époque Jacques Chirac lui préférant une « architecture qui sente la frite[6] ».

Cependant, le projet aura eu quelques vertus qui auront permis de lancer le processus de reconquête du cœur de l’agglomération et de conduire au projet urbain des années 1990. Comme celle de révéler un certain nombre d’ambiguïtés concernant notamment la frontière à mieux définir entre architecture et urbanisme, entre le dessin urbain et le plan d’organisation spatiale, et la nécessaire prise en compte de l’aire territoriale afin de déterminer les périmètres d’action et les enjeux d’agglomération, telles les traversées de la Garonne, la relation au développement de l’agglomération ou le devenir des quais rive gauche.

Alors, le projet Bofill oublié ? Certainement du fait de son lourd attirail néo-classique qui va à l’encontre de ce qui est maintenant recherché en matière d’urbanisme. Mais comme bien souvent en architecture, des voix discordantes sont toujours possibles comme ce fut le cas dès les premières réalisations apparues sur la rive droite à partir des années 2000, avec des personnes manifestant à nouveau leur intérêt pour un projet qui « au moins avait de l’ambition et le charme de l’audace[7] ». Qu’en est-il aujourd’hui ?


[1] | ARDEUR : Aménagement et Rénovation pour le Développement de l’Environnement Urbain de la Rive Droite.

[2] | Caisse des dépôts et consignations et Société centrale immobilière de la Caisse des Dépôts.

[3] | Cela s’avérera impossible du fait des coefficients de marée.

[4] | Jacques Chaban-Delmas avait obtenu le grade de Général de brigade en 1944 suite à son rôle dans la résistance.

[5] | C’était un conteur extraordinaire », Sud Ouest, 10/11/2010.

[6] | D. SerrellIn, Bofill, les années françaises, Norma, 2023.

[7] | C’est du moins ce qu’a relevé avec étonnement un journaliste de Sud Ouest lors d’un café archi consacré à la Bastide (SO du 13/06/2009 : « On attend encore »).

 

Télécharger le PDF